CHAPITRE V
Enguerrand de Marigny est envoyé plusieurs fois auprès du comte de Flandre avec des pouvoirs extraordinaires. — Discours qu'il prononce à Tournay, en 1311, devant les députés des communes flamandes. — Récriminations du comte de Flandre et de son fils contre Philippe le Bel et Enguerrand de Marigny. — Celui-ci intervient entre des bourgeois de Douai dans une question de répartition d'impôts. — Philippe le Bel fait prisonniers les enfants de Louis de Nevecs, fils du comte de Flandre. — Louis de Nevers accourt à Paris, est jeté dans un cachot, et réclame vainement le gage de bataille contre Enguerrand de Marigny. — Philippe le Bel approuve une donation faite antérieurement par Louis de Nevers au fils d'Enguerrand de Marigny. — Le comte de Flandre cède au roi, de guerre lasse, plusieurs châtellenies importantes. — Louis de Nevers s'étant évadé est déchu de tons ses droits à rhéiUitge du comte de Flandre. — Ses invectives contre Enguerrand de Marigny et Guillaume de Nogaret. — Nouvelles exigences de Philippe le Bel. — Il se prépare à la guerre contre le comte de Flandre.
Nous rencontrons enfin des traces certaines de la participation d'Enguerrand de Marigny aux grandes affaires du royaume. De 1307 à 1314, Philippe le Bel le députa plusieurs fois en Flandre pour y défendre la politique et les intérêts français. Les guerres de la Flandre et de la France n'ont fait verser que trop de
sang sur le temtoire des deux pays et sont suffisamment connues. La plupart des historiens français en rejettent le tort sur la turbulence et la versatilité des communes flamandes*, plus justes, quelques-uns d'entre eux ont la bonne foi de reconnaître, avec les chroniqueurs et historiens flamands, que la jalousie et l'ambition des rois de France furent la cause principale de ces luttes qui durèrent plusieurs siècles. Là perfidie de Philippe le Bel à Tégard des Flamands est surtout notoire. A plusieurs reprises, il attire à Paris le comte de Flandre et ses enfants, les retient prisonniers, leur impose des traités léonins. Dans d'autres circonstances, il refuse de ratifier les engagements pris avec les Flamands, tantôt par le comte de Valois, tantôt par Enguerrànd de Marigny. Quand la bataille de Mons-en-Pevèlc eut vengé les armes françaises du sanglant échec qu'elles avaient reçu à Courtray, Philippe le Bel fit avec le comte de Flandre une paix avantageuse pour la France-, malheureusement, cette paix, conclue à grand'peine en 1305, donna lieu à des débats orageux, nterminables , qui devaient aboutir à de nouvelles guerres. Deux ans après , Enguerrand de Marigny et le comte d'Évreux, frère du roi, arrivaient à Tournay, accompagnés d'une suite nombreuse, pour réinstaller le gouverneur de la ville, Jean de Vierzon, qu'une sédition avait sans doute dépouillé de l'autorité qu'il exerçait. Déjà Enguerrand de Marigny se présentait aux
*jû ENCUERRAND PE MARIGNY.
populations comine cos^ljuteur du rpi ^ Bientôt te traité de f^i^ de 1305 suspita de$ difficultés infinies. Un chroniqueur flamand raconte d'ailleurs qu'elle^ venaient cette fois de $es compatriotes qui, trqqvant le traité trop onéreux, mettaient tout en œuvre pour se dispenser de payer une rente de vingt mille livres et de remplir diverses obligation^ qu'ils; avaient acceptées^. Sur ces entrefaites, Enguerrand de Marigpy revint à Tournay çivec d^s pouvoirs extraordinaires. Il était, dit un contemporain flamand, comme le roi lui-même, celui-ci lui ayant délégué sa toute -puissance. Les échevins de la ville allèrent à sa rencontre. Il vint à eux précédé de sergents d'armes, avec le cortège ordinaire du rpi ou des princes du sang. Gauthier de Châtillon, connétable de France, Pierre de Galart, grand maître des arbalétriers, Jean de Criez, maréchal de France, Harpin d'Erqueries, Guillaume de ^ogaret, chancelier de France, et Haoul de Presle, célèbre légiste, marchaient à ses côtés. Usant du pouvoir qui lui était conféré, U exerçait le droit de grâce et de justice, rappelait les exilés et les banpis. Le comte de Flandre et le copite de Haipaut étaient alors en guerre ; ipais une trêve avait suspendu les hostilités. Enguerraqd de Marigny intervint d'abord
^ Histoire de Flandre, par M. Kervin de Lettenhove; t. III» p. 35, d*aprè8 la chronique de G. Li Muisis.
