‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 27 sur 93 · LA A · texte numérisé non relu

LA A

« Si je voulais vous ennuyer plus longtemps, je vous raconterais l’étonnement de chacun en apprenant que j'avais pansé des morsures de serpent. Je vous dirais aussi avec quelle cu riosité on me demandait des nouvelles de mes malades, s’attendant à apprendre qu'ils étaient morts. On me demandait où j'avais appris, si j'avais un secret, et alors chacun de me donner un conseil, un mode de pansement qui réussissait toujours. »

Nous allons maintenant entrer dans l’exposition des différents modes de pansement en usage dans le pay, et en donner le formulaire. (Ce sera une autre manière de les juger.) Par déférence pour les lieux et pour les temps, nous commencerons par les pansements dits des vieux nègres, quoique la main qui les applique ne soit pas toujours noire.

J'ai conservé ces formules dans cette édition, quelque ridicules qu’elles pourront paraître à beaucoup de lecteurs, parce que, à mon départ de la Martinique, quinze ans après la première publication de l'enquête, ces formules n'avaient rien perdu de la confiance dont elles jouissaient, et comme j'ai écrit surtout pour les Martiniquais, je ne désespère pas qu’à la longue, ils ne finissent par ouvrir les yeux à la vérité, et à trouver un meilleur mode de traitement contre la piqûre du Fer de lance. Je sais qu’il faut en toutes choses beaucoup de temps pour obtenir un peu de bien.

Poivre de Guinée, racine de trèfle, pour boisson; poivre de Guinée, sel, racine de l’euvers pour pansement externe ; scarifications, bois immortel, pour ies pansements subséquents ; racine de citronnier, de verveine bleue, malnommée rouge pour tisane des jours suivants ; cataplasme de pain bouilli, vin et suif contre le phlegmon; bois immortel et eau de Luce contre la fluxivn de poitrine ; mouron contre la gangrène ; lotions avec une décoction d'herbes grasses et de feuilles de bananes sèches contre l’enflure.

« D’abord, faites boire dans un petit verre de 8 grains de poivre de Guinée pilé et un demi- dé à racine de trèfle grugée. Ensuite vous pilerez € demi-pouce racine de trèfle, 5 grain poivre 2 gros grains de sel blanc et de l'envers. Vous fel

lir le tout, infusé dans du bon taña, dans un vase plat (1). Quand le remède aura acquis un degré de chaleur supportable, vous frictionnerez, toujours du haut en bas, la partie enflée, qui aura dû d’abord être incisée, ‘autant que faire se peut, sur toute l’enflure. Pareil pansement se renouvellera vingt-quatre heures après, en ayant soin d'inciser encore, non-seulement la partie incisée la veille, mais celle qui sera nouvellement enflée. A ce second pansement, au lieu de racine de trèfle, vous mettrez un morceau d’écorce de bois immortel long et large comme deux doigts, qu’on pilera avec le poivre de Guinée (5 grains) et les 2 gros grains de sel blanc. Les pansements qui suivront, et qui seront continués tant qu’il y aura de l’enflure, ne seront composés que de l’envers, du sel et du tafia, à chacune des incisions qui auront été pratiquées ; on aura soin de tenir un réchaud allumé auprès de la partie malade pour entretenir une chaleur convenable. |

« Tisane, — Long comme le doigt de-racine de citron fendue en quatre, mais dont on n’emploiera que trois morceaux ; long comme le doigt de racine de verveine bleue fendue en quatre, mais dont le quatrième morceau ne sera pas non plus employé; un demi-pouce racine de trèfle, long et large comme deux doigts d’écorce de bois immortel et une bonne poignée de malnommée rouge; sur le tout vous viderez de l'eau bouillante. Les mêmes ingrédients serviront trois et quatre jours, temps que l’on doit prendre cette tisane, en vidant tous les jours de l’eau bouillante dessus : cette tisane doit se prendre chaude. En cas de dépôt, vous emploierez l a moitié d’un pain bouilli dans une demi-bouteille de vin avec du suif et un gros grain de sel blanc.

