CHAPITRE IV
Enpierrand de Marigny est nommé par la reine Jeanne un de ses exé* 1 cuteurs testamentaires. — Est Fami des personnages les plus élevés de la cour. — Fait nommer plusieurs de ses frères évoques on ar- ^ chevéques. — Ëpouse en secondes noces Alips de Mons dont il a trois enfants. — Sa fille, du premier lit, Isabelle de Marigny, âgée d'environ sept ans, épouse Robert de Tancarville, du même âge | qu'elle. — Il marie un de ses fil^. — Évaluation de sa fortune, à l'aide de la dot qu'il donne à sa fille. — Dons nombreux que lui fait le roi. — Il a un bel hôtel près du Louvre. — Fonde à Ëcouis une magnifique collégiale. — Nouvelles faveurs qu'il reçoit du roi à cette occasion. — Principaux articles de la charte de fondation de la collégiale d'Ëcouis.
En quoi consistait cependant Tintervention d*Enguerrand de Marigny dans l'administration des affaires publiques? Aucun des documents officiels parvenus jusqu'à nous ne fait mention de lui, sous ce rapport^ J avant Tannée 1307. Mais si les titres écrits de cette intervention font défaut, elle résulte implicitement du crédit dont il jouissait près de Philippe le Bel et de ses richesses territoriales et mobilières qui , eii peu d*années, des actes authentiques en donnent la preuve,
étaient devenues immenses. La reine, on s'en souvient, Tavait pris en amitié et lui avait fait épouser Jeanne de Saint-Martin, sa filleule. Dans son testament, daté du mois de mars 1304, Jeanne de France nomma Enguerrand de Marigny Tun de ses exécuteurs testamentaires, avec Farchevêque de Sens, Tabbé de Saint-Denis, Gui de Chàtillon , comte de Saint-Pol , et quelques autres. La mort de la reine, qui eut lieu dans la même année, fut un malheur, non-seulement pour Enguerrand de Marigny, mais pour le royaume^ car Jeanne de France protégeait les arts, les lettres, et son testament contient des legs nombreux destinés à la création de collèges et à rétablissement de chaires de grammaire, de [logique, de philosophie et de théologie*. La place [u'occupait dan^ ce testament Enguerrand de Marigny irouve que, dès 4304, il marcljait Tégal des personnages les plus considérables de la cour. Quatre ans plus tard, il achetait du comte Gaucher de Chàtillon. connétable de France, la terre de Champrond dans le Perche, quil cédait, deux ans après, au comte de Valois, en échange de la chàtellenie de Gaillefontaine, en Normandie. Dans l'acte de vente de cette terre , Gaucher de Chàtillon appelait Enguerrand de Marigny <( son cher ami, » et il donnait la même qualification au roiPhi-
< Ce testament se troa^c aux Archives de la Cour des Comptes : Mémoriaux de la Chambre des Comptes (maroquin rouge), mars 1304, p. 161.
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lippe le Bel et au comte de Valois ^ . En même temps, Enguerrand de Marigny se créait des appuis dévoués, en faisant donner à des membres de sa famille des positions élevées. Grâce à son crédit, Taîné des quatre fils que son père avait eus d*un second mariage, Philippe de Marigny, avait d'abord obtenu une charge de secrétaire du roi en 1301, puis Tévêché de Cambrai. Quand^ en 1309, l'archevêché de Sens vint à vaquer, Philippe le Bel écrivit lui-même plusieurs fois à Clément V pour le prier de ne disposer de ce siège qu'en faveur de Philippe de Marigny^. Celui-ci y fut en effet nommé, et il ne seconda que trop bien la cupidité de Philippe le Bel dans le procès des templiers. Un second frère du chambellan du roi, Jean de Marigny, fut nommé d'abord chantre de l'église Notre-Dame de Paris. Appelé, vers IJlâ, à l'évêché de Beauvais, il parvint, dans la suite, aux postes les plus importants'. Deux autres frères vivaient, à ce qu'il semble, dans leurs terres*, du moins n'occupèrent-ils jamais de hautes fonctions, soit à la cour, soit dans les provinces. Enguerrand de Marigny passait pour avoir, an commencement de sa faveur, désigné et fait accepter un de ses parents, de l'ordre des Jacobins , Nicolas de Freauville, comme confesseur du roi. Profitant de son
* Histoire des ministres d'État, par le baron d'Aoteail, p. 506.
* Gallia Christiana, t. XII, p. 70.
* /ôid., t. IX, p, 750, et, ci-deyant, p. iO, note 2.
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influence auprès dé Clément V, îl fit, depuis, nommer cardinal Nicolas de Freauville, qui devint, dans la suite, légat à la cour de France *.
Resté veuf, jeune encore, de sa première femme , Jeanne de Saint-Martin , de laquelle il avait eu trois ëilfants, Louis, Marie et Isabelle, Enguerrand de Marigny épousa, peu de temps après, au faîte de sa puissance et des honneurs, Alips de Mons, qui lui apporta sans doute de grands biens et lui donna aussi trois enfants*^. On a vu quel service il avait rendu à Robert de Tancarville et la chaleur avec laquelle il Tavalt soutenu dans sa querelle avec le sire d'Harcourt, au sujet de ce
> Bistoire des ministres d'État^ etc., p. 508.
