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Remède du nègre de M. Louis Lalung.
« Prenez : une cuiller à bouche de poivre de Guinée pulvérisé. — Six vieilles pipes réduites en poudre très-fine. — Une once de racine de trèfle. — Six cuillerées de poudre à canon ou quatre cuillerées de poudre fine. — Une bouteille de bon tafia.
« Coupez en petits morceaux la racine de trèfle, mêlez-la lorsqu'elle sera réduite en pâte, mélangez-la avec les autres substances, et introduisez le tout dans un vase avec le tafña. Après avoir bien bouché la bouteille, laissez infuser au soleil pendant quinze jours.
« La dose de ce remède est de six onces (ou douze bonnes cuillerées) à prendre par petits verres de demi-heure en demiheure. 11 faut avoir soin de tenir le malade chaudement; on applique sur la blessure une compresse imbibée de cette liqueur ; on frictionne la partie blessée avec ce remède, en ayant soin de diriger les frictions de manière à ramener le venin vers la blessure, c’est-à-dire que les frictions supérieures à la blessure se feront de haut en bas, et celles au-dessous, de bas en haut.
« Quand la piqûre paraît dangereuse, on applique une ventouse et on fait frictionner la partie avec un liniment composé de : Huile d'olive, trois onces. — Sel de cuisine en poudre trèsfine, une once. — Ce liniment s'emploie aussi chaud que le malade peut le supporter. »
Je tiens ce remède de l’obligeance de M. Peyraud, à qui M. Louis Lalung à bien voulu le communiquer. Le nègre qui s’en sert en à fait longtemps un secret. Ce nègre est très-recherché au Prêcheur pour le pansement des piqûres de serpent; il en faisait pour ainsi dire profession. On dit qu’il peut aussi les charmer et les prendre sans danger. (Je reviendrai plus tard sur ces sortes de psylles.)
L'emploi de la pipe culottée commence à paraitre dans ce remède. Nous la retrouverons dans d’autres formules. Est-ce
un de ces ingrédients bizarres auxquels les nègres ajoutent foi à cause de leur bizarrerie même, ou bien la pipe culottée agitelle par le tabac qui l’imprègne, c’est ce que je laisse à décider au jugement du lecteur.
Je n’en finirais pas si je voulais rapporter toutes les variétés de ce genre de remède, variétés qui résultent de l’addition ou du retranchement de quelques plantes. Ainsi, M. de Lagardelle ajoute la racine du papayer et lui croit des vertus particulières ; d’autres l’ayapana, d’autres l’herbe à charpentier, ou le mahot, ou le zingembre, etc. ; beaucoup quelque autre herbe cachée et dont ils font un secret. Toute la flore des Antilles y passerait.
Observons que le poivre de Guinée, qui est aujourd’hui la substance en honnexr, celle qui entre comme principale dans toutes ces formules, n’est point indigène à la Martinique et n'y vient même que difficilement. Ce n’est autre chose que la maniguette, snbstance bannie de la matière médicale, et qui n’est employée en Europe que comme épicerie.
Quant à la malnommée, au moursn, à la liane à serpent, autrefois si préconisés, ce ne sont aujourd’hui que des succédanés. On ne se sert plus de chacun d'eux séparément, comme de spécifiques : on les réunit, on les associe, pensant qu'ils s’entr’aideront, et que la vertu de l’un ajoutera à la vertu de l’autre. Ces amalgames sont assez dans le goût, et si je puis parler ainsi, assez dans la marche de l'esprit humain. L'homme commence par essayer des choses séparément, et souvent dès les premiers essais s’y abandonne avec enthousiasme : revenu de son premier entraînement, il tombe dans une incertitude qui estencore un reste d'attachement pour l’objet de son abandon ; il ne peut pas croire, qu’il se soit trompé du tout au tout; à la longue, les mécomptes et les incertitudes s’amassant, on les rassemble, on les mêle, on en fait un bloc qui est essayé de nouveau en masse. C’est alors dans la pensée que chacune des substances ayant un peu de vertu, toutes réunies formeront un ensemble plus efficace, ou que la nature, mieux instruite, choisira dans cette masse ce qui lui convient, de même qu’elle sait puiser dans le fumier les éléments nécessaires aux végétaux. C’est toujours la théorie de la thériaque qui
était arrivée à se composer de 75 substances, et cela n’est qu’un acte de désespoir de la part de l'esprit humain. C’est sous une autre forme l’histoire de ce peintre qui, ne pouvant reproduire l’écume du chien, lança contre son tableau une éponge imprégnée du résidu de toutes les couleurs dont il s'était servi dans le jour, et réussit à représenter l’image qu’il n'avait pu obtenir jusqu'alors.
Voici une série de plantes autres que celles qui précèdent: c'étaient des excitants et des sudorifiques; voici des émollients, des spécifiques, des acides, des purgatifs, etc., etc.
Du Tabac.
« Vous commencerez par interroger le malade pour savoir s’il y a longtemps qu’il a mangé, ce qui est indispensable, car le remède pourrait troubler la digestion, ce qui serait une complication. Il faut donc attendre pour donner la potion intérieure ; mais cela n'empêche pas de panser extérieurement avec tune indiqué ci-après.
« Vous prenez une poignée d'herbe grasse, une poignée d'herbe puante, une poignée de feuilles de tabac vert.
« Vous pilez le tout ensemble dans un mortier, vous en pressez le jus à travers un linge, vous mettez deux doigts de ce jus dans un verre ordinaire avec un peu de tafa, suivant l'habitude de l'individu ; s’il boit d’ordinaire, vous mettez au moins le tiers en sus du liquide. Dans le cas où le malade n'en userait pas, vous ajouterez fort peu de tafa, et vous ferez boire un seul coup pour tout remède.