« En cas de fluxion de poitrine :

« Large comme la main d'écorce de bois immortel dépouillé de sa première peau que vous faites bouillir dans une quantité d’eau suffisante pour pouvoir donner deux ou trois

(1) Si vous êtes appelé après le vomissement survenu, il faut, aussitôt que le malade aura vomi, lui donner à boire le remède; il arrètera le vomiss it.

Un traiteur, qui a exercé avec succès, enseigne que si l’on n’a pas ce qu’il faut pour composer la boisson ci-dessus, il suffira de faire boire, aussitôt qe" aura élé Mu, du tafia avec du jus de citron. :

tasses de quart d'heure en quart d'heure. Dans chaque tasse vous mettez deux doigts de tafia et deux gouttes d’eau de Luce, et vous ferez boire toujours chaud, en ayant soin de bie couvrir le malade pour le faire suer.

« Dans le cas où l’on aurait à panser un malade quelques jours après la piqûre, et qui aurait déjà la gangrène, on emploierait yne bonne poignée de mouron, pilé avec de l'envers, qui servirait pour le cataplasme et la friction.

« Si, après la guérison, la partie blessée conservait de l’enflure, vous la laveriez avec de l’herbe grasse bouillie avec de la feuille de figue banane sèche et un peu de tafia, le tout chaud. »

Ce remède est le remède du pays par excellence, car il n’y entre que ce qu’on appelle ici des simples. C’est un mélange d'herbes tirées de familles très-différentes : le poivre de Guinée (Amomum grana paradisi),etl’envers (Maranta arundinacea), le bois immortel (Eryhtrina ciralodendrum), et le trèfle (Aristolochia triloba).

Pour en admettre l'efficacité, il faut se contenter de l’expérience brute : Il guérit. Cette explication est sans doute la meilleure, et ce n’est pas moi qui irai contre. Mais je ferai observer que ce mélange de simples est fort composé. Aujourd’hui, pour bien apprécier les vertus d’une drogue, on tâche, autant que possible, de l’isoler, de l’employer seule ou bien unie avec des congénères, de la simplifier véritablement. On craint non sans raison que dans ces farragos, qui étaient fort dans le goût de la médecine ancienne, il ne se glisse des éléments hétérogènes contraires, et qu’une chose re combatte l’autre.

Mais cette forme de remèdes composés d'ingrédients divers plaît partout à l'imagination populaire. C’est toujours le vulnérare suisse tel qu’il est débité en Europe parles charlatans : recueilli des herbes balsamiques sur les montagnes des Alpes. Du Dr) nous n’y voyons que l’applicati on de l’axiome homœæopatique : similia similibus, simples traités par d’autres simples. Depuis que le monde est monde, aucun bon remède n’est sorti d’un pareil assemblage. Notons déjà 7 nssait, pour y revenir plus tard, que le tafa est l’excipient de tous tes les infusions prescrites dans ce pansement, même dans le

cas de fluxion de poitrine. Dans chaque tasse vous mettez deux doigts de tafia et deux goultes d’eau de Luce. Notez en- * qu'il faut donner deux ou trois tasses de ce tañia de quart d'heure en quart d'heure. J’avoue qu’une telle médication fait frémir un médecin, et je ne crains point de trop m'avancer en affirmant qu’uve telle ordonnance est contraire aux principes enseignés dans n'importe quell ulté de médecine. Ex,

Je me hâte de prévenir que dans l’exposition de ces remèdes, j'ai pris le parti de conserver la rédaction originale des formules telles qu’elles m’ont été transmises, ne corrigeant que les obscurités de langage qui pourraient en altérer le sens. Cela entraînera à quelques longueurs, mais je préviendrai ainsi les réclamations des auteurs qui conservent une sorte de superstition pour certains détails sacramentels, tels que la nécessité de faire l’infusion dans un vase plat, de pratiquer les frictions de haut en bas, de fendre La racine : de citron en quatre, mais de ne pas employer la quatrième partie, détails que j'aurais pu omettre involontairement, ne leur accordant point toute l’importance qu’on leur prête.