* Histoire de la maison royale de France, etc. , par le P. An ftelme. Édition de 1712, t. U, p. 1243. Le Père Anselme parle d'un troisième mariage d'Enguerrand de Marigny^ mais je n'en trouve la trace dans aucun écrivain contemporain. Suivant lui, la seconde femme d'Enguerrand aurait été Bawide, mentionnée, en effet, dans la donation ft hi! faite, par le roi, du comté de Longueville; et la troisième Alips de Mons. Mais je pense qu'il y a eu erreur de copiste. Ce qui fait croire, en effet, que la seconde femme d'Enguerrand fut Alips de Mons, et qu'il ne se maria pas une troisième fois , c'est qu'une de ses Ûlles, issue du second lit, s'appelait Alips. Par ces divers motifs, la question ne semble pas douteuse; elle n'a d'ailleurs qu'une importance secondaire. Enguerrand de Marigny eut :
De sa première femme :
Louis, seigneur de Marigny, Mainneville^ Boisroger, marié à Hoberte de Beaumetz, en Artois;
Marie de Marigny, religieuse à Maubuisson j
moulin dont ils se disputaient la possession. Robert de Tancarville était mort vers 1302,laissant un filsd'un âge peu avancé. A peine celui-ci eut-il dépassé sept ans, que sa mère et Enguerrand de Marigny s'entendirent pour le marier à Isabelle de Marigny, qui avait à peu près le même âge. Préalablement, une enquête complaisante dut constater que Robert de Tancarville et Isabelle de Marigny étaient capables de malice [doli capaces). En règle avec la loi, les parents firent le mariage à Rouen, le 23 octobre 1309, dans la maison de la dame de Tancarville. Possesseur, à cette époque, tout du moins porte à le croire, d'une des plus grandes fortunes da royaume, Enguerrand de Marigny donna pour dot à sa fille niille livres de rente, garanties par des propriétés situées dans le pays de Caux, et une somme de douze mille Uvres payables dans l'espace de deux ans. Un ariicle du contrat stipulait que la dame de Tancarville et Enguerrand de Marigny « feroient faire les espousailles de leurs devant dits fils et fille, à la reque^te de Tune des parties, sans nul délay, ne autre conseil de
babelie de Marigny, mariée, en 1309, à Guillaume de Tancarville, et plus tard, en secondes noces, à Hugues, seigneur d'Auxy.
De sa seconde femme :
Raoul de Marigny, nommé, avec ses frères et sœurs, dans le testament de Louis le Hutin ;
Thouras de Marigny, seigneur de Damplerre, en Ponthieu ;
Alips de Marigny, femme de Pierre, seigneur de Fécamp, chevalier.
nul de leurs amis, ne autre excusation trouver ^ » Dans la même année, Enguerrand de Marigny maria son fils allié Louis à Roberte de Beaumetz, protégée de la comtesse d'Artois et de Bourgogne'^.
Evaluée comparativement à la valeur actuelle de l'argent, la dot donnée par Enguerrand de Marigny à sa lille Isabelle représenterait une rente annuelle d'environ cent cinquante mille francs. Comme il avait six -enfants, sa fortune pouvait donc s'élever à plus de quarante millions. Il suffit, d'ailleurs, de lire les actes, arrivés jusqu'à nous, des cessions de biens et privilèges faites par Philippe le Bel à Enguerrand de Marigny, ainsi que des achats effectués par ce dernier avec ses propres fonds, pour être convaincu que cette fortune devait être prodigieuse, immense. Ces pièces sont au nombre de près de deux cents'. Le premier acte d'achat fait par Enguerrand de Marigny remonte à l'année 1302. A partir de 1305, les libéralités de Philippe le
* Histoire du château et des sires de TancarvUlef 'par A. Dcville, p. 146 et 339, et suiv. — Charte de Philippe le Bel, portant confirmation de Taccord de mariage entre Guillaume de Tarcarvillo et Isabelle de Marigny, du 17 novembre 1309. (Voir Pièces justifia caïives, n« 2).
* Archives de TEnipire. Trésor des Chartes ^ reg. 41, n° 190. ~ Traité de Mariage entre Louis, fils aîné d'Engocrrand de Marigny, et demoiselle de Biaumez, en présence de Mahaut, comtesse d'Artois et de Bourgogne.
* Voir Pièces justificatives, n« 3.
