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chent vainement à les tourner et à les prendre par les flancs ou par les derrières; mais le serpent ne perd aucune de leurs manœuvres, il les suit de l’œil, et, par un mouvement imper-
ceptible, toujours il leur présente sa redoutable tête. »
En général, on croit qu’il est nécessaire que le serpent soit lové pour qu’il puisse piquer ; mais je ne vois pas pourquoi il ne piquerait point même en marchant, si on se trouve à sa portée. On cite des nègres preneurs de serpents qui ont été piqués par l’animal lors même qu'ils le tenaient allongé et par un simple détour de la tête. C'est pourquoi il est de précepte, lorsqu'on veut prendre un serpent, de le saisir trèsprès de la tête, derrière la mâchoire. Il est vrai que le serpent se love avec une si grande rapidité que ce mouvement est pour lui instinctif. Toujours est-il qu’il faut se méfier au serpent dans toutes les positions. Dans les expériences que j'ai eu occasion de faire, lorsque je jetais au serpent un chien ou tout autre animal pour être piqué, j’ai toujours vu que le serpent ne s’élançait point immédiatement dessus. Il lui faut prendre quelque temps pour remuer sa langue, brandir sa tête, et pour viser son coup; souvent il n’atteint point du premier jet : il fait deux ou trois jets à blanc avant de piquer l’animal : cela me fait penser que lorsqu'on passe au pas de course devant un serpent, c’est une chance pour n’en pas être atteint.
Mais rien n’est plus léger que la progression du Ker de lance, l'oiseau qui fend les airs fait plus de bruit; jamais il ne se révèle par le retentissement de sa marche. Aucun organe, comme la sonnette du crotale, n’avertit de sa présence. Si le long au chemin vous entendez frémir les feuilles desséchées ou s’ébouler quelques mottes de terre, soyez sûr que c’est un anolis et non pas un serpent. Vainement vous chercheriez quelques traces de son passage, il n’appuie point sur le sol, ül l’effleure, il glisse, il coule et ne laisse aucuñe empreinte; tout est mystère en lui, tout est perfidie; il n’attaque point, ilsurprend. £a couleur même favorise sa méchanceté ; car elle se confond avec celle de la terre, avec celle des feuilles et des’ troncs d’arbres qui servent à le cacher à tous les regards : c’est un assassin toujours en embuscade ! C'est pourquoi je ne conçois pas qu'il existe un homme qui puisse n’avoir pas peur du: serpent.
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On dit qu’après avoir frappé sa victime, le serpent cherche le ruisseau le plus voisin pour y laver sa gueule encore pleine de sang et de venin ; c’est pour lui une nécessité, sous peine de périr des restes de sa fureur. On ne sait qui a vu cela : cela, comme toute l’histoire du reptile, est dans l’air du pays. Aucun nom ne se présente à m2 plume pour contre-signer le fait. Dans un procès criminel, la découverte d’une circonstance pareille ferait honneur à la sagacité du poële des assises, M. l’avocat général ; il en pourrait tirer un grand parti d’éloquence et de moralité, car la tradition est vraiment belle, c’est la grande idée de l’expiation : elle montre le besoin que nous éprouvons, dansnotre mystérieuse existence, de placer toujours à la suite du mal un petit bout de châtiment, même en ce monde. Hélas! serpents et bien d’autres choses, tout ce que nous voyons proclame la nécessité d’une autre vie, pour l’honneur de la Providence !
On ne peut douter que le Fer de lance ne soit un animal nocturne. S'il n’a pas la membrane clignotante, il a la pupille ovalaire et longitudinale des animaux nocturnes. Sur dix per-
sonnes piquées, à la Martinique, cinq le sont pendant la nuit,
ou aux premières heures de la nuit, alors que les noirs regagnent l'habitation, ou sortent sans lumières de leurs cases. C’est à la faveur des ténèbres que le serpent se met en chasse et poursuit les ratset autres petits animaux dont il fait sa proie. On a constaté à la ménagerie du Muséum que c’est pendant la nuit qu'il faut présenter aux serpents venimeux qui y sont en captivité les aliments dont ils se nourrissent et qui sont des rats ou des souris. Pendant le jour ils ne se servent contre eux deleursredoutables crochets que comme armes défensives, mais ils ne les mangent pas. Je n’ai jamais entendu äire qu'on ait rencontré des fers de lance étalés au soleil et s’y complaisant, comme on dit qu’on rencontre les vipères en Europe. Beaucoup de chasseurs m'ont affirmé qu'ils avaient pendant nombre d’années parcouru, à la Martinique, les plus grands bois et les plus épaisses broussailles sans avoir jamais rencontré un Fer de lance. J'ai été toujours étonné des excursions que j'ai pu faire pendant le jour, à travers les pièces de cannes et les plus grands halliers, sans mésaventure, tandis qu’en descendant le soir le grand chemin du morne d'Orange, j'ai rencontré maintes fois de très-gros serpents.
