‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 30 sur 93 · AUBIN BELLEVUE · texte numérisé non relu

AUBIN BELLEVUE

Remède indiqué par M. E. Tiberge, par le coton-pierre (Gossypium Guyanense vel Brasiliense.)

« Prenez : racine de coton-pierre 4 once bon tafa une bouteille.

« Broyez bien la racine de coton-pierre, introduisez-ia dans la bouteille de tafñia, bouchez avec soin et laissez infuser pendant quinze jours avant de vous en servir.

« La dose est d’un petit verre à liqueur à prendre de quart d'heure en quart d’heure, pendant la première heure; on continue à administrer la même dose d'heure en heure, jusqu’à ce que les symptômes inquiétants aient disparu.

« On applique sur la plaie un cataplasme fait avec de la patate du pays rôtie et de l'huile d'olive. S'il survient du gonflement, on frictionne la partie tuméfiée avec le liniment suivant : ail réduit en pâte fine deux gousses, huile d’dlive deux onces.

« On donne à boire au malade, pendant le traitement, une tisane composée de malnommée rouge, fougère de murailles, pyrèthre. Une poignée de chaque plante entière, que lon fait bouillir dans trois pintes d’eau, jusqu’à réduction du tiers.

« La racine de citronnier s’emploie dela même manière, »

Ge remède m'a été communiqué par M. Peyraud, qui le tient de M. Tiberge.

N° 41 Autre formule du remède précédent, par M. Prévoteau.

« Je panse en plein air, deux et même trois heures après la piqûre; cela ne fait rien à la chose, mon remède réussit toujours.

« Prenez une racine du gros coton ou coton-pierre, d’un pied de long environ et d’un pouce de diamètre, grattezen la première pellicule noire, absolument comme on gratte la pellicule du manioc. Pulvérisez ensuite le bois, et ajoutez trois doigts de tafñia, mêlez et broyez bien le tout, et faites ensuite avaler au malade.

« Séparez ensuite le marc en deux, faites chiquer une partie, et avaler à mesure le suc qui en est exprimé, et avec l’autre frottez le membre de haut en bas et appliquez sur la plaie ; faites des frictions pendant deux heures, en ayant soin

* de renouveler ce tafña sur le marc à mesure qu’il est épuisé. »

M. Prévoteau m'a assuré qu’il avait pansé à la Rivière-Salée plus de 500 personnes, sans en perdre une seule, et que ce remède était fort en usage dans les communes de Sainte- Luce, de la Rivière-Salée et de leurs environs; il tenait ce remède de M. Charles Chassin, ancien habitant, qui lui-même l’avait eu d’une Caraïbe.

Je ne sache pas que la racine du cotonnier, dans la médecine du pays, soit employée à d’autres usages.

Pansement par l’Acacia (Acacia Farnesiana).

« Vous faites des scarifications, vous appliquezdes ventouses, ou vous faites sucer la plaie, comme dans tous les traitements; puison prend un morceau d’écorce d’acacia de six à huit pou-

ces de long, et d’un pouce à un pouce et demi de large à peu près. On dépouille cette écorce de sa pellicule verte. Si le malade a de bonnes dents, on lui donne cette écorce à mâcher et on lui fait avaler le jus, etpar-dessus, un bon coupde taña; ou bien on extrait le jus, on le mêle au tafia et on fait avaler le mélange, d'environ un verre à toast. Si le serpent est gros, on donne ainsi deux ou trois doses. On met ensuite sur la piqûre le marc qui reste, mêlé avec du tafa et du sel.

« Pour tisane, si le malade a soif, eau et tafia. Quand le malade est mordu à la jambe ou au pied, les nègres lui mettent une jarretière avec l'écorce d’acacia,

« Le pansement se fait à froid. »

Ce remède m'a été envoyé par M. Duchatel, qui le désigne sous le titre de traitement Caplaou, parce qu'il est en usage sur son habitation parmi les nègres ainsi nommés : M. Duchatel ajoute qu’il en a toujours vu de bons effets.

L’acacia à fleurs jaunes est un arbrisseau fort commun à la Martinique. M. Levacher, dans son Guide des maladies de Sainte-Lucie, le donne comme un bon antiseptique qui déterge la surface des ulcères les plus sordides, arrête la gangrène, etc., etc. Non-seulement quelques personnes s’en servent comme d’un remède curatif de la piqûre du serpent; mais quelques-unes me l’ont vanté comme un préservatif contre cet accident. C'est l’écorce d’acacia qu’employait cet homme dont {es Antilles ont parlé dans le temps, et qui se donnait pour un preneur de serpents ; il savait, disait-on, les charmer, les engourdir, s’en faire obéir, on en citait des merveilles ; plusieurs fois il avait réclamé de l'autorité municipale une récompense en retour de son secret ; quelques-uns s’indignaient qu’on attendit si longtemps pour faire une aussi précieuse acquisition. Je fis venir cet homme, et en présence d'un grand nombre de personnes, je le mis en face d’un très-moyen serpent gris déjà affaibli par plusieurs jours de captivité. G***, après s'être fait arranger par un camarade, se présenta dans l’arène : il mâchaiïit d’une herbe que nous reconnûmes pour être l’écorce d’acacia ; il en cracha le jus à : plusieurs reprises sur le serpent (absolument comme au temps de Lucrèce), cria, gesticula, fit enfin toutes sortes de