42 ENGLERRAND DE MARIGNY.
Bel à son égard deviennent de plus en plus signiflctr tives. Les années 1308, 1310, 1313, 1313 furent surtout des plus fructueuses pour lui ^ Tant6t le roi donne a Enguerrand de Marigny des droits de coutume, de chasse, d'a&ouage dans ses forêts, des rentes perpétuelles ou viagères; tantôt il lui fait don de prés, de terres, de bois, de fiefs et de chàtellenies. L'année 1308 fut particulièfeipept abondante en libéralités de ce genre, car elles furent Tobjet de vingt actes autbeqtiques; Vannée 1313 en compta encore onze. Tout à coup la main du i*oi se ferme , et , bien qu'il ^it vécu jusqu'au mois de novembre de Tannée suivante, nul document n'indique une trace de faveur ou de larges^ accordée pendant le cours de cette année au favori, encore tout-puissant en apparence. En même temps d'ailleurs qu'il recevait ainsi prés, bois, rentes et privilège^ de toutes sortes , Enguerrand de Marigny ne laissait échapper aucune occasion d'acheter de ses deniers, soit en Normandie, soit à Paris, les terres et maisons qu'il ne pouvait parvenir à se faire donner par
^ La plupart des doFiations du roi contiennei^it les formulas suivantes ou 4'9utres analogues : « Attendus les aggréables sepriees que « nostreaméet féal Engueran de Mareigny, seigneur de M^niievUle, « chevalier et nostre cliaipbellan, iious a faiz moult de (ois et encore ce fait tous les jours..., et«. » — Considérant les aggréables services « de familiarités que ppstre amé et féal Engueran de MareigAl» sei- « gneur de Mainneville, chevalier et chambellan, nous a fait )ongue- « ment et fait tous les Jours loiaun^ent et sagemçnt..* «
ËNGUERfUND M MAEIGNY. 43
le roi. Il pq^sédait dans cette dernière viUe, à pro^û* mité du Louvre, une habitatioq qu'il agrandissait et enabellissait à Tenvi. En 1306, il acheta dans ce double but. pour le prix de cinq mille cinq cents livres, une maison située ruedesFossés-Saint-Germain-rAuxerrois, moyennant une rente au cl^apitre de Saint-Gefmain.Un autre acte de la même année constate qu'Enguerrand de Mçirigny fit l'acquisition d'une maison à plusieurs étages (c sise 4 Paris, rue d'Ostericbe, à Vopposite du Louvre, tenant d'une part à l'ostel ou manoir de madame Blanche, et d'autre part à une place qui s'estend par derrière jusqu'à la rue des Poulies, » à charge par lui de p^yer une rente de vingt-neuf livres quinze sous parisis, prix 3e la censive due par cette maison aux chapitres de Saint-Denis et Saint-Germain, près Chartres. Enfin, dans les derniers jours de 1308, Michel de Boprdenay, clerc du roi, et sa femme, vendirent à Enguerrand de Marigny, moyennant cent sols de rente, payables au chapitre de Saint-Germain, une maison située également rue des Poulies*.
Le favori de Philippe le Bel possédait donc près
* Archives de TEmpire. Lettres originale*' et Vidimus concert nant enguerrand de Marigny; Trésor des Gbartes, rexistree et cartons divers (Voir Pièces justificatives, n^ 4). — Bibliothèque impériale; Mss., n** 175. Chartes de Philippe le Bel, cartulaire in-4 sur parchemin, n® 176. Cartulaire d* Enguerrand de Mari' gny, in-4 ^ux papier. Ce dernier cartulaire contient les mêmes matières que le Mss. n^ 117, dont il est la copie.
46 ENGUEBRAND DE MAEIGNY.
quQ le3 droite dus pour le passage sous le poi^t 4^ {louen par les bateaux de marchaq^ises allant à Ëcouis ou en revenant, seraient fixés d'après la déclaration des conducteurs.
D'un autre côté, Enguerrand de Marigny ne négligea rien pour donner à la collégiale d'Ëcouis une organisation qui en assurâ|, la durée. Douze chanoines séculiers et douze clercs, uoniiués par lui, y furent attachés pour le service divip. Le fondateur de la nouvelle collégiale avait d'ailleurs pris des précautions sévère^ pour prévenir les relâchenîents de la règle et les inconvéniepts qui en résultaient. D'après un article de la charte de fondation, le doyen de la collégiale était en droit (( de reprendre les chanoines sur les vices d'in-r continence y gourmandise, ivresse^ jeux de dés, que^relies et autres qui pouvaient faire du scandale. » Si les chanoines ne se corrigeaient pas, te doyen devait leuir supprimer d'abord les gros fruits de leurs prébendes pour un an, puis les distributions quotidiennes , puis enfin les prébendes ordinaires. Un autrp article interdisait aux chanoines d'avoir des femmes à demeure dans leurs maisons, fussent-elles leurs proches parentes. Désireux de conserver à toujours, dans sa famille, rinfluence principale dans la collégiale qu'il fondait, Enguerrand de Marigny réserva expressément, tant pour lui que pour ses héritiers, le droit e?:clusif de conférer les bénéfices, dignités, oiBces et vicairie qui vien-
draient à yaquer dans Téglise d'Écouis. U décida , en outre, pour mieux imprimer à cette fondation le cachet de sa personnalité, qu'un chanoine de cette église le suivrait partout en qualité d'aurpônier, et qu'après sa mort, celui de ses héritiers à qui la seigneurie d'Écouis tomberait en partage aurait droit à la même prérogative*.
^ Bibliothèque Imp. Mss. Cartulaire d'Enguerrand de Marigny; à la date indiquée (Voir f»técM justificatives ^ n^ a).