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Le Fer de lance nage-t-il ? tous les serpents nagent. Je suis étonné que le savant Daudin prétende le contraire ; je me souviens d’avoir vu des bandes Ge vipères qui traversaient en toute liberté le lac de Lugano dans le Tessino, et le petit lac de Lourdes au pied des Pyrénées : rien n’était plus pittoresque à voir que cette flottille. Je pensai donc que le Fer de lance devait nager; quelques personnes m'’avaient dit l'avoir surpris traversant des rivières. Une expérience que j'ai faite en vue de tout Saint-Pierre a montré le serpent aussi rapide, aussi élégant nageur que le font les poëtes. Du bord d’un bâtiment mouillé à une portée de fusil du rivage, j'ai jeté dans la mer un serpent de quatre pieds; aussitôt l’animal a mis le cap à terre,
Laocoonia petunt!
Il gagnait le rivage avec une prestesse, avec une grâce qu’ilme serait difficile de vous dire. Comme nous le suivions en canot, chaque fois que nous en approchions, il s’arrêtait et selovait au milieu des flots aussilestement que s’il avait eu l’appui du sol. Sa redoutable tête dominait toujours, et, roulé en anneaux, ilse laissait flotter au gré descourants. Puisqu’il est aussi bon nageur, on ne conçoit pas que le Fer de lance ne tente aucune excursion à Saint-Vincent qui est si proche de Sainte- Lucie, non plus qu’à la Dominique qui n’est séparée de la Martinique que par un canal de sept lieues, canal que franchissent les ramiers et autres ciseaux (1). Le Fer de lance serait-il écarté de ces terres par quelque mystérieuse antipathie ? La plupart même des îlots qui sont semés autour de la Martinique et qui ne sont éloignés que de deux à trois cents mètres n’ont point
(1) J'ai déjà parlé de l'introduction des serpents à la Guadeloupe, Îles faits qu’on a cités à ce sujet sont peu authentiques, D’ailleurs quelque intérêt de curiosité scientifique qu’il puisse yavoir dans une pareille tentative, je dirai que, pour n’ètre pas criminelle, celte teniative aurait besoin de ne pas réussir. Par une expérience contraire, on parle d'introduire à Ja Martinique la coulenvre Boa dite Téte de Chien, qui préserve, dit-on, la Dominique de la présence du Fer de lance. On me cite notre compatriote M. Delaroche comme devant en faire venir quelques individus ; il est vrai qu'on ne signale à la Téle de Chien d’autre inconvénient que de manger Les poules, Cet essai serait du moins innocent; mais on peut dire aussi d’avance qu'il serait inutile, car à Sainte-Lucie il existe des Tétes de Chien et beaucoup de Fers de lance. On verra plus loin que cette expérience a été faite par moi, se EN
de serpents, La surface de ces îlots esi évaluée à cent hectares de terres (dans des notes qui m'ont été remises par MM. Brière
‘de l'Isle et Monerot ) ; ces îlots sont couverts de roches et de
broussailles qui offriraient desûres retraites au serpent. Il faut pourtant en excepter l’îlot Delavigne situé à une enjambée de l'habitation de ce nom et où l’on trouve beaucoup de ces ani-
maux. J'ai oui dire à M de Tascher que les îlots du Vauclin
en avaient aussi, et je tiens de mon ami le docteur Cornette de Saint-Cyr qu’il a pansé une personne qui ayait été piquée dans l’ilot Villarson, vis-à-vis Sainte-Anne. On dit que le propriétaire de ce dernier îlot a pu y former cependant une colonie de japins.
Comme dans tout le cours de cette biographie il nous a toujours fallu combattre l’exagération entée sur le fait simple, sur cet article encore de la natation du serpent, nous avons trouvé des personnes qui nous ont donné cet animal non-seulement pour un animal nageur, mais pour un animal pêcheur, icthyophage amphibie; il se tiendrait à l'affût sur le bord des rivières, ou sur les rochers qui en encombrent le lit, et happerait les poissons au passage (sachez, en attendant, que les poumons du serpent ne sont point organisés comme les poumons des animaux amphibies. Ce ne sont pas des branchies).