SR RP TIRE RER RAR a

— Ali —

grands mouvements, Mais n’osa jamais toucher à l’animal, malgré le rire de toute l’assemblée. Enfin, notre spirituel compatriote Auguste de Maynard, ennuyé de toutes ces jongleries, sauta sur leserpent, le saisit par le cou, et se tournant vers G*** qu'il fit reculer, il lui montra que de la hardiesse avec un peu d'adresse aurait pu le tirer d'affaire et pouvait être un très-bon talisman, même contre le serpent. Ab uno disce omnes.

L’acacia est très-employé à Sainte-Lucie.

Ne 143.

De l’épineux blanc.

Chardon bénit (Argémone mexicana). — Ecorce épineux blanc (clavalier des Antilles, Zanthoxylum.) — Poivre de Guinée. — Tafia et vin rouge.

« Prenez un gros 1/2 de graines de chardon bénit, un gros 1/2 de poivre de Guinée, un morceau commele doigt d’écorce épineux blanc, le tout bien pulvérisé, et mis dans une bouteille de bon tafa. Vous donnerez un petit verre à liqueur, selon l’âge de l'individu mordu.

« S'il y a vomissement, on récidivera les doses jusqu’à ce que le vomissement soit entièrement passé, s’il y a du froid également; on donnera pour une piqûre ordinaire deux ou trois coups; pour appareil, on imbibera une compresse avec le remède, l’on aura soin de la mouiller de temps en temps, ou bien on se servira de l’alcali avec l'huile d'olive.

« Pour tisane, on mettra une cuillerée de taña et un verre de vin rouge dans une bouteille d’eau. »

La base de ce remède est l’épineux blanc, plante que nous n’avons point vue figurer jusqu'à présent : mais le véhicule est toujours du tafa. |

Ce remède m’a été communiqué par M. le pharmacien Bernard Carbouère comme étant fort en crédit au Lamentin. J'ai su aussi que depuis longtemps l’épineux blanc était employé au Gros-Morne par MM. Duvalon père et fils, et qu’ils y ont une grande confiance.

L'épineux blanc à feuilles de frêne, pour le distinguer de

l'épineux jaune, est un zanthoxylum de la famille des térébinthacées ; son écorce est aussi employée dans quelques tisanes comme fébrifuge et comme antisyphilitique.

te marrtrermrtttttenrtretniett

Remède par le trèfle (aristolochia triloba), de M. E. Cottrell, du Macouba.

« Faites infuser une poignée de racines de trèfle du pays dans une bouteille d'esprit de tafa; ajoutez des cendres de pipe.

« Faites prendre à la personne mordue un petit verre de cette infusion; il est rare qu’on soit obligé de donner deux verres.

«Prenez du chardon bénit, des pavots du pays et de la malnommée, de chaque, une poignée ; un citron coupé; faites bouillir le tout dans un vase d’eau, pilez et ajoutez un peu d’esprit de tafña; faites avec ce mélange un cCataplasme, et mettez sur la plaie.

« Je ne donne aucune tisane particulière ; je fais observer un régime sans sel, je tiens le malade couché, et lorsqu'il est sur le point de sortir de l’hôpital, je lui donne une médecine. »

M. E, Cottrell m'a assuré qu’il avait pansé ainsi un trèsgrand nombre de personnes, et qu'il n’avait perdu aucune d’elles. Non-seulement il considère le trèfle du pays comme l’antidote de la piqûre du serpent, mais il croit cette

plante antipathique au serpent. « Ayant remarqué, me dit-il,

que les lieux où le trèfle se trouve en abondance avaient peu de serpents, j'en ai fait planter dans le jardin potager qui entoure ma maison, et où j'avais habitude de tuer beaucoup de serpents : depuis que je suis ainsi gardé par le trèfle, je n’ai plus tué un seul serpent. »

J'ai trouvé cette opinion sur le trèfle chez plusieurs autres personnes.-Je signale ce fait à l’attention des observateurs, mais je ne garantis rien.

RE Ne

Remède par la calebasse d'herbes.

« Il faut commencer par poser sept ventouses sur la partie piquée et plus haut, et dire à chacune d’elles : « Venin, arrête

ton cours ! » — Comme Judas a trahi Notre-Seigneur, les sept ventouses sont en l’honneur des sept plaies qu'a souffertes

Notre-Seigneur Jésus-Christ ; puis un Pater et un Ave à chaque

ventouse.