Dans ce mode de pansement, les scarifications sont prescrites d’abord dès le début. La partie enflée doit être incisée, autant que possible, sur toute l’enflure : et, comme l’enflure occupe souvent tout un membre, nous avons déjà vu, dans les observations citées, à quelles pratiques barbares cette prescription a donné lieu.

Vingt-quatre heures après, on recommande encore de revenir aux scarifications, ayant soin d’inciser non-seulement la partie incisée la veille, mais celle qui sera encore récemment enflée. A

Scarifier encore vingt-quatre heures après l'accident ! Mais à quoi bon? Ce ne sont plus les accidents primitifs, maïs les consécutifs, c’est-à-dire la suite de la résorption et le phlegmon qui sont à craindre. Comme j'ai l'intention de revenirplus tard sur cet article des scarifications, je n’en parleraitpaS"plus longuement ici.

Ce remède, tel que je l’ai rapporté, m'a été donné par M. Gravier Sainte-Luce, qui le tient de M. Germon. Il est complet et contient non-seulement le pansement immédiat, mais les modifications qui sont nécessaires pour les suites de la piqûre.

Ainsi, lorsque l’enflure persisteMles jours suivants, on continue les frictions excitantes avec le sel, le tañia et l'envers. On tient des réchauds autour des malades. Je crois cette pratique mauvaise : j'aimerais mieux employer alors les huileux, les émollients, afin de calmer l# douleur ou de circonscrire, autant que possible, l’inflammation. Cesont ces excitations qui favorisent le Géveloppement du phlegmon, accident aussi à redouter que la fluxion de poitrine.

«Il m'a paru, dit Fontana, y avoir un avantage réel à tenir la partie venimée dans l’eau bien chaude. La douleur diminue notablement. I] paraît ‘Que linflammation est moins grande et la couleur beaucoup moins changée et beaucoup moins livide. J’ai obtenu les mêmes résultats avec l’eau de chaux, avec l’eau chargée de sel commun ou d’autres substances salines. L'avantage m’a paru plus ou moins grand, quoique cette immersion ne soit pas un spécifique ni un remède assuré contre le venin; et je suis dans l'opinion que l’avantage qui se trouve dans ces cas est dû à la simple fomentation avec l’eau chaude. » (Pigüre de la vipère.)

Ce remède est fort en usage sur les hauteurs de Saint-Pierre et dans les qüartiers du Carbet et de la Case-Pilote. Après bla critique que je me suis permis d’en faire, je dois ajouter que les personnes qui en font Usage citent des milliers de guérisons obtenues par son administration. “

Parmi les plantes employées dans la composition de ce remède, il faut remarquer le mouron, déjà recommandé par le père Dutertre. Les malades prendront, dit-il, le poids d’un écu de mouron dans du vin blanc ou dans de l’eau et La malnommée rouge, dont il dit des choses admirables. Voici ses paroles : he:

« Il croïst dans toutes les Häbitations de ces isles une herbe « qui a quelque rapport avec la pariétaire, mais elle est plus « trapue et plus basse; ses feuilles sont petites, dentelées, ve- «lues, d’un vert luisant, deux à deux le long de leurs petites « branches; entre deux feuilles il croist un petitsmbel de « petites fleurs vertes et rouges, toutes velues; et c’est ce qui « lui a fait donner un vilain nom : les plus discrets l’appel- «lent poil-de-chat, d’autres l’appellent la malnommée ; elle « se sème de soi-même et perd entièrement les jardins, si l’on « n’est soigneux deda sarcler. C’est un thrésor qui n’a été que