Sileserpent plonge, tout au plusdoit-il plonger comme l’homme
pour revenir à l’air presque aussitôt. Cependant M. Merlande m'a assuré qu’on lui avait apporté un serpent encore en vie et qui avait été trouvé dans un de ces paniers à pêche dont se servent les nègres et qu’on appelle nasses : l'animal avait été surpris là en flagrant délit de vol. Cicéron (Gicero noster)
m'a décrit dans les plus grands détails une merveilleuse pêche
aux écrevisses qu'il avait vu faire par un serpent : le reptile,
. placé sur un rocher, harponnait les écrevisses, comme de la
poupe d’un navire un adroit matelot harponne les marsouins. Le même auteur donne de la vitesse de la natation du serpent
une idée que je ne sais si le lecteur acceptera : un jour il
aperçut un serpent qui traversait le cohé du Lamentin à la nage. Ne pouvant l’atteindre avec un canot de poste forçant de rames, il se décida à lui tirer un coup de fusil ; mais l’animal allait plus vite que la balle, et il avait gagné le rivage avant - que d’en être atteint : c’est pourquoi le chasseur, pour la pre- mière fois de sa vie, manqua son coup. Il y a dans la Caroline,
= hp. es
dit Lacépède, un serpent appelé Piscivore; « il est trèsagile et très-adroit à prendre le poisson. On le voit, pendant l'été, étendu autour des branches d'arbres qui pendent sur les rivières; il s’élance sur les poissons, les poursuit en nageant et en plongeant avec beaucoup de vitesse, en prend d’assez gros qu’il entraîne sur le rivage et qu’il avale avec avidité. » Après cela, il est possible que le Fer de lance soit un animal pêécheur, et que Cicéron ait dit vrai. |
Le sifflement du serpent est un lieu commun de la poésie,
Sibila lambebant, linguis vibrantibus, ora,
dit Virgile; j'aime tant à croire Virgile, que je ne doute pas que dans la Grèce, berceau de la poésie, les serpents sifilaient; presque tous les poëtes de l’antiquité le disent aussi. Il n’est pas possible qu’une fiction ait été adoptée avec autant d’unanimité; néanmoins, je ne croyais point que le serpent de la Martinique sifflât .. trop de personnes me l’avaient représenté comme un sourd-muet ; déjà même j'avais trouvé une explication à la chose (1); le mutisme du serpent me semblait en
{1) L'observation des faits, voilà le seul guide fidèle pour mener à la vérilé dans les sciences physiques, On ne peut aller d’un fait à un autre que par l'intermédiaire d’un autre fait. Ni l’analôgie ni aucune autre forme de raisonnement ne peuvent suppléer à cetie grande voie de la vérité, sous peine de tomber dans les plus étranges erreurs, A ce propos, je livre à la malignité du lecteur le fait suivant : En 1840, je fus appelé par mon confrère, le docteur €”, en consultation auprès de M. de L””, inspecteur des finances, récemment arrivé de France, et qui était malade de la peur de la fièvre jaune. Il se plaignait de vives démangeaisons qui lui avaient occasionné une grande insomnie. Assis près de son lit, M. C‘” et moi nous nous livrions à de belles dissertations sur le travail du sang et sur la force médiatrice de la nature, qui s’apprêtait à une éruption salutaire, lorsque par hasar je soulevai les draps du lit, et mes yeux, se portant sur les jambes du malade, je vis qu’elles étaient couvertes de fourmis rouges; el malade et médecins, je vous laisse à penser combien nous rimes de la découverte. Oui, je le répète, aucune déduction, aucun raisonnement, aucune habitude, aucun tact, ne peuvent nous dispenser de l’observation directe, Si j’élais poëte, je dirais que l’observation est le fil, le léger fil que Dieu nous a remis entre les doigts pour nous diriger dans le dédale des choses humaines : gardonsnous de le laisser tomber, sous peine de nous égarer dans les espaces imaginaires, À quelles erreurs n’expose point la précipitation ! Qui de nous n’a point par devers lui les plus humiliantes confessions! «La nature, dit Fontana, ne se laisse point deviner; nous ne savons presque rien au delà de l’expérience, et il semble encore peut-être interdit de raisonner sur les expériences mêmes. »