* AnîHUes deFlandre^ par Pierre Oudeghcrst, chap. cxuii.
ENGUE^RâND de MAIUGNY. 51
entre eux en médiateur. N'ayant pu les mettre d'accord, il réussit du moins à prolonger la Irève dont respiration était prochaine ^ Pans une assemblée composée de députés des communes flamandes, qui eut Ucu à Tourn^y ^u mois d'octobre 1311, Enguerrand de Marigny p]£|id^ la cause de son maître avec une grande habileté. Il fit d'abord remarquer que 1q roi de France était le seigneur et suzerain des Flamands? de ^rte que si un pauvre homme de Flandre se plaignait d'une injustice du comte, le rqi pourrait forcer celqi^ci, même par les armes, à faire justice, comme il y contraindrait au besoin son propre fils, le roi de Piayarre. a Que Ton ne pen$e donc point, ajoutait Enguerrand de Marigny, que q§ ^oit p£^r inimitié contre les bonnes gens de Flandre que le roi poursuit le comte de Flandre et son fils^ qu'on ne croie pas que le roi puisse manquer de bonne foi et revenir sur les injures qu'il a pardonnées. Les bonnes gens de Flandre ont toujours voulu la paix^ le comte seul ne l'a point observée loyalement, comme il y était tenu. Il faut en outre que les bonnes gens de Flandre sachent bien comment ont été punis les vassaux rebelles au roi leur seigneur, eptre autres le duc de Normandie qui était plus puissant que le comte de Flandre, et le comte de Toulouse qui a
* Archives de TEmpirc, J. 550. — LeUres de.Philippe le Bel, du 15 août 13U.
perdu ses États. Le cohite de Flandre et ses devanciers ont mérité le même châtiment, et lés bonnes gens du pays doivent bien se souvenir qu'ils ont payé leurs folies. En effet, les princes ne cherchent qu'à récupérer leurs terres et leurs honneurs. Les bourgeois, au contraire, perdent leurs biens et payent tous les frais de la guerre-, le reste du peuple est justicié, pendu, tratné sur la claie et torturé, comme on en voit un exemple dans la paix actuelle, qui fera sortir trois mille personnes de Bruges, si le roi ne leur fait grâce*.» II était difficile de prêcher Tinsurrection avec plus d'éloquence et de la provoquer par des raisons plus spécieuses. En même temps, Enguerrand de Marigny cita le comte de Flandre, Robert de Béthune, et son fils atné, Louis de Nevers, devant l'assemblée pour y exposer tes raisons du désaccord qu'ils prétendaient exister entre eux et Philippe le Bel, au sujet de l'exécution des traités avec la France. Ceux-ci acceptèrent le défi et se rendirent à Tournay. Ambitieux, violent, dissolu, Louis de Nevers haïssait profondément Philippe le Bel, auquel il ne pouvait pardonner de s'être emparé du revenu des comtés de Nevers et de Rethel , sous prétexte de l'inexécution des traités de 1305 et de 1309. La discussion fut vive et passionnée. Les détails de ce
* Histoire de Flandre, etc., t. UI, p. 44 ; loc. cit. — D'après le procès-verbal officiel do rassemblée do Tournay.
débat, qui eut lieu le 15 octobre 1311, ont été conservés dans un procès-verbal récemment découvert*, ils méritent d'être rapidement résumés.
« Sire comte, dit Enguerrand de Marigny à Robert de Béthùne, ni vous ni votre fils ne devriez vous plaindre du roi de France et donner occasion au peuple de croire qu'il a des torts envers vous ; car vous, comme tous les autres, ne pouvez dire de lui que du bien. Il vous a fait tant de grâces que vous devriez en être reconnaissants 5 et cependant vous vous méfiez de lui. N'a-t-il pas tenu dans ses prisons votre père, vous et ses autres enfants? Leur vie et la vôtre étaient à sa disposition, car vous aviez forfait de corps et d'avoir. Quelle vengeance en at-il tirée? Plein de miséricorde et de bonté, non-seulement il a résisté au désir de réunir la Flandre à son domaine (ce que tant d'autres à sa place eussent fait), mais il vous a rendu la liberté, vous a reçu à foi et hommage et vous a rétabli dans votre comté par pure faveur, bien que vous n'y eussiez aucun droit. Je m'étonne donc qu'ayant trouvé dans ce prince tant de courtoisie, et ayant eu si peu de contentement de ceux du Hainaut, vous vous teniez encore en défiance contre celui qui vous a fait spontanément et de son plein gré une si grande faveur. »
Le comte de Flandre et le comte de Nevers taxèrent ces reproches d'ingratitude et d'injustice. — « 11 n'est pas vrai, dit le premier, que j'aie été mis dans les pri-
M ENGUEERANP DE MARIGNY.