« troplongtemps caché, particulièrement aux habitants de la « Martinique, dont plusieurs sont péris faute de secours, fou- « lant tous les jours aux pieds l’antidote contre le venin qui les « fesait mourir; car cette plante est toute remplie d’un lait qui « coule à la rupture de ses branches et qui tue les serpents. « LeR. P. Feuillé m'a assuré qu'il en avait vu faire l'épreuve « Sur un petit serpent, qu’une seule goutte de ce lait fit mourir «à l'instant. La plante broyéeet appliquée avec son suc sur la « morsure, attire le venin et guérit absolument la playe ; et « si le cœur était atteint du venin, un peu de poudre de « cette plante sèche le fortifie et lui rend les forces qu'il a

« perdues par le venin, »

Poivre de Guinée, trèfle, liane à serpent, pistache bâtarde, mouronpigeon, émétique.

« Prenez une bonne cuillerée de poivre de Guinée pulvérisé, — long et gros comme le pouce de po trèfle ou racine de liane à serpent pulvérisée. Ces deux Objets seront ajoutés à la bouteille après que la décoction des simples ciaprès y aura été mise : — Bonne poignée de pistache bàtarde, racine et feuilles; bonne poignée de mouron-pigeon, racine et feuilles ; bonne poignée de pirète, racine et feuilles, le tout pilé séparément. Mêlez ensuite dans un vase, faites infuser vingt-quatre heures dans une bouteille de bon tañia ou tout autre alcool. Yous remuerez le tout avec les mains plusieurs fois durant ce délai, afin de bien détacher le suc de ces plantes ; après quoi vous presserez et vous retirerez le gros marc et yiderez le reste F. IE € ille.

« Un verre à madère de ce remède sera donné au malade de quart d'heure en quart d'heure, dans le cas où le Douls serait faible. Dans le cas contraire où il serait ordinaire ou fréquent, vous ne donneriez le second coup qu'après une heure d'intervalle du premier, et un troisième une heure après le second.

« Après le premier coup de ce remède, vous frictionnerez la plaie, sans inciser, avec le remède, et vous la couvrirez du

marc, et ensuite d’une feuille de tabac vert passée au feu, ou bien d’une feuille de palma-christi.

« Trois heures après le troisième coup, vous donnerez quatre cuillerées d'huile d'olive; et vingt-quatre heures après la piqûre, vous purgerez avec de l’huile de palmachristi.

« Si, après ce traitement, le malade se trouvait plus mal, se tracassait et n'avait pas de position, vous lui passerez de l’émétique comme seul et dernier moyen.

« L’enflure, dans ce cas, n’est pas un mauvais symptôme : vous la faites disparaître avec de la feuille de figue sèche bouillie, dont vous enveloppez la partie, et vous faites suer par le moyen d’une fumigation faite avec la racine de trèfle, Il faut éviter tout contact avec l’air.

« Au préalable et au moment même, s’il se peut, de la piqûre, vous mettrez sur la langue du blessé une bonne prise de racine de trèfle pulvérisée avec du poivre de Guinée, dans le cas où vous manqueriez de tafña pour les dissoudre.

« Vous donnerez deux autres prises de cette poudre une heure après, si ce délai s’écoulait avant de pouvoir se servir

du précédent remède, » |

Ce pansement n’est qu’une variété du précédent, mais il n’est pas aussi compliqué.

Il contient deux herbes qui ne se trouvent point dans l’autre : l’arachis hypogea, dite ici pistache bâtarde, et l'aristolochia anguicida, autrement dite liane à serpent.

Les scarifications n’y:sont pas jugées nécessaires. Sous ce rapport, ce remède serait préférable au précédent, car il permettrait une guérisOr plus prompte. Les scarifications, pour être efficaces, doivent être faites sur les piqûres mêmes un peu profondément, et pénétrer au moins au delà de la peau. Par conséquent, elles condamnent au repos le malade sur lequel elles sont pratiquées, surtout si elles sont faites aux jambes, siége le plus ordinaire des piqûres. C’est à la suite des pansements sans sCarifications que les malades peuvent retourner au travail dès le lendemain ou le jour même de la piqûre. Cet avantage est considérable. Si donc il venait à être prouvé que les pansements sans scarifications sont aussi efficaces que les