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harmonie avec le système de notre nature intertropicale. Nos fleurs, me disais-je, ont en partage la beauté des couleurs, mais elles sont sans parfums; nos forêts oc luxuriante végétation, mais elles sont sans échos; nos oiseaux sont brillants par le plumage, mais ils ne chantent pas: on ne peut avoir tous les dons à la fois. Ainsi le serpent a la force du venin, mais il est muet. J’en étais là de ma croyance, lorsque j'ai trouvé dans le genéral R*** (auteur d’un voyage à la Martinique en 1765) les lignes suivantes : « Dans l’accouplement, « où tous les êtres paraissert animés d’une âme nouvelle, « ses yeux brillants et pleins de feux et une agilité de corps « surprenante annoncent plutôt un tourment qui le persécute, « qu’un plaisir qui l’agite. Des sifflements horribles et percants, « touchants sans doute pour sa femelle mais effrayants pour les « hommes, paraissent être plutôt la langage de la fureur que « celui de l’amour. » A moins que les Fers de lance ne se soient enrhumés depuis 14765, ou qu’ils aient eu une extinction de voix par toute autre cause, j'en demande pardon à l'épée qu'il portait, mais il faut que le général R*** ait eu des oreilles bien extraordinaires pour avoir oui les sifflements dont ilparle! Depuis que j’ài connu ce passage, je suis revenu sur cette partie de l’enquête : j'ai multiplié mes questions, et toujours il m'a été répondu que le serpent n’avait aucun cri de guerre ni d'amour ; que lors même qu’il expire sous nos coups, il ne laisse échapper aucune plainte. Quelques personnes, cependant, disent qu'il fait entendre un son particulier. Les unes comparent ce son au bruit que fait le choc de la langue contre le palais lorsqu'on veut exciter un cheval, les autres disent que c’est un gloussement semblable à celui dela poule lorsqu'elle rappelle ses poussins. On suppose que, toujours trompeur, le serpent imiterait ce bruit pour attirer les poussins, les rats et les poules ellesmêmes. Nous le faisons peut-être plus rusé qu’il n’est; nous le calomnions en lui prêtant les sentiments de l'homme.
Le serpent pique-t-il ou mord-il ? Cette question ainsi posée ne peut être qu’une question de mots. En effet, il suffit de considérer que le serpent n’a de crochets venimeux qu’à sa mâchoire supérieure ; qu’il ne saisit point sa proie entre ces crochets comme avec des dents, Lorsqu'il s’élance, il renverse sa tête en arrière, ouvre largement sa gueule qui paraît toute
blanche et hideuse à voir, redresse ses crocs, les.place dans la direction du but qu’il veut atteindre, les eñfonéé par le mouvement de $ te qui lui sert comme d’un marteau, et puis lés retire instantanément. Il est vrai qu’il rapproche aussi en même temps la mâchoire inférieure, et paraît s’en sérvir, Mais C’est seulement comme d’un appui pour faciliter Paction de la supérieure ; car on ne trouve jamais sur les objets piqués l'empreinte des dents dont cette mâchoireinférieure est armée. Celles-ci sont de véritables dents, destinées, comme nous le dirons, à un tout autre usage que les crochets. Remarquez, en outre, que les crochets sont à leurs extrémités libres aussi affilés que l'aiguille la plus fine : ce sont bien là toutes les conditions de la piqûre. À mesure que les crochets s’enfoncent, le poison est poussé dans le canal qui les traverse, par la contraction des muscles, par les mouvements que fait l'animal pour fermer la bouche, et le venin est injecté avec d'autant plus de for£e, que le serpent est plus vigoureux, qu'il mord avec plus dé colère et qu’il abonde davantage en veäin. Je né mentionne ici cette question qu'én vué dé M. ***, ce grand interrogateur, l’O’Connell de l’intérrogation. Cette question paraît l'embarrassér, car il me là faite plus de vingt fois ; je crois même qu'il incline à croire que le Serpent mord plutôt qu’il né pique. Or, voici une troisième Opinion qui nous accordéra peut-être, mon interrogateur et moi: C’est qué lé sérpent ne pique point, ne mord point, mais qu'il accroché ; il lance ses crocs etles retire en ramenant à lui, Ou en déchirant la partie dans laquelle ils ont pénétré. Je laisse le lecteur parfaitement libre dé choisir laquelle dé cés trois manières lui paraîtra la plus exacte. Quant à mon interrogateur, je le sais trop hommie de bieh et trop homme d'esprit pour Souhäaiter qu’un Fer dé lance Mme pique, me mordé ou m’accroche, pour mé montrer la différence.
