‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 25 sur 93 · PARTIE THÉRAPEUTIQUE "pu TRAITEMENT DE LA PIQURE DU SERPENT · texte numérisé non relu

PARTIE THÉRAPEUTIQUE "pu TRAITEMENT DE LA PIQURE DU SERPENT

« Lorsque j’arrivai à la Martinique, en 1814, avec le 26° de « ligne, dit M. Guyon, le traitement des morsures de vipère « était abandonné, comme il l’est sans doute encore, à des « nègres connus sous le nom de panseurs de serpents, où seu- « lement panseurs (il en était de même à Sainte-Lucie, où j'ai « fait un assez long séjour en 1816). C'était à ces psylles du « Nouveau-Monde que la garnison anglaise, à laquelle nous « succédions, avait recours, toutes les fois qu’un militaire « venait à être frappé par la vipère. Les médecins du pays, à « qui je m'adressai pour avoir des renseignements sur ce « genre de blessures, ne purent m'en donner que d’incom- « plets, la plupart n’en ayant vu que par hasard. Ceci n’éton- «nera point, lorsque j'aurai dit qu’il est des habitants qui « sembleraient craindre que la présence d’un médecin ne fût « préjudiciable au malade, en rompant ou dérangeant le « Charme sous lequel ils supposent que le psylle l’a placé. »

(Guyon, Thèse inaugurale, p. 23.)

Depuis que M. Guyon a écrit ces lignes, aucun changement, ainsi qu'il le prévoyait, ne s’est fait dans les esprits : Ce sont toujours les nègres, et surtout les vieux nègres, qui jouissent du privilége de panser la piqûre du serpent. On les appelle toujours des panseurs. J'ai déjà dit que je n’avais jamais été appelé pour donner mes soins dans cet accident. Quand j'en ai manifesté le désir à quelque habitant de mes amis, .ma demandé a été accueillie avec cette urbanité qui caractérise le Martiniquais © mais, pour toute réponse, je n’ai obtenu qu’un sourire plein d’incrédulité et de malice, et un silence qui disait ouvertement : « Brisons là-dessus; c’est une affaire «réglée; cela est horgde la compétence-des médecins ; cela « appartient aux nègres. »

é .0r, dans le cours de cette ENQUÊTE, ainsi qu’of l’a vu, il … ma fallu souvent entrer en rapport avec ces vieux nègres pour” y chercher des renseignements. J’ai causé avec eux, je

les ai questionnés, interrogés, examinés, et j'avoue qu’à chaque fois les bras m’en sont tombés ; j'ai été saisi d’un profond découragement, car j'avais une preuve de plus de l'espèce d’insouciance et d'abandon que la Providence laisse percer en tant de rencontres pour la vie humaine. Plaisante, terrible, inconcevable antithèse! plus le nègre repousse les sens, plus il attire l’imagination, plus il inspire de confiance. Qu'il soit couvert d’ulcères, hideux de malpropreté, déjà fétide, les plus délicats se laisseront toucher par lui. Moins il a de soins de sa personne, plus il semble en devoir prendre pour celle des autres. Qu'il n’ait pu apprendre aucun langage, qu’il ne sorte de sa bouche qu’un grognement sourd et informe, qu’on n'ose qualifier par crainte de la philanthropie; qu'il soit impropre à toute æuvre intellectuelle, qu’il ne puisse retenir deux idées, qu’on n’ose lui confier la plus simple commis-+ sion à rendre, qu’il soit ivrogne, fourbe, repris de justice, ce sont autant de degrés de plus; avec cela s’il est borgne, bossu ou boiteux, s’il s'appelle compère, compère Tabac, compère Bouliqui où compère Ginga, et S'il est Africain ({), omne tulit punclum, il est complet, il ne laisse plus rien à désirer; qu’il se déclare panseur de serpents, on lui confierasa vie, et la vie plus chère encore de ceux que l’on aime. La croyance aux vieux nègres est quelque chose d’approchant la croyance aux esprits malins. C’est une superstition aveugle, susceptible comme toutes les superstitions, intraitable, sourde à tous les raisonnements.

Il y en a qui m'ont laissé voir au fond de leur opinion une certaine crainte, motivée du moins: c’est la crainte du poison.