autres, ils seraient, je le répète, de beaucoup préférables. Mais n'oublions point un principe fondamental en thérapeutique, et qu’il faut avoir sans cesse présent à l’esprit, lorsque l’on essaye un remède quelconque : c’est que tout semble concourir quelquefois à nous induire en erreur; que pour établir un jugement définitif sur l'efficacité d’un remède, il faut en multiplier, en varier, en surveiller attentivement l'emploi et ne jamais se hâter de fermer l’expérimentation. Ainsi il paraît résulter de l'observation qu’une certaine rencontre de circonstances est nécessaire pour que chez l’homme la piqûre du serpent ait de la gravité, que beaucoup de piqûres guérissent par tous les moyens, et quelquefois, suivant l’opinion de quelques vieux habitants, sans l'emploi d'aucun. Il n’y a donc qu’une longüe expérience qui puisse faire juger de la bonté d’un remède, et si l’on s’en tenait aux deux ou trois premiers cas venus où le pansement est appliqué, notre jugement dépendrait du hasard, suivant que ces cas auraient été favorables ou défavorables.

La présente recette a pour elle une expérience séculaire ; elle m’a été fournie par M. Darrigan, qui la tenait de M. Courtois, respectable vieillard, habitant les hauteurs de la Case- Pilote, où ce remède est en usage de temps immémorial.

Les personnes étrangères à la médecine croient en général que rien n’est plus facile que de constater l'efficacité d’un remède, qu’il suffit de l’administrer, et que l'effet bon ou mauvais qui suit cette administration doit lui être attribué, post hoc, ergo propter hoc. Mais en toutes choses cette manière de raisonner est une des plus fréquentes causes d'erreurs. Notre organisation est si compliquée, tant d’influences agissent sur elle, influences d’ailleurs inconnues pour la plupart, qu’il est impossible d'analyser ce qui revient à chacune. Il n’y a donc peut-être pas, dans les sciences humaines, de problème plus complexe que l'essai des remèdes. De là vient qu'il yen a tant qui, après avoir été vantés, préconisés, exaltés, sont tombés dans le plus profond oubli. Une dame demandait au médecin Bouvart ce qu’il pensait d’un remède très-vanté par les gazettes, les vieilles femmes, les compères et les commères, toutes ces voix de la renommée médicale. — Hâtezvous de le prendre, lui dit Bouvart, pendant qu'il est à la mode.

O peuple ! sachez que les bons remèdes sont aussi rares que les bons amis, et que le soin, la patience, le temps, que Syädenham appelait le plus grand de tous les médecins, ve de l’ordre et de la règle, la résignation et L. de toutes les extravagances, sont les meilleures drogues que Dieu nous ait données contre ces affreuses épreuves que l’on nomme les maladies.

Parmi les plantes qui entrent dans cette formule, nous trouvons la pistache bâtarde, qui ne fait partie d'aucune autre tisane du pays;

Le poivre de Guinée et le trèfle, sur lesquels nous reviendrons plus tard.

J'ai retrouvé dans quelques autres formules la recommandation de l’émétique, qui est ici prescrit comme moyen extrême. Si, après le traitement, le malade se trouvait plus mal, se tracassait et n'avait pas de position, vous lui passerez de l’émétique. L'emploi de l’émétique dans des cas pareils n’est point le résultat d’une induction rationnelle ; c'est plutôt l’une de ces inspirations désespérées sur la valeur desquelles ii faut s’en rapporter entièrement à l’expérience. Ce remède a été employé en Europe contre la piqûre des vipères. Acrell en vante les bons effets (Amænitates academicæ). «J'avais observé, dit Fontana, que les chiens et les chats guérissaient d’autant plus facilement qu’ils vomissaient davantage. J'ai voulu suivre cette indication de la nature, et j'ai fait un grand nombre d'expériences sur les chiens. J'ai été bien souvent porté à croire que l’émétique était un bon remède ; cependant ce n’est pas un spécifique infaillible. » - (Tome II, page 9.)