Le plus ordinairement le serpent se £ontenté de frapper une séulé fois l’objet sur léquel il s’élance, et puis il revient sür lui ét Se relove; mais je l'ai va quelquefois, surtout sur les chiens qu’on lui présente, répéter ses coups avéc fureur, énvelopper sa victime de ses réplis et hé l’abandotinér qu’âvéc . pèine, On m'ä cité un nègre qui portait à là jambe les marques dé six piqûres faites à coups redoublés. Le serpent
s'était entortillé autour, et il n’avait lâché prise que lorsqu'il
fut tué sur la place même. Cet animal m'est odieux! Je ne supporte pas l’idée qu’il soit consacré à Esçcul
En résumé, s’il faut croire les renseigné Ent qui me sont parvenus, la population de la Martinique erait beaucoup plus considérable en serpents qu’elle ne l’est en hommes; le serpent abonde partout, dans les quartiers plats du sud comme dans les montagnes du nord, dans les cannes de l’intérieur comme dans celles des bords de la mer. M. Cornette de Saint- Cyr m'a assuré qu'à Sainte-Anne et au Marin il y en avait une pépinière indestructible dans les bois qui couvrent le rivage. M. Auguste Hayot en tue au Diamant trois ou quatre par pièce de cannes. « Au Saint-Esprit, m'écrit M. Duchatel, cela «a varie beaucoup; souvent je coupe cinq ou six carrés de « cannes sans tuer un seul serpent, et, cette semaine, dens « nviron un carré, j'en ai tué vingt-deux. » Cette réponse résume celle de la plupart des habitants dont j'ai pu avoir l'opinion. M. Filassier en dit autant du Prêcheur, M. E. Co- trelle autant du Macouba, mon oncle Rufz de Lavison autant de Saint-Lucie, M. de Turpin autant du Lamentin, M. Vergeron autant du Trou-au-Chat, M. Brière de l'Isle autant du François. Suivant les années et suivant les lieux, le nombre des serpents est très-variable par pièce de cannes. Voici une autre sorte de document un peu plus précis : M. le docteur Guyon, qui à tenu note des vipères prises au fort Bourbon et dépendances, en porte le nombre, de 1818 à 1821, à trois cent soixante-dix, sans compter les vipereaux, et, en comptant les vipereaux, de 1822 à 1825, à deux mille vingt-six : total pour une localité très-bornée, 2,396 en huit ans. On se souvient qu'à peu près vers la même époque, l'administration de M. Donzelot avait établi une prime de 50 centimes par tête de serpent. M. Vianès, qui était l’une des personnes chargées de payer cette prime et qui en tenait état, a bien var me communiquer une note dans laquelle il élève le nombre des têtes de serpent apportées par les nègres pour les environs du Fort-Royal seulement à sept cents par trimestre.Généralement, les hauteurs de Sa'nt-Pierre passent pour la partie de l’île qui contient le plus de serpents à cause des bois et des ravines qui leur offrent des retraites inaccessibles (1). « M. Lalaurette
(1) Ceux qui ne connaissent point les colonies ne sauraient se faire
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m'a affirmé que dans le E # des savanes de l’habitation Pécoul (environ no carrés de terre), onatué, lapremière année de sa gestion,si Le serpents,et la seconde année trois Cents. » J'ai tenu compte desserpents tués sur mon habitation en 1851,
uné idée de ce que nous appelons ici un grand bois ou une profonde ravine. Qu'ils n’aillent pas se figurer la forêt de Compiègne ou d'Orléans, avec leurs routes royales et communales, avec leurs taillis en coupes réglées et dont chaque baliveau est enregistré chez M. le garde forestier du canton. Il faudrait pouvoir les mener en cet endroit où le sentier que nous nommons chemin de la trace, passant sur la crête d’un morne, se rétrécit à la largeur d’une corde tendue, et laisse voir à droilé et à gauche ces deux immenses nappes de verdure qui couvrent d'immenses abimes et se déroulent à perte de vue jusqu’à lhorizon. La mer, la mer seule, pa e que c’est le plus grand spectacle de ce monde, la mer seule peut ici servi de terme de comparaison, encore