(1) C’est une grande erreur de croire que l’Africain saura mieux qu’un autre panser la piqûre du serpent, parce qu’il a rapporté de l’Afrique, pour cet accident, quelque secret particulier. Je tiens de plusieurs Européens (M, Dutpoid de Guitard entre autres), qui ont beaucoup chassé dans les environs de Saint-Louis du Sénégal, qu’on ne s’y inquiète guère de la piqûre des serpents. Ce fait m’a été confirmé par le capitaine Julian, un des hommes qui connaît le mieux l’Afrique, par un séjour de quinze années et par les recherches d’histoire naturelle auxquelles il s’y est livré, L’Afrique n’étant point arrosée par de larges rivières, ni couverte d’une végétation abondante, il n’est pas éconnant que les serpents n’y soient pas nombreux, parce que ces condilions sont nécessaires à l’existence de la plupart des reptiles. L'Afrique, dit M. Schlegel, est beaucoup moins riche en serpents que l’Asie et l’Amérique.

si nous enlevons cette industrie aux nègres, disent-ils, nous aurons chez nous le poison : entre deux maux, il faut choisir le moindre : cent serpents chez soi sont moins à redouter qu’un seul empoisonneur. J'ai essayé ailieurs de combattre cette opinion qu’on a des empoisonneurs, opinion que je ne crains pas d'appeler en toute rencontre une chimère. Parviendrai-je à éveiller quelque doute, à provoquer quelques réflexions? je l'espère. Quand on défend la vérité, un peu plus tôt, un peu plus tard, on est sûr de réussir ; il suffit d'avoir la conscience de la pureté de ses intentions. C’est une de ces questions que la publicité réduira à ses dimensions véritables; mais je ne me dissimule pas que le préjugé a de profondes racines. — Un de mes confrères, homme d’un mérite incontestable et qui a fait ses preuves, interrogé par moi sur la piqûre du serpent, me répondit qu’il ne s’en était jamais occupé. — Et pourquoi ? lui dis-je. — Pourquoi ?aparce que je n’aurais pu avoir un seul cheval; les nègres me les auraient empoisonnés. Et comme je luitémoignais ma surprise :—On voit bien, ajouta-t-il, que yous ne pratiquez point à la campagne.

Quoi qu’il en soit, on peut donc dire que c’est aux nègres, ou bien à l’imitation de leurs pratiques (car, ainsi que nous le verrons, plus d’un blanc se pique là-dessus de rivaliser avec eux) qu'appartient encore, aux colonies, le pansement de la piqûre du serpent, Voyons donc sous le règne de ces panseurs comment se passent les choses, c’est-à-dire quels sont les résultats de leurs pansements, quels en sont les avantages, les inconvénients ; combien de morts, combien de guéris; car c'est là qu’il faut toujours en venir, à la reddition des comptes. Comptons donc sans plus de discours.

Mais, dans une société rudimentaire comme la nôtre, son bilan, le livre de la vie et de la mort, le registre de l’état civil (pour l’appeler par son nom) n’est point tenu avec assez de perfection pour qu’il réponde à toutes les questions ; les sociétés les plus accomplies n’en sont pas encore arrivées là. Ce n’est donc pas à cette source qu’il nous sera possible de puiser notre statistique; mais peut-être que par d’autres voies détournées, par inductions, par approximations, que nous soumettrons toujours au jugement du lecteur, peut-être parviendrons nous à approcher de la vérité, et suppléerons-nous autant que possible à des réponses directes et positives.

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Ainsi, MM.. les curés, dans chaque paroisse, sont des points centraux auxquels doit aboutir la connaissance des accidents occasionnés par la piqûre du serpent, soit à cause des sacrements qu’il faut administrer aux malades, soit à cause de la sépulture des morts. La particularité des faits éveille la curiosité et en rend la mémoire plus sûre et plus distincte. J'ai donc interrogé plusieurs de ces messieurs ; je leur ai demandé à combien ils portaient, dans leurs paroisses, la mortalité par la piqûre du serpent. Quelques-uns l’ont estimée au moins à une personne par année, la plupart à deux, d’autres même à trois, d’après ru souvenirs des années les plus rapprochées. i

J'ai aussi consulté des maires, des habitants propriétaires, des gérants d’un bon jugement dans leur profession; leurs réponses ont été à per près les mêmes que celles de MM. les curés.