Toujours du tafia, et en quantité !

Liane à serpent.

La liane à serpent, qui entre aussi dans la formule précédente, a été ainsi nommée parce que, depuis les premiers temps de la colonie, elle a toujours passé pour un des meilleurs remèdes contre la piqûre du Fer de lance. Voici ce qu’en dit le père Labat:

« Cette liane est trop utile pour ne pas la con ee à elle « vient en quantité et sans culture dans toutes les haies, li- « sières et halliers de nos îles, et surtout de la Martinique.

« On pile la racine et le bois de cette liane, et on en fait « une tisane avec deux tiers d’eau-de-vie, que l’on fait pren- « dre à celui qui a été mordu d’un serpent, et on applique le « marc sur la blessure. Le marc attire le venin au dehors, et « la tisane a la vertu d'empêcher qu’il ne gagne et qu’il ne « corrompe les parties nobles. »

C’est sans doute de cette même liane à serpent que le père Dutertre a écrit ces merveilleuses lignes. « Le boïs-des- « couleuvres est si utile dans ces îles, à cause de la quantité de « serpents, que je ne puis me dispenser d’en parler. La plupart « des arbres lui servent d'appui, comme le chêne fait au «lierre: cette plante se plaît dans les lieux humides, et « lorsqu'elle y rencontre des arbres, elle s’y attache par de « petites chevelures de racines et s’élève en serpentant jus- « qu’au haut. Son bois, qui n’a pour l'ordinaire qu’un pouce «ou deux de grosseur, est vert en quelques endroits; en « d’autres, il est gris mêlé de noir, tortu, et si semblable à « une couleuvre, que ses tronçons jetés dans un lieu obscur « font peur, parce qu'on les prend pour des serpents. Ses « feuilles sont grandes comme celles de la serpentine, elles « n’ont au commencement aucune découpure ; mais il s’y fait « de petites cicatrices, comme si on les avait percées d’un « couteau, lesquelles, venant à s’augmenter, divisent les bords « de la feuille. Son nom seul, bois-des couleuvres, témoigne « assez des propriétés admirables dont Dieu l’a douée. « Tous les auteurs qui ont écrit sur cette plante assurent « qu’il y a une telle antipathie entre elle et les serpents, qu'ils « la fuient et qu’ils ne mordent jamais ceux qui la portent en « la main ou sur eux, et qu’ils crèvent et meurent sitôt qu’ils « en sont touchés ; que sa racine, broyée et bue avec de l’eauu de-vie, est un remède prompt et assuré contre les morsures « de toutes sortes de serpents.

« En effet, il me souvient d’avoir vu au pied d’un arbre « tout couvert de cette plante, sur le bord de la rivière du « Fort (Saint-Pierre), dans l’île de la Martinique, sept ou « huit serpents de différentes grandeurs, dont quelques-uns « étaient aussi gros que le bras, morts sur les tiges de cette

« plante: ce que je fis voir à un chirurgien nommé l’Auver- « gnat et à quelques autres personnes, qui depuis en ont fait. « telle estime, que non-seulement ils en conservaient dans « leur maison, mais même en portaient toujours sur elles « pour s’en servir au besoin. »