la mer, en un jour de tempête, surprise et immobilisée tout à coup dans l'expression de sa plus haute furie ; ear la cime de ces grands bois retrace les inégalités du sol qu'ils couvrent, et ces inégalités ce sont des montagnes de 7 à 800 toises et des vallées d’une non moindre profondeur. Tout cela est caché, fondu, nivelé par la verdure, en de mclles et immenses ondulations. On dirait des vagues de feuillage, Seulement, au lieu d'une ligne bleue à l’horizon, c'est une ligne verte; au lieu de reflets bleus, ce sont des reflets verts; toutes les nuances, toutes les combinaisons que peut donner le vert: le vert foncé, le vert clair, le vert jaune, le vert noir. L'homme qui se trouve sur la crête du sentier peut se regarder comme un navire au milieu de l’Océan. Lorsque votre œil sera fatigué, si jamais on se fatigue à contempler la superficie de ces grands bois, essayez d’en pénétrer l’épaisseur. Quel inexiricable chaos: Les grains de sable sont moins pressés que les arbres ne le sont ici; les uns droits, les autres courbes; ceux-ci debout, ceux-là penchés en travers, tombés, appuyés, entassés les uns sur les autres. Des lianes grimpantes, qui vont de l’un à l’autre, comme des cordages aux mâts des navires, achèvent de boucher les vides de ceireillage;des parasites, non point des parasites limides comme Ja mousse ou comme le lierre, mais des parasites qui sont des arbres entés sur desarbres, dominent les troncs primitifs, les accablent, usurpent la place de leur feuillage,et retombent sur le solen formant des saules pleureursartificiels. Cen’est point, comme dans les grandes forêts du Nord, l’éternelle monotonie du bouleau et du sapin; ici est le règne de la variété infinie : les espèces les plus diverses se coudoient, s’entrelacent, s’élouffent, se mangent; Llous les rangs, comme dans une foule d’hommes, sont confondus. Le mol et tendre balisier étale son parasol de feuilles à côté du gommier, qui est le cèdre des colonies; c’est l’acomat, le courbaril, l’acajou, le teudre à caillou, le poirier, le mapou, le bois de fer (autant vaudrait ommer par leurs noms les soldats d’une armée). Note chène. le balata, force le palmier à s’allonger pour aller recevoir quelques rayons du soleil ; car il est là aussi difficile aux pauvres arbres d'avoir un regard de ce roi du monde qu’à nous autres, sujets d’une mouarckie, &’avoir un regard du monarque, Quant au sol, il n’y faut pas songer; il est aussi loin peut-
ily en eut deux cent quatre. M. l'abbé Gobet m’a dit que dans l’enclos très-borné du presbytère du Fort, pendant l'espace de sept ans, on en avait tué vingt-neuf ; vant M. Winter-Durenel, lorsqu'il était chargé de l'habitation Méat-Desfournau,
être que le fond de la mer; depuis longtemps il a disparu sous un immense monceau de débris, espèce de fumier entassé depuis la création ; on enfonce là dedans comme dans de la vase; on marche sur des troncs pourris, sur une poussière qui n’a pas de nom. C’est vraiment ici qu’on peut prendre une idée de la décrépitude végétale : une lumière luride, lurida lux, verdätre, semblable, en plein midi, à celle de la lune à minuit, confond tous les qhiets ei leur donne une forme vague et fantastique ;
une humidité nue s’en exhale, une odeur de mor! sw y fait sentir,
un calme qui n’est pas du silence (car il se urs à l'oreille qu'elle ouït le grand mouvement de composili écompesilion qui s’accomplit là) achève d’imprimer celte horreur que les anciens ressentaient dans les vieilles forêts de la t de la Germanie.
Arboribus suus horror inest.
Seulement, de temps en temps, l’oiseau appelé siffleur des montagnes fait entendre sa gamme chromatique de trois notes, dont les reprises monotones disposent l’imagivation à l’attente des plus étranges choses. On 7 dit que la mer, en un jour d’ouragan, esi une magnifique horreur ; je crois que ce jour-là les grands bois ne doivent lui céder en rien.