soDS du roi de France loyalement et pour avoir conspiré. » — a Les paroles que vous ayez prononcées, poursuivit avec violence le comte de Nevers, ne sont pas du cpmmandement et de 1^^ conscience du roi, et si ce n'était par amour pour lui^ je vous répondrais autrement. » — Pe son côté, Enguerrand de Mafigny protesta qu'il n'avait dit que la vérité, et il prouva, par la lecture de lettres scellées, que le comte de Nevers avait engagé envers le roi, au sujet de l'exécution des traités, son comté de Nevers. — « Ces lettres n'ont pas été enregistrées, s'écria I^uis de Nevers. » Quelques assistants ayant dit que, quelque dures qu'elles fgssent, les Fia* mands devaient subir les conditions de la paix, Enguerrand de Marigny fit observer que ces conditions n'étaient pas dures, mais débonnaires et gracieuses, relativement aux méfaits des Flamands, et il répéta que les paroles qu'il avait prononcées étaient l'expression exacte de la volopté du roi *.
On se sépara sans avoir pu s'entendre. En quittant Tourpay, Enguerrand de Marigny et ceux que le roi lui avait adjoints se rendirent à Lille et à Douai. Les bourgeois de cette dernière ville étaient en discussion au sujet d'une répartition d'impôts. Ceux qui avaient
1 Histoire de Flandre, etc. ; loc. cit. t. HI, p. 667 ; pièces fusti- Jlcatives : a Procè«-verbal de l'assemblée de Tournay, du 15 octobre 13 U. » — Ce procès-verbal a été évidemment rédigé sous TiQ* fluepce 4'Ëp^uerr9Q4 dQ Marigny et par un de se» agents.
combattu pendant les dernières années i^us les bannières de Philippe le Bel prétendaipnt n'avoir rien à payer pour Tacquittement de$ dettes qup la ville avait oontraotées. Q'autre part, les bourgeois qui ne Pavaient pas quittpe, ne voulaient pas supporter à eux seuls toutes ces dettes. Appelé à mettre d'accord les deux partis, Enguerrandde Marigny donna, comme op devait s'y attendre^ raisqn à ceux qui avaient pris les armes pour Philippe le Bel K De son côté, ^.ouis de Nevers, craignant, après ce qui veinait de se passer à Tournay, que ses enfants ne fussent plus ep sûreté dans le comté de Nevers, ordonna à ses gens de les lui ramener» Il apprit bientôt qq^ peine sortis du Nivernais, ils avaient été, sur l'ordre du tq\ de France, enlevés et enfermés dan$ le château de Decize. Indigné de cette trahison^ hors de lui, s'attendant à tout de la perfidie de Philippe le Bel, mais ne redoutant plus rien, après la perte de ses enfants, Louis de Nevers accourut à Paris pour les redemander. Fidèle à ses habitudes, Philippe le Bel commença par le faire jeter en prison, lui intenta un prpçès et défendit expressément qu'on lui laissât voir ou consulter ses amis. Traduit seul, sans défenseur, devant le parlement^ l^ouis de Nevers protesta contre les violences dont lui
* Archives de TEmpire. Registre du Trésor des chartes, XLVI ; pièce 1 30. Cet acte^ que je crois inédit, est daté de Lille, du milieu de décembre 13t l. Il contient, en outre, quelques dispositions relatives aux franchises municipales de la ville de Douai.
m ENGUERRAND DE MARIGNY.
et les siens étaient l'objet, et se borna à réclamera ffoge de bataille. « Je consens, dit-il, à ce qu*on désigne un accusateur. Le duel décidera entre nous, car c'est la coutume des hommes d'un rang semblable au mien de répondre ainsi à leurs ennemis. » Ce défi ne pouvait en aucune manière être relevé, car Philippe le Bel avait rendu plusieurs ordonnances pour interdire les duels privés et les tournois. Enguerrand de Marîgny et Guillaume de Nogaret, qui avaient la conduite principale des affaires de Flandre, se bornèrent à répondre que, puisque le comte de Nevers n'était pas en mesure de se 'disculper, ils lui accordaient jusqu'aux premiers jours d'octobre pour préparer sa défense. Le comte devait, en attendant, être renfermé au château de Moret. Mais cette prison parut trop douce, et on le jeta au fond d'un cachot immonde du château de Montlhéry " .