Si donc nous nous arrêtons au minimum de cette approximation, à une personne par année et par paroisse, et si nous comptons vingt-cinq paroisses dans l’île, nous serons conduits à admettre que la piqûre du serpent coûte au moins vingt-cinq personnes par an à la colonie.

Je dis au moins, car, pour mon opinion particulière, d’après le détail des renseignements que j'ai recueillis, je suis porté à croire que ce nombre est double; et un respectable habitant avec qui je causais de cette approximation, m'a assuré que M. Boutarel, chirurgien distingué, qui a laissé de bons souvenirs au Lamentin, estimait que la piqûre du serpent, de son temps, enlevait soixante personnes à la colonie. C’est aussi l’opinion de M. Edmond Fabrique, qui s’est occupé avec le

zèle le plus louable de ce sujet, et qui m’a fait parvenir la copie de plusieurs mémoires adressés par lui à diverses époques à MM. les gouverneurs, pour la destruction du serpent.

Voici une note qui m’a été communiquée par M. Brière de l'Isle : « Quant au nombre des victimes, il est vraiment ef- « frayant. Le comte d’Ennery, gouverneur de la Martinique et « de Sainte-Lucie, en 1765, avait recommandé aux comman-

« dants et aux curés des différentes paroisses des deux colonies « de tenir unregistre exact des mortalités causées par la pigûre « du serpent. Ehbien! le chiffre a été si haut, qu’il jugea pru- « dent de le cacher, pour ne pas trop effrayer les esprits. »

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. « La vipère Fer de lance, dit M. Guyon, est une véritable « calamité pour les îles qui en sont afiligées ; car il ne se « passe pas un jour qu’elle n’y fasse des victimes. Les nègres « qui succombent à sa morsure donnent annuellement un « chiffre assez élevé. Ainsi sa destruction serait, pour ces « contrées, un bienfait non moins grand, je ne crains pas de «le dire, que la découverte de Jenner pour le monde « entier. » Ms.

Mais arrêtons-nous à vingt-cinq morts par année. Je dis que ce chiffre est assez effrayant pour qu’on y prenne garde ; car .ce sont ordinairement des adultes qui sont.exposés à cet accident, c’est-à-dire des hommes faits et en plein rapport pour la société.

Maintenant, si l’on prend en considération que la mort n’a pas toujours lieu immédiatement, mais qu’elle arrive quelquefois vingt jours et plus après l’accident, par le phlegmon, par la gangrène, etc. (voyez un des articles précédents), alors que toutes les curiosités sont calmées, et celle du curé et cellé du maire, et celle de toutes les personnes qui peuvent fournir des renseignements, à l’exception pourtant de ceile du médecin, qui se rappelle plus d’un malheur de ce genre; si, dis-je, on considère que la cause première des AE DEEE la piqûre du serpent étant perdue de vue, ce n’est plus elle que l’on accuse au cimetière ou dans le public, alors on m’accordera que le chiffre de la mortalité par la piqûre du serpent, étant porté à vingt-cinq, aété coté au plus bas.

Le lieutenant Tyler, qui à publié dans les Procedengs of the zoological Society un bon article sur le Fer de lance de Sainte-Lucie, estime que dans cette île cent quatre-vingts personnes sont piquées par an, que de ce nombre il en meurt vingt, le neuvième environ. Il faut tenir compte de la population de Sainte-Lucie, qui n’estfque de vingt-cinq mille âmes au plus, tandis que la Martinique en a cent vingt-cinq mille. On voit alors combien mon appréciation est modérée pour la Martinique.

Pour bien faire, il faudrait pouvoir donner ici le chiffre général des personnes qui sont annuellement piquées du serpent ; mais on conçoit que cela est impossible. En portant la mortalité à une mort sur cinquante personnes piquées, je crois approcher de la vérité. Mais les piqûres les plus légères exigeant

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trois ou quatre jours de repos, quelle perte de temps pour le travail, et, par conséquent, pour le bien-être du pays!

Lorsmême que les accidents consécutifs n’entraînent point la mort, ils laissent assez souvent de graves désordres : des ulcères, desfistules, des nécroses, maladies interminables qui exigent souvent des amputations, c’est-à-dire la perte d’un membre, l'annulation d’un homme, quand surtout cet homme est un ouvrier qui ne vaut quelque chose pour la société que par ses membres. J’ai pratiqué neuf fois de grandes amputations pour cette cause; et dans la seule année 1852, je connais trois amputations de membres pour des cas pareils dans le seul ressort de l’arrondissement de Saint-Pierre.