J'ai rapporté les paroles mêmes du père Dutertre, ainsi que celles du père Labat: le lecteur en croira ce qu’il voudra. Mais ne se pourrait-il pas que l’arbre dont parle le père Dutertre, et sur lequel il a vu sept ou huit serpents morts, fût un de ces arbres comme on en trouve sur presque toutes les habitations, et sur lesquels on se plaît à suspendre en épouvantail tous les serpents tués dans le voisinage ? c’est un usage assez général dans l’île. On m'a cité un de ces arbres sur l'habitation Pécoul, et qui est couvert de plus de trois cents serpents. Cela est hideux à voir. Si le lecteur adopte mon explication, celle du père Dutertre serait curieuse. Mais ce n’est pas la seule fois que les voyageurs ont ainsi parlé des colonies. A Dieu ne plaise que je sois assez maladroit pour m'attaquer à la gloire de l’Hérodote des Antilles! On ne saurait avoir trop de vénération pour ces hommes vraiment extraordinaires qui, au milieu des labeurs de la colonisation, trouvèrent assez de liberté d'esprit et assez de courage pour songer à la postérité et pour lui conserver des souvenirs qui sans eux auraient été perdus. Oui, sans le père Dutertre et sans le père Labat les premiers temps civilisés des Antilles seraient couverts des mêmes ténèbres que leurs temps de sauvagerie. Ce sont des historiens pleins de bonne foi et de bonne volonté, qui écerivaient sincèrement pour instruire. Mais si nous rendons justice à leur mérite, il faut aussi reconnaître qu’ils se montrent souvent d’une crédulité singulière. Ils ont admis les choses telles qu’on les leur présentait dans la conversation, sans s'inquiéter qu’elles fussent vraies ou fausses : ils semblent ne tenir qu’au talent du conteur et au mérite de voyageur qui a vu des contrées lointaines. Mais il faut dire à leur décharge que cette crédulité est en rapport avecle temps où ils vivaient et peut-être aussi avec l’habit qu'ils portaient.

Au dix-septième siècle la critique historiqueétait inconnue ; d’ailleurs, surtout dans les sciences physiques, le progrès est incontestable. On a eu le temps de voir et de revoir, d’éclair-

cir bien des points; un premier défrichement ne pouvait avoir la perfection des cultures successives. LFP

Mais peut-on dire: les remèdes rapportés par nos premiers historiens doivent être les bons, car de qui les tenaient-ils ? des premiers colons : et ceux-ci? des Caraïbes ; et les Caraïbes ? de l’instinct, c’est-à-dire des mains de la Providence qui pourvoit à la conservation de son œuvre en mettant partout le remède à côté du mal. Je sais que ce raisonnement est sans réplique pour certains esprits; après qu'ils vous l’ont jeté à la tête, ils tournent le dos et ne veulent plus rien entendre. Mais il est hasardeux pour l’homme de se mettre ainsi au point de vue de la Providence, et de dater ses décisions du ciel. Ces sortes de solutions par les causes finales, ainsi qu’on les appelle, sont rejetées comme trop ambitieuses et impossibles à vérifier. Mais appliquez à la réalité des choses existantes cette antithèse de l'instinct du sauvage avec la raison des peuples civilisés, et voyez ce qui en sort. La rareté des populations sauvages, leur diminution journalière, leur aspect misérable, attestent la faiblesse de leurs moyens de défense contre les causes de destruction qui nous assaillent. Qu'est-ce que des peuplades éparses comparées avec ces-nations civilisées si denses dont les habitants se comptent par milliers! Je sais tout ce que l’on a dit de la découverte du quinquina; mais sans remonter à la question d’origine toujours ténébreuse, toujours falsifiée par l'imagination d’un chacun, prenons les faits tels qu'ils sont aujourd’hui. Les Indiens de la région moyenne des GCordillières, au milieu des forêts de quinquina, continuent à être rabougris, infiltrés, décimés par les fièvres intermittentes. Les sauvages du Pérou achètent des Européens le sulfate de quinine. (Voyez Leblond.)

Quant à cette autre banalité qui se débite pour emplir les vides de la conversation, à savoir que dans la nature le remède est à côté du mal, j'ai déjà dit que c'était peut-être une des illusions de l’homme. En effet, il suffit de jeter les yeux autour de soi pour voir combien l'expérience a peu justifié cette assertion. Les fièvres intermittentes désolent toutes les parties de la terre, autant l’Asie que l'Afrique, autant l’Europe que l'Amérique, et le quinquina n'existe qu’au Pérou ;! la syphilis infecte le monde, il n’y a de mereure qu’en cer-

Page 1