Ces odieux traitements portèrent les fruits que Philippe le Bel en attendait. Vaincu , dompté , Tillustre prisonnier demanda grâce sans pouvoir l'obtenir. Par lettres du mois de février 1310, Louis de Nevers, reconnaissant, disait-ilj du soin qu'Énguerrand de Marigny avait pris de ses intérêts tout en sauvegardant ceux du roi, avait fait don perpétuel et sans condition à Louis, fils d'Enguerrandf<de la seigneurie deCouldrai,
^ Histoire de Flandre, etc. ; loc. cit. , ]}. 45.
siUiéeprèsde Bonny-sur-Loire, de toutes ses dépendances, avec lés droits de haute et basse justice et.deux cents livres de rente qui y étaient attachées ^ Philippe le Bel approuva cette donation par lettres du mois d'avril 1312^ mais Louis de Nevers resta captif. Peu de temps après, Enguerrand de Marigny amena le vieux comte de Flandre à signer, le H juillet 1312, à Pontoise, un traité par lequel il s'obligeait à livrer au roi de France, au lieu de dix mille livres de rentes qu'il lui devait encore, les villes et châtellenies de Lille, de Douai et de Béthune. Le comte de Flandre résista loDg-* temps avant de consentir à Tabandon de ces trois villes. Vainement Enguerrand de Marigny lui promettait-il que cette cession serait nominale et que le roi de France, satisfait d'une formalité de pure déférence, les lui rendrait immédiatement. Il fallut que le chambellan de Philippe le Bel s'engageât à ne pas remettre à ce prince la ratification du traité de Pontoise avant d'avoir reçu des lettres royales annulant la cession des trois villes et de leurs territoires. Sans confiance dans ces protestations, le chancelier de Flandre refusa de signer le traité du 1 1 juillet et jeta le sceau par terre. Suivaat lui, le comte de Flandre n'avait pas le droit de renoncer à ses domaines héréditaires. Un serviteur plus com-
* Archives de rEmpirc. Trésor des chartes, registre XLVHI. Je crois cette pièce inédite. Elle n*est pas nlentionnée pai^ M. Kerv>n de Lettenhoye, dans son Histoire de Flandre,
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plaisant releva le sceau de Flandre et scella le traité'. Sur ces entrefaites, Louis de Nevers était parvenu & s'évader. Sommé de comparaître et s'y étant refusé, il fut déclaré déchu de tous ses droits au comté de Neverâ et à riiéritage du comte de Flandre par un arrêt de la Chambre du roi, que composaient Enguerrand de Marigny, Guillaume de Nogaret, Pierre d'Issy et quelques autres conseillers rôyaut. Les réclamations de Louis dé Nevers contre cet arrêt émurent la Flandre. Dans une assemblée de nobles et de bourgeois qui eut lieu à Gand le jour de Pâques de Tatinée 1313^ il protesta en termes énergiques contre la tyrannie de Philippe le Bel. Aprëat avoir dit qu'il n'avait pas été jugé par ses pairs, mais par la Chambre du roi, et que la plupart de ses juges voulaient s'emparer de ses dépouilles, Louis de Nevers ajouta : c< Doit-on reconnaître le pouvoir de juger qui que ce soit à des hommes fameux par leur origine ignominieuse, leurs infamies et leurs crimes? Je citerai entre autres Enguerrand de Marigny et Guillaume de Nogaret. N'est-il pas connu de tous que, semblable à un habile magicien, Enguerrand de Marigny, fait faire au roi tout ce qu'il lui conseille, que cela soit bien ou mal, sans que les personnes les plus élevées et les plus sages osent présenter la moindre
^ ChrMiqnes de Jean, chanoine de Saint'Fictor ; citées par M. Kervyn de Lettenhove, t. HI, p, 48.