Une profonde ravine n’est souvent qu’un grand bois étagé, perpendiculaire, qui s'élève sur votre tête, au lieu de se déployer à vos pieds : telle est la ravine dite la Falaise, qu'il faut traverser en allant de Saint- LI Pierre à la Basse-Pointe. Une belle prairie d'Europe, émaillée des plus belles fleurs, au plus keau jour du printemps, est moins riante à voir que ce rideau de verdure qui semble tomber du ciel. 11 y a là, dans le feuillage, une magnificence de formes et de couleurs qu'il faut désespérer de décrire. Au fond coule la Rivière-Falaise, entre des voûtes de bam-— bous dont les ogives végétales feraient presque croire que l’ogive gothique des plus vieilles cathédrales n’a pas eu d’autre modèle. Il n’est pas de voyageur, je parle des plus pressés, qui n’éprouve, en traversant | ces lieux, un enchantement inexprimabie, un besoin secret, religieux, iu- | volontaire, de cuurber la tête et de payer à l’ouvrier de cette belle chuse son tribut d’admiration. J'ai toujours aimé le spectacle de la nature, c’est moins cher que l'Opéra. Jeune étudiant, il me prit fantaisie de voir la Suisse. Un beau matin, je suis allé en parcourir 1ous les coins el recoins, mon sac sur le dos et mon bäton à la main : ce furent mes plus belles vacances. J’ai attendu trois jours sur le Wissenstein, couché sur la paille, que le soleil voulüt bien se lever sans nuages pour me montrer les cimes peigeuses des Alpes éclairées de ses reflets. Beaucoup de mes jeudis et de mes dimaaches se sont passés dans les bois des environs de Paris, Ville-d’Avray, Chaville, Vincennes et dans la forêt de Fontainebleau, dont toutes les fleurs el tous les lapins me connaissent, Je me suis assis sur les roches des Pyrénées pour en contempler les sites célèbres, la vallée d’Ar-
dans les pièces dites la Batt use de leur voisinage de la batterie Sainte-Marthe, on tua soixante serpents ; au COntraire sur l'habitation Venancourt qui est voisine de l’habitation Méat, et dans tout le quartier Monsieur, je tiens de.M. Desaint qu’on tue peu de serpents. Il faut attribuer leur rareté dans ce quartier à la disposition des terres qui en favorise la culture. Diverses autres circonstances doivent aussi influer sur le rassemblement des serpents en un lieu plutôt qu'en un autre. Sans doute il en est de la multiplication de ce reptile comme de celle de l’homme : elle est plus ou moins considérable, en raison de la quantité des aliments que le lieu peut offrir à l'animal; on conçoit aussi que si une femelle, à l’é-
gelès et celle de Campan, la brèche de Roland et Gavarnie. Je confesse que tout cela ne me parait point plus beau que la Falaise,
En d’autres lieux, une ravine est quelque chose de plus sauvage ; c’est une fente profonde, une fissure faite à la terre, et dont l’œil ne peut voir le fond, Quand on se penche sur les bords escarpés, le vertige vous prend,
Non secus ac si qua penitus vi terra dehiscens, Infernas reseret sedes et regna recludat
Pailida, dis invisa, superque immane barathrum Cernatur; trepidentque, immisso lumine, Manes!
On dirait, en effet, une des voies de l’enfer ; les bords en sont encore au vif, noirs, rocailleux, sans un brin de verdure; au fond gronde toujours un torrent, comme le ressentiment au fond d’un cœur blessé. Mais que parlé-je de ravines ?
Cytheron ! Cytheron!
0 ravine du Précheur! à journée du 20 novembre! orage, fatal orage! horret animus meminisse ! Si, lorsque vous êtes au fond de ce gouffre, la sensation d’un tremblement de terre vient à traverser vos nerfs, si vous ue hâtez point le pas, si vous récilez avec toute votre mémoire la prière d’Horace :
Justum ac tenacem
Si fractus illabatur orbis
Impavidum ferient ruinæ?
vous êtes l’homme le plus courageux du monde.
C’est dans ces sombres retraites, c’est dans ces grands bois, dans ces profondes ravines que règne le Fer de lance. Ce sont là ses Tuileries et sun Louvre, et voilà pourquoi j’ai essayé de les décrire. 11 règne là seul, dans la paix des tyrans, pacem appellant ubi solitudinem faciunt; il ne souffre autour de lui ni grosses ni petites bêtes, ni loups, ni cerfs, ui lièvres, ni lapins : c’est là qu'il atteint son plus grand développement, c’est là qu’il est inexpugnable, c’est de là qu’il bravera étérnellement, peut-être, toute l’industrie humaine.
