EE D
la mort. À la Martinique, on a grand soin d’enterrer les têtes de serpents qui viennent à être tués, de peur que la piqûre des crocs venimeux ne détermine des accidents, ce qui pourrait avoir lieu fréquemment à cause de l’habitude qu'ont les noirs de marcher nu-pieds.
Serait-il vrai encore, comme on a osé l'écrire, qu’une première piqûre habitue le corps à l’action du venin et nous met à l’abri des accidents que produiraient les autres piqûres, de même que l’inoculation préserve de la variole? Remediüis liberati, periculo vacant si postea admorsi fuüerint (ALDOVRANDE"). Je puis assurer qu’il n’y a point d'observation plus fausse. On voit fréquemment ici des nègres qui ont été piqués plusieurs fois, et chaque fois la piqûre a déterminé de graves accidents. Il y a des vérités mères d’une foule d'erreurs : telle est cette belle vérité de la vaccine; à combien de fausses analogies n’a-t-elle pas donné naissance!
Après avoir exposé les différentes circonstances qui rendent la piqûre du serpent plus ou moins grave, après avoir reconnu que cette piqûre est grave pour tous les êtres de l’échelle animale, nous allons entrer dans le détail des effets qu'elle produit principalement chez l’homme, c’est-à-dire dans la symptomatologie déterminée par cette piqûre. Quoique j'exerce la médecine dans la colonie depuis neuf ans, et que j'y aie acquis quelque confiance pour la pratique des opérations chirurgicales, il ne m'est jamais arrivé d’avoir été appelé pour panser un individu piqué du serpent : on en verra plus tard la cause. Aussi, à défaut de mon expérience personnelle, j'ai eu recours à des écrivains oculaires; c’est des travaux de MM. Blot et Guyon que j'ai emprunté les choses que l’on va lire.
En général, une douleur vive et subite annonce au blessé l'accident qui vient de lui arriver, à moins toutefois, comme je l’ai déjà dit, que le serpent ne soit si petit que sa piqûre passe inaperçue. L'animal piqué par un serpent pousse un ès-aigu et manifeste une vive douleur. Cette douleur est- ‘au venin ? C’est ce que l’on pourrait croire d'après ence de Mead, qui piqua un chien avec une aiguille 1 r ayant la forme d’un crochet, sans que l’animal pous-
sa tandis que, piqué par un véritable crochet à vipè fi “y
tendre immédiatement un hurlementplaintif.
JM + à PO "os ‘ 4 ® ® ” ; ' + 4 [1
sde OS due
Toutrécemment, M. B***, excellent panseur pour les piqûres duserpent, s’éveille un jour avec le piedenflé : il croità un rhu= matisme ou à une faiblesse, et fait tremper son pied dans un courant d’eau froide ; mais l’enflure augmente. Alors M. B***se souvient que la veille au soir, au moment où il entrait dans sa sucrerie, il s'était senti piqué, mais si légèrement qu’il en avait perdu le souvenir. Un examen plus attentif des parties a lieu ; on reconnaît les piqûres de deux crocs, dont les dimensions indiquaient un petit animal. M. B*** se panse avec son remède et guérit promptement (1).
D’autres fois, la douleur qu’on éprouve à l'instant où l’on est piqué est si vive, que les personnes se trouvent mal. Mais je croirai Wolontiers avec M. Guyon que, dans ces cas, la syncope résulte autant de la frayeur que de la douleur.
Dans deux cas où M. Guyon vit des blessés presque an moment où ils venaient de l'être, il reconnut du venin qui sortait des plaies sous forme de petites gouttes de rosée.
