‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 22 sur 93 · gi 2e · texte numérisé non relu

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« ner et mordit M. de la Motte-Groust au pouce de cette « main : il fut pansé, se crut guéri. Il avait employé l’alcali. « Mais, au bout de peu de temps, il éprouva au gros orteil du « pied droit une douleur intolérable ; une plaie venimeuse se « déclara, résista à tous les remèdes ; la gangrène s’y mit, et « M. de la Motte mourut au Lamentin, chez M. Soudon, de « Sainte-Marie. Je vous cite ce fait pour en avoir vu toutes « les suites. »

Passons à d’autres faits plus singuliers encore bn surtout plus authentiques.

Ce sont ces paralysies, ces amauroses, qu’on observe assez fréquemment pour qu’il n’y ait point de médecin dans la colonie qui n’en ait un ou deux cas dans sa mémoire. MM. Blot, Guyon, Noverre, en citent plusieurs ; moi-même j'en ai observé cinq ou six, et un grand nombre d’autres m'ont été rapportés. Ces singuliers accidents se dissipent quelquefois ; quelquefois aussi ils persistent toute la vie. Le même M. Guyon rapporte qu’en 14820 il a vu chez M°®° Gaubert, mère du médecin de ce nom, une négresse aveugle depuis de longues années par suite d’une piqûre de serpent.

Deux cas d’amaurose, rapportés par M. Blot, sont d’autant plus remarquables qu’ils ont eu lieu à l'instant même de la piqûre.

Cette amaurose, comme je l’ai dit, peut se dissiper; M. Du- Chatel m'en avait fait voir une dont il m’a depuis appris la guérison.

On cite des cas d’hémiplégie complète, ou bien seulement d’un bras ou bien de l’un des membres inférieurs seulement.

Feu le docteur Charles Seisson me fit voir, à mon arrivée en Ce pays, un Cas de mutisme (perte de la parole ) qui avait succédé à la piqûre du serpent. La langue jouissait de tous ses mouvements, et la perte de la parole ne pouvait être rattachée à aucune lésion appréciable. On verra plus loin l’observation détaillée d’un fait semblable recueilli par moi.

J'ai vu pendant longtemps, sûr l'habitation Beauséjour, appartenant à M**° Desguerre, une négresse qui se plaignait d’une hémicranie, suite d’une piqûre de serpent. Cette femme avait essayé de tous les panseurs et de tous les remèdes ; elle avait fini par tomber dans un état d'hypocondrie. J’ai su qu’elle était guérie depuis.

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Chose remarquable, je n’ai jamais ouï dire qu'aucun ma- 1ade fût mort du tétanos à la suite de la piqûre du serpent. Que des esprits aventureux n’aillent pas induire de là que l’un de ces redoutables accidents pourrait être le remède de l’autre ! Il y a quinze ans que j'écrivais ceci. J'ai lu depuis, dans l’Union medicale du 23 décembre 1856, que le curare était proposé théoriquement comme l’antidote du tétanos, parce que ce poison détruit la contractilité musculaire. Or le curare est considéré par beaucoup de voyageurs comme étant composé avec le venin du crotale !!!

Ce tableau symptomatique terminé, nous voyons que la piqûre du serpent peut occasionner : 1° la mort subite, instantanée; 2° la mort subite quelques jours après l’accident, mais sans manifestation de symptômes primitifs préalables ; 3° la mort à la suite d’un trouble nerveux considérable, développé dès les premiers moments; 4° la mort par une congestion pulmonaire; 5° la mort par une action sur les intestins; 6° la mort par suite du phlegmon; 7° que lors même que cette piqûre n’est pas aussi grave, elle peut donner jlieu à des gonflements, à des abcès, à des gangrènes partielles, des fistules, des nécroses, des paralysies des sens, des paralysies du mouvement, à la névralgie, au trouble de l'intelligence, à lhypocondrie.

Quelle multiplicité, quélle diversité d’effets pour une Wra cause, etsi petite encore ! deux gouttes de venin! Quelle moralité tirerez-vous de tout cela, vous, ami lecteur, qui n'êtes pas obligé d’y voir que des choses naturelles ? La singulière et piteuse machine, n’est-ce pas, que ce corps qui, né de deux gouttes de liquide, se trouble, se décompose, se détraque et meurt pour deux gouttes d’un autre liquide introduites sous son épiderme ! Et voilà la force de cette organisation à tant de rouages, à tant de ressorts, si artistement compliquée !... O merveille des merveilles! n'est-ce pas à déconcerter, à révolter notre sagesse humaine! encore si c'était une exception ; mais c’est la règle. Autant en font cent autres maladies, cent autres poisons; et moins encore; car qu'est-ce que les influences épidémiques? Au moins nous voyons, nous touchons ici les deux gouttes de venin ; mais ces influences impalpables, invisibles, impondérables! quelque chose, qu'avec nos sens, nos miCroscopes, nos réactifs, nous ne pouvons sai-