Pansement extérieur. — « Prenez le marc de ces différentes plantes, mettez le tout dans un vase que vous arroserez de tafia pour bien humecter ce catasplame. Vous le mettrez entre deux linges que vous appliquerez sur la partie malade. De temps à autre vous arroserez avec un peu de tafia pour tenir le cataplasme humecté, car il se dessèche par la chaleur de la peau. Vingt-quatre heures après, vous ferez bouillir des feuilles de figues bananes sèches et des cordes et feuilles de
patates de bord de mer. Lorsque le tout sera bien consommé, vous laisserez refroidir, et avant de mettre la partie malade dans ce bain, vous" ajouterez une bouteille de tafña en plus, suivant la quantité de liquide que le bain de la partie malade exige ; car s’il fallait tremper une main, il n’en faudrait pas plus d’une demi-bouteille.
«Je frotte la partie avec du citron pour bien connaître le mal.
« Je mets le malade à une diète rigide pendant un ou deux jours, et ne le laisse boire pour toute tisane que la malnommée adoucie avec du gros sirop.
« Cette recette contre la piqûre du serpent est efficace pour tous les endroits. Vous n’avez pas besoin de donner le remède chaud, lorsque vous ajoutez une partie spiritueuse : il convient de tenir la partie chaudement. Vous pouvez laisser dormir s’il convient au malade; en général l'inquiétude le tient éveillé.
« On répète plusieurs fois les bains.
a Si l’enflure est considérable, on peut employer un cataplasme, avec aloès à froid, battu dans du sel et coupé en tranches. Il suffit d'étendre ce cataplasme sur tout le membre
enflé. » | &
Ce remède est un de ceux qui se présentent avec le plus d'autorité. Il m’a été envoyé par beaucoup de personnes dont le témoignage mérite la plus haute considération ; je tiens de source certaine que c'était de ce remède que faisait usage au Vauclin, sur son habitation, le grand-père de MM. de Tascher; il est encore très en vogce dans ce quartier. M. Peter Maillet s’en sert au Saint-Esprit, MM. Brière de l’Isle et Monérot au François, M. Aubin au Simon ; M. Décasse l’employait sur son habitation du Carbet. Toutes ces personnes s’en louent extrêmement. M. P. Maillet, dont le bon esprit est apprécié par tous ceux qui le connaissent, m’a affirmé que sur un trèsgrand nombre de nègres pansés par lui-même, il n’en avait jamais perdu aucun, quoiqu'il y en eût qui fussent dans un état déplorable, et même des négresses en état de grossesse!
Ce remède est un composé d'émollients, à l'exception du tabac vert, et par là, il diffère un peu des précédents. .
Il est vrai que dès l’origine de la colonie, le tabac a été
vanté contre la piqûre du serpent. I{ faut appliquer ee dit le père Dutertre, des feuilles de petun verd. ui
Le tabac est considéré par quelques-uns comme répulsif du serpent. J’ai oui dire par des nègres fumant sur les grandes routes, qu'ils le faisaient pour chasser les serpents. Peut-être la lumière autant que l’odeur du bout (espèce de long cigare) produit cet effet. J'ai tué un gros serpent en lui mettant quelques pincées de tabac dans la gueule; d’après ces faits, je pensai que les serpents pouvaient fuir les champs plantés de tabac. J'ai fait prendre des renseignements à Sainte-Marie et au Macouba, où le tabac estcultivé; j'ai appris qu’il n’en était
Pas ainsi, et que les pièces de terre où l’on cultive le tabac
ET PERS Ge
avaient des serpents.
On m'a assuré qu’un médecin du Lamentin ne traitait la piqûre du serpent que par l’usage des émollients ; je regrette de n’avoir pu me procurer son pansement.
Autre formule du même reméde.
Recette pour le pansement de la morsure du serpent à la Martinique, telle qu’elle est pratiquée au quartier du Simon, en la commune du
François,
« De tabac ‘vert une poignée, d'herbe puante une poignée, d'herbe grasse une poignée. On écrase le tout; on en exprime le jus, on en donne la moitié d’un verre (à toast), qu'on remplit de tafia. Si le malade vomit cette première dose, on lui en donne une seconde ; on arrose le marc de taña, et on l’applique sur la plaie, qu'on a légèrement scarifiée et frottée de jus de citron et de cendre, pendant qu’on préparait le remède. Si la partie mordue est charnue, on y applique une ventouse. On laisse cet appareil sur la plaie pendant vingtquatre heures, on fait alors un bain de feuilles de figues bananes sèches et de feuilles de patates du bord de mer; on y ajoute une bouteille de tafia, on trempe la partie malade dans ce bain tiède, pendant le premier jour, et froid pendant les jours suivants, tant que durera l’enfture. Le troisième ou
quatrième jour, on évacuera le malade par une dose d'huile de ricin, autrement dit palma-christi. |
« S'il survient une inflammation aux poumons, on la traite comme il est d'usage; si le pouls devient plus faible, si les sueurs surviennent, on donnera au malade quelques doses de quinquina, avec quelques gouttes d'esprit volatil de sel ammoniac liquice, autrement dit alcali volatil, suivant que le cas ’exigera, jusqu’à ce que le pouls se soit relevé, et que les fonctions de la peau se soient rétablies et mises à l’état naturel.
« Certifié conforme à la recette à moi donnée par M°° Brière de l'Isle.
« Saini-Pierre-Martinique, le 29 avril 1844.