PREMIÈRE OBSERVATION
Un jeune nègre de vingt-cinq ans, de l’habitation Desguerres, d’une constitution très-forte, fut piqué le 21 juin 1839 par un gros serpent, au moment où il coupait du bois, entre trois et quatre heures de l’après-midi. Le siége de la piqûre était à la partie antérieure et moyenne de l’avant-bras.
Le nègre s’empressa de revenir chez son maître; en passant sur une habitation voisine, il prit une infusion alcoolique de plantes reputées bonnes pour la piqûre du serpent; mais le panseur n’arriva qu’à sept heures du soir.
La piqûre du serpent fut élargie et convertie en une plaie d’un demi-pouce de long sur 1 ligne 1/2 de profondeur ; puis on fit plus de soixante scarifications sur tout le membre, qui était dès lors très-tuméfñé. Ces scarifications très-légères, faites avec la pointe d’une lancette, ne dépassaient pas l'épiderme : la tuméfaction augmenta; le nègre se plaignait d’y éprouver d’insupportables douleurs ; vers huit heures, il éprouva un lé- ger frisson, auquel succédèrent des sueurs froides très-abondantes : du reste, aucun autre symptôme bien notable. L’intelligence resta toujours nette, point de toux ni de selles, aucune lypothimie. Vers onze heures de la nuit, le malade vomit; à minuit il mourut sans presque d’agonie préalable. Ge sont là les détails que j'ai pu recueillir sur son compte dès le lendemain, n'ayant pas vu moi-même le malade.
J’obtins d’en faire l’autopsie, le 22 à trois heures de l’aprèsmidi : roideur cadavérique assez marquée, mais pas trop forte : aucune tuméfaction de la face ni des autres parties ; le bras et l’avant-bras droit sont le siége d’un gonflement considérable ; les incisions qui ont été pratiquées ont fait diparaître les traces primitives de la piqûre des crocs que je n’ai pu retrou-
ver ; cà et là l'épiderme est soulevé par de rares phlyctènes. Le tissu cellulaire sous-cutané de tout le membre est infiltré par une sérosité noirâtre sans odeur fétide. Je constate, à ne pouvoir en douter, que l’aponévrose antibrachiale est saine et n’a point été pénétrée par la piqûre : j'avais eu soin de racler tout le tissu cellulaire sous-cutané, les veines sous-cutanées sont ouvertes dans toute leur étendue; elles contiennent un
sang noir fluide, point de pus ni de caillots ; il en est de même de la veine brachiale profonde et de l'artère brachiale, dont les parois ont seulement une légère coloration verdâtre.
Le tissu musculaire, dans ce membre, offre une coloration foncée; mais ii a aussi cette même coloration dans toutes les autres parties du corps ; aucune infiltration dans le tissu cellulaire intermusculaire.
Le cœur est d’un tissu ferme; il contient dans ses cavités un sang noir et fluide, sans caillots, ayant l’aspect et la fluidité d’un vin un peu fonçé. On trouve une cuillerée de sérosité dans le pé'icarde; l'aorte et les gros vaisseaux n’offrent rien de remarquable; leurs parois n’ont aucune coloration particulière : le sang est partout fluide comme dans le cœur, et offre le même aspect.
Les deux poumons sontparfaitementsains ; les lobes inférieurs présentent à leur partie postérieure un peu d’engouement formé par la présence d’un sang noir; mais il n’y a rien là que de normal, et surtout rien qui ressemble à de l’hépatisation pulmonaire ; les bronches sont rouges, mais sans aucune exsudation sanguine ;. les plèvres sèches, sans épanchement dans leur cavité. L’estomac est distendu par un liquide abondant, qui exhale une forte odeur alcoolique ; lamembrane muqueuse est d’un gris sale près du pylore; il existe des plis dans le grand cul-de-sac, ramollissement bien marqué dans la membrane muqueuse ; mais partout ailleurs celle-ci a une bonne résistance ; aucune rougeur anormale.
La membrane muqueuse des intestins gréles offre çà et là, surtout dans le jejunum, des plaques d’une injection blafarde lie de vin + injections irrégulières au niveau desquelles le tissu de la tunique muqueuse est ferme. Les gros intestins sont
remplis par des matières dures.
L'appareil des glandes de Peyer et de Brunner n’a rien d'anormal. Les glandes mésuntériques sont doubles de leur volume ordinaire, mais fermes et ayant Me coloration et leur consistance naturelles.
Rale tout à fait saine ; reins sains; vessie distendue à moitié par de l’urine un peu trouble.
Foie, volume ordinaire, contient dans ses vaisseaux du sang noir; consistance un peu molle; bile verdâtre, peu fluide, peu abondante,
Cerveau, contient un sang noir dans les vaisseaux arachnoïdiens, aucune infiltration séreuse ; pas de sérosité dans les ventricules; les deux substances fermes un peu injectées, sinus longitudinal supérieur vide. |