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sir, que nous sommes réduits à nommer par des mots vagues, qui laissent entendre plus que nous ne pouvons concevoir, par des mots jetés dans l'inconnu. Un miasme, une énfluence, un je ne sais quoi qui ne se révèle à nous que par le mal qu’il nous fait, et dont le seul réactif est notre vie ! Le ciel est bleu comme par les plus beaux jours; les vents sont doux comme des zéphirs ; l’air, analysé par les plus savantes mains, n'offre aucun changement dans ses éléments ordinaires, c’est partout 79 azote et 21 oxygène; le sol est frais sous nos pieds ; tout est riant dans la nature, la fleur continue à s'épanouir, les feuilles à verdir, l’oiseau chante, tous les animaux s’ébattent dans la plaine et sur les monts; l’homme seul meurt en ces temps d'épidémie, et, par sa mort, il atteste que ce beau ciel, ce beau jour, cette belle nature, sont pour lui un ciel, un jour, une nature empoisonnés. |

En vérité, lorsqu'on arrête sa pensée sur ces infiniment petits de la nature, sur Ce maæximus in minimis, c’est à croire toutes les billevesées de l’homæopathie. Car ce qu'il y a d’insensé dans l’homæopathie, ce ne sont point ses atomes, ses billionièmes de grain; vous venez de voir qu’elle peut nous renvoyer à la nature pour ces procédés-là : ce qu'il y a d’insensé dans l'homæopathie, c’est que, née d'hier, elle est venue, la tête levée, la parole haute, plus dogmatique que le vieillard de Cos, ayant solution pour tout et tranchant des questions que vingt siècles d'observations n’ont pu débrouiller. Mais où vais-je ? grand Dieu! dans les rapprochements théoriques, dans les ironies philosophiques, dans les espaces imaginaires ! Revenons, revenons à la pure et simple observation.

Quoi qu’en puissent dire certains esprits pour excuser leur répugnance à ce genre de recherches (répugnance que dompte aisément un peu de goût pour la vérité), il est aujourd'hui généralement reçu que l’histoire d’une maladie n’est complète qu’autant qu'elle est accompagnée de la vérification anatomique; si la relation des symptômes aux lésions organiques n’est point toute la maladie, elle en est du moins un point

capital, indispensable à connaître (1). Certainement il n’est

(1) 11 n'est anatomo-pathologiste si exclusif qui ne convienne que lors même qu’on a d’une part les symplômes et de l’autre les lésions anatomiques, on n'a pas encore loute la maladie, il reste quelque chose d’in-

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personne dont la curiosité ne soit éveillée à l’idée qu’elle va voir les désordres que le venin du serpent produit dans les corps qu’il frappe de mort si rapidement ; c’est pourquoi nous avons dû nous mettre en quête des autopsies que les ‘annales de la science pouvaient avoir recueillies à la suite d’accidents pareils. Nous n’avons trouvé qu’une seule observation qui soit entrée là-dessus dans quelques détails, et nous sommes sûr qu'il n’en existe pas d’autres. Celle-ci est due à notre confrère M. Pouyreau qui l’a communiquée à M. Guyon.

C’est l'observation du soldat Hautbois (qui a été déjà citée), lequel est mort au commencement du troisième jour, après avoir éprouvé dans le ventre des douleurs intolérables. Voici ce qu’on trouva chez lui : « Grâne non examiné; thorax : les « poumons n’offrent rien de remarquable ; abdomen : à l’exté- « rieur, l'intestin grêle présente une teinte livide des plus « foncées et dont le siége est tout à fait dans son plan muscu- « leux. Cette teinte ne s'étend ni sur l'estomac ni sur le gros « intestin; la muqueuse de l’estomac offre quelques rougeurs « qu’on peut considérer comme normales ; celle de l'intestin « grêle, du jejunum surtout phlogosée sur différents points ; « le foie, la rate et les autres viscères abdominaux sains ; tissu « cellulaire de l’avant-bras (où l’homme avait été piqué)

« gorgé de sang noir; même état des muscles de ce mem- « bre, »

M. Guyon regrette que cette observation soit aussi écourtée. Pour suppléer aux détails qui lui manquent, nous ajouterons les deux suivantes, qui ont été recueillies par nous:

connu : le nescio quid divinum d'Hippocrate, pour former lappoint de ce qu’il faudrait savoir. Cela est frappant, surtout dans ces affections, où le principe du mal, portant sur toute l’économie, il n’est pas nécessaire que le désordre se concentre sur un seul organe et en suspende assez le jeu pour expliquer la cessation de la vie (par exemple, dans la piqûre du serpent). Mais on demande souvent le plus pour se dispenser du moins; on voudrait des solutions absolues. Quelques-uns ont même l’air de dédaigner les autopsies, parce qu'’eiles ne disent pas tout, parce qu'elles ne donnent pas le dernier mot de la maladie, A quoi bou, disent-ils, tant de peine ? mais comme dans l’hypothèse où nous arriverions à connaître la vérité parfaite touchant les maladies, les résultais anatomiques doivent faire partie de cette connaissance, En attendant, sachons ce que nous pouvons savoir et sachons-le bien, Dans l’état actuel, les autopsies forment la moitié de la science médicale.

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