Si, enfin, à ce tableau nous ajoutons les amauroses, les paralysies des membres ou de la langue, les céphalites opiniàtres, accidents qui, quoique moins communs, ne laissent point que d'ajouter au chiffre total du mal, on conclura que la piqûre du serpent, traitée comme elle l’a été jusqu’à présent, est un des plus redoutables fléaux qui pèsent sur cette colonie.

Les résultats obtenus par le pansement des nègres ne sont donc pas si satisfaisants qu’on ne doive plus y toucher et qu’ils nesoit pas permis de rechercher une manière de panser autre et plus efficace. L'esprit humain, en toute chose, ne se perfectionne qu’à la condition de remettre sans cesse en question les choses en apparence les mieux établies. Rien n’est fixe sous le soleil : Deus tradidit mundum disputationibus. La meilleure définition qu’on ait encore donnée de notre nature est celle d’une perfectibilité indéfinie. Les vieux nègres ne se fâcheront donc point si ncus en usons avec eux comme on en à usé avec Newton, avec Descartes, avec Guvier; si nous remettons leurs œuvres en question, et si nous osons soumettre à l’examen leurs pialles et leurs kimboïs.

En regard des résultats obtenus par les vieux nègres, plaçons maintenant ceux que peut fournir la science ; osons courir le danger de cette comparaison. M. Guyon est le seul médecin que sa position ait mis à même de panser le serpent sur un assez grand nombre de sujets pour que son expérience puisse être mise en regard de celle des vieux nègres.

« Des instructions, dit-il page 23, furent données pour que « tout militaire qui serait atteint par la vipère se rendit « chez moi sur-le-champ, après s’être appliqué, la nature de

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= fi = su « la partie le permettant, une forte ligature sur la blessure. « C’est ainsi que j’eus occasion de voir la plupart des mili- « taires qui ont été mordus par la vipère pendant mon séjour « aux Antilles. J'ajoute que j'ai été assez heureux dans le « traitement de ce genre de blessures pour n’avoir perdu au- « cun des malades à qui j’ai donné mes soins, et chez la plu- « part desquels les accidents locaux ont même été prévenus. »

Ainsi, les résultats de M. Guyon ont été positifs, incontestables; tous ses malades ont guéri. Ordinairement, dans lappréciation des moyens de guérir, dans le choix à faire entre deux remèdes également préconisés, ce qu’il y a de difficile, c’est que l’un et l’autre offrent des succès et des insuecès. Il faut établir une balance, une comparaison ; le rapport du plus ou moins n’est pas toujours très-distinct; l’esprit reste incertain. Ici point d’hésitation possible; je le répète, tous les malades ont guéri. Les accidents locaux ont été prévenus, on n’a été obligé de faire aucune amputation, il n’est resté ni ulcères ni fistules incurables; un, même, qui fut atteint d’amaurose, guérit aussi. Ce compte est clair; quelle preuve . décisive veut-on donc encore?

Je dois ajouter que les médecins qui ont eu l’occasion, par hasard, de panser dans les premiers moments les personnes piquées du serpent, m'ont affirmé qu’ils avaient eu le bonheur de les sauver. Je suis heureux de pouvoir m'appuyer, dans l'attaque audacieuse que je me permets aujourd’hui, du nom et de l’autorité de mon spirituel et savant confrère le docteur Girardon, de la Basse-Pointe, dont voici quelques lignes :

« Mon cher confrère,

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« Ne nous étonnons donc pas si l’obscurité la plus complète enveloppe tout ce qui concerne l’histoire du serpent. El est si aisé, si commode de croire tout ce qu’on débite; expérimenter serait trop pénible. Vous attaquez des préjugés enracinés : vos preuves, vos raisonnements seront regardés comme non avenus, et la parole d’un nègre sur cette matière aura l’importance d’un article de foi.

« N'ayant rien de positif à vous répondre, ma première lettre ne pouvait être que très-insignifiante : je ne voulais pas vous écrire toutes les absurdités dont on m'avait régalé.

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