pôdtié du rüt, enttäné pluss sta sâles sales (cé ui paraît certain d’après plusieurs faits qui m'ontété communiqués depuis mon premier article), ceci peut faire trouver dans un lieu plus de serpents qu'en un autre. Enfin, d’autres causes accidentélles font aussi varier ce nombre : ainsi la pièce de cannes où M. Düchâtel en à tué vingt-deux était auprès d’une rivière : il ÿ avait © eu des débordeents les jours précédents. « Il se peut, dit M. D**#*, que les serpents, émportés par les éaux et déposés dans les cannes, se soient établis 1à où ils abordäient. » En un mot, il est Certain que le défrichement des terres, leur culture, les envahissements de l’homme, la civilisition enfin, détruisent les serpents. À Sainte-Lucie, que M. Beaucé nous dépeint comme n'étant bientôt plus bonne qu’à être abandonnée aux nègres et aux serpents, le nombré de Ces derniers est plus considérable éncore qu'à la Martinique. M. Juge, qui à longtemps géré des habitations à Sainte- Lucie, est aussi de cette opinion. Si nous remontons à des époques autres que la nôtre, nous voyons qu’au dire de nos premiers historiens, les pères Dutertre et Labat, le nombre et la grosseur des serpents étaient tout autres que ce que nous voyons aujourd'hui. Le Grand Dictionnaire des sciences naturelles, S'appuyant sur des appréciations plus récentes fournies par MM: Bonodet et Moreau de Jonnès, porte le nombre des serpents tués par pièce de Cannes, à la Martinique, terme moyen, à soixante. Il est évident que ce termemoyen a diminué
beaucoup aujourd’hui. M. de Humboldt affirme que, lors de
son voyage dans le continent de l’Amérique, quand les indigènes mettaient le feu à des broussailles, il en sortait des armées formidables de serpents qui s’échappaient en toutes directions par rangs pressés de trente à quarante mille et qui mettaient tout en fuite devant eux. C’est ainsi que l’homme est condamné à une surveillance continuelle, sous peine d’être remplacé dans le commandement du monde par le serpent!
Quoi qu’il en soit de cet essai de statistique sur la population des serpents à la Martinique, il en résulte qu’ils existent partout et en grand nombre. Un seul coin de terre, heureux coin de terre!
Ille terrarum mihi pr&ter omnes Angulus ridet,
l’îlot Duchazel, dans le cohé du Lamentin, jouit du privilége de
de l’année, cet îlot devient, par le retrait des eaux, une véritable presqu'île. Tous les animaux y passent à pied sec, excepté le serpent. Par quelle propriété magiques pin de
cherches de quelque savant. Haiie l'immortel Jenner, découvrit la vaccine en remarquant que les vachères, qui contractaient la pustule du cowpox en trayant les vaches,
n'étaient point atteintes de la petite vérole, même pendant les plus fortes épidémies de ce fléau. Mais, jusqu’à ce que le problème ait eu une solution plus scientifique, je croirai que l’ilôt Duchazel a été préservé des serpents par le.don de quelque fée touchée de l’aimable hospitalité du propriétaire, M. d’'Henriville Duchazel (1).
(1) On m'a signalé aussi une pièce de cannes de 10 carrés de l’habitation Séguin, à Sainte-Marie, où il est transmis par tradition que jamais un serpent n’a élé rencontré, Le bourg même de Sainte-Marie parailrait jouir de cette immunité : les serpenls, dit-on, -y sont rares. Ce fait n’est pas sans analogie dans la science. Voici ce que Baglivi a dit de la tarentule : Tarentula, ut diximus, venenifera duntaxat est in Apulia, nam quæ in montibus Apulie vicinis reperitur vel nullo, vel non pernicioso pollet veneno. (Dissertation de Ja Tarentule.) « La Tarentule n’est venimeuse qu’en Apulie; dans les montagnes voisines de l’Apulie, elle cesse de l’être, ou du moins son venin est peu dangereux. » On trouve des vipères dans tout l’ancien monde, jusqu’en Sibérie ; l’ile de Malle seule en serait préservée ; la (radition attribue ce privilége à saint Paul, qui, piqué d’un serpent à l’époque où il convertit Malte à la religion chrétienne, la délivra pour toujours de ces dangereux animaux. Suivant Plutarque, on n’en trouverait pas non plus dans l'ile de Chypre, (Traité de l’utilité des ennemis.) Peut-être Plutarque a-t-il confondu Malle avec Chypre. Malte passe pour l’ancienne Orygie, île de Calyso d’Homère: mais ce fait même de l’absence de serpents venimeux à Malte est, dit M. Auguste Duméril, encore à vérifier, Ce qui n’est pas moins curieux, ce serait aussi l’absence totale de serpents venimeux, au dire de certains voyageurs, dans les nombreuses îles de l’océan Pacifique, phénomène d'autant plus singulier que les îles voisines qui composent le grand archipel Indien sont les régions de la terre où se trouve le plus de reptiles venimeux. Il paraît certain qu’il y a des pays où la rage n’a jamais été observée sur les chiens. « Ici, dit Bernardin de Saint-Pierre en parlant de l'ile de France, les chiens n’enragent jamais. » Je n’ai entendu citer que deux cas de rage qu’on se souvient d’avoir vus à la Martinique,