Dans la grande majorité des cas, les premiers accidents sont entièrement locaux : la partie piquée enfle, se refroidit, prend une teinte livide. Suivant M: Guyon, sa sensibilité s’émousse et finit même par s’éteindre tout à fait; mais les accidents, arrivés à ce point, peuvent s'arrêter. Le gonflement,
(1) Je suis étonné que la piqûre de la béte à mille pieds, scolopendre d'Amérique (scolopendra morsitans, Cloquet), n'ait pas été prise plus souvent, pour la piqûre du serpent, Cette piqûre est quelquefois extrême ment douloureuse, Entre plusieurs exemples que je pourrais citer, en voici un assez remarquable, La femme d’un jeune magistral, récemment arrivée de France, se promenail, vers les huit heures du soir, sur la place Bertin, lorsqu'elle se sentit piquée au pied. La douleur fut si vive qu’elle lui arracha des cris, et M°®""s’évanouit, On la porta chez elle ; tous les moyens ordinaires furent employés sans aucun soulagement. Je fus ap— pelé à minuit, La souffrance paraissait intolérable ; j'essaie divers moyens : éther, huile, laudarum, indigo, elc., sans sucuès. IL y avait une rougeur érythémateuse sur le cou-de-pied, très-sensible au toucher, diffuse, avec un gonflement dont le siége paraissait être plutôt dans la couche superficielle du derme que dans le tissu cellulaire sous-cutané, Ce ne fut que vers trois heures du matin que je, parvins à engourdir la douleur, en tenant le piel aussi rapproché que possible d’un brasier de ns ar dents. La malade eut un mouvement fébrile pendant les. trente heures qui suivirent. J'avais produit ainsi empiriquemen une anesthé e locale, ‘longtemps avant les grandes études dont ce phéno ène”à été l’objet. On sait aujourd’hui que l’anesthésie peut être cer Re viser du
gaz oxyde de carbone. \ s4 “+ ÿ + | " : # rod », LA . ”
De Jen quoique considérable, se résout sous l'influence des moyens de traitement en peu de jours, sans laisser aucune trace de suppuration, et dès le quatrième ou cinquième jour, les nègres peuvent retourner au travail. Ce sont là les cas légers, heureusement assez ordinaires. Ces cas légers peuvent s’expliquer par la petitesse de l’animal, par le peu de venin introduit dans la plaie, l’animal n’en ayant pas assez de sécrété, lorsqu'il fit la blessure. En effet, le serpent, comme à demi engourdi, se jette aveuglément sur tous les objets, pierre, feuille, branche, qui viennent à l’éveiller en tombant près de lui. Il dépense aussi son venin à tort et à travers, et se trouve
‘souvent pris au dépourvu sans venin, ou bien le venin est en partie arrêté et absorbé par les vêtements qu’ilui % fallu traverser, ou bien il a existé ute autre circonstance favorable qui a diminué la gravité de l’accident. |
Mais, avant d’aller plus loin, arrêtons-nous pour fixer un point important. Après combien de temps le venin donne-t-il des signes de son action et commence-t-il à produire les premiers accidents? En d’autres termes, le venin agit-il instantanément avec la rapidité.de l’affinité des sels entre eux et des acides pour les alcalis, ou bien, comme toutes les substances délétères introduites dans le corps, exige-t-il un certain temps d’incubation avant que d’être absorbé? On conçoit qu’il faut ici abstraire les individualités, que l’apparition des premiers symptômes ainsi que l'intensité de leur développemeñt varient suivant les combinaisons infinies qui résultent des dispositions particulières, soit de l'animal, soit des personnes piquées. Il faut prendre un terme moyen.
Suivant Fontana, les effets de la piqûre de la vipère sont visibles au bout de quinze ou vingt secondes ; celles du Boiquira donnent la mort en moins de huit minutes; ses premiers effets doivent être en raison de cette rapidité de la mort. L’absorption du venin du Fer de lance, dans la plupart des cas, a lieu aussi très-promptement. Dans les expériences que je faisais sur les chiens, le gonflement de la partie piquée
-était très-sensible au bout de cinq ou six minutes : j'ai vu de jéunes poulets mourir en moins d’une minute. Les moins clairvoyants vôient déjà la conséquence de ce fait, c’est qu'il n’y a pas de temps à perdre, et le premier précepte du pansement sera de panser le plus promptement possible.