Le

« Prenez de la poudre de pipe (un dé à coudre), — neuf feuilles de calebasse d'herbes, — neuf petits paquets de piedde-poule, — neuf paquets d’herbe à couteau, — neuf paquets de bouton d’or, — neuf paquets de malnommée rouge, — un morceau d’écorce de la racine de bois immortel.

« Ceci fait, on y ajoute un #uce de tafa, et l’on purge trois doigts de ce jus, que l’on fait avaler à la personne piquée. Ensuite, vous enveloppez avec grand soin toute la partie enflée de feuilles de calebasse d’herbes, que vous avez soin de faire passer au feu.

Pour tisane. — « Trois feuilles de calebasse de bois, — un morceau de lierre fendu en sept, — une poignée de malnommée rouge, — un morceau de la racine de bois immortel, que vous fendrez également en sept; il ne doit être que de la grosseur d’un pouce et pas plus long, — sept brins de piedde-poule, — sept brins d'herbe à couteau, le tout bouilli dans deux verres d’eau et un tiers de tafa. Le premier jour, on donnera de quart d'heure en quart d’heure une tasse de tisane au malade ; le second jour, on lui donnera une tasse par demi-heure.

« Si le malade n’a plus de fièvre après les vingt-quatre hevres, ne lui donnez plus de tisane, mais continuez le traitement indiqué plus haut. »

Outre deux plantes nouvelles, la calebasse d'herbes (Cucur=

bita lagenaria) et l'herbe à couteau (Garex), nous trouvons ici pour la première fois la recommandation d'une prière.

Ces pratiques superstitieuses accompagnent toujours le pansement, lorsque le pansement est fait par un nègre. Si je rapportais toutes les bizarreries qui m'ont été racontées à cette occasion, cette enquête dépasserait toute mesure. Ainsi, le nègre de M. L. Lalung, dont j'ai donné plus haut le remède, commence par s'informer si le nègre piqué du serpent s’est livré à certains actes, depuis vingt-quatre heures, et comme cela a lieu presque toujours, le panseur, avant de donner le remède, se rend à la rivière la plus prochaine, la passe et repa-se à plusieurs reprises, y lave sa chemise, etc., etc., et tout cela de l’air le plus sérieux du monde, tout comme un homæopathe ou un magnétiseur, et ce n’est qu'après qu'il s’est livré à toutes ces momeries qu’il revient auprès du malade.

Le plus ordinairement ie panseur n’opère que dansle secret, hors de la vue du maître, et surtout des médecins, dont la présence détruirait le charme. Un panseur ne doit point toucher au pansement fait par un autre panseur.

On: m'a dit et je n’ose le redire, tant la chose me paraît une épigrammé faite à plaisir, qu’il y a des panseurs qui ne touchent point à la piqûre même, mais qui se contentent d'arranger, c’est-à-dire de panser le membre du côté opposé.

La présente recette m'a été procurée par M. Henri Desrioux, qui la tient d’un nègre de son habitation du Prêcheur, Ce nègre était, il y a quelques années, très-renommé comme preneur de serpents. M. de Saint-Hilaire, qui l'avait vu opérer, en ayant parlé à M. le comte de Bouillé, alors gouverneur de l’île, celui-ci eut le désir de voir par lui-même. On fit donc venir notre homme avec ses serpents ; il les prit, joua avec eux, les passa autour de son cou, fit cent tours pareils avec une telle audace, que tout le monde en fut émerveillé ; mais un des assistants ayant tué un des serpents, on découvrit que les crocs que le nègre avait d’abord fait voir n’étaient pas les crocs montés, les crocs de service, les véritables crocs (ainsi que nous le verrons plus tard) ; que ceux-ci.avaient été ar-

rachés et que les serpents n’avaient que leurs crocs de re- M change, crocs rudimentaires et sans action. Le fourbe reçut

un châtiment, mais il ne perdit pas sa réputation, il en revint,

comme reviennent les charlatans de toute publicité, avec un peu plus de renom. Mais ce qu’il y a de plus sérieux, C’est

CœêRs of à ab 2 à

PR Era

qu’il a été piqué deux fois du serpent, tout psylle qu'il est, et que de la dernière fois il conserve une ankylose du poignet.

La calebasse d'herbes employée dans cette formule est, suivant le père Labat, de la même espèce que la calebasse d'herbes d'Europe, d'où selon les apparences on en a apporté des graines (voyez tom. III, page 265); cette plante est administrée quelquefois comme purgatif. J'en ai moi-même fait usage et je lui ai trouvé des effets drastiques.

L’herbe à couteau est une graminée assez insignifiante.

Le pied-de-poule (Elusine), que nous avons vu déjà dans quel-

‘ques formules précédentes, est aussi une petite graminée qui pousse entre les pavés des rues, surtout le long des ruisseaux. On lui croit à la Martinique des vertus très-puissantes ; C’est un vrai réveille-mort, me disait une garde-malade: aussi est-il administré in extremis à tous les malades.

Quant à cette recette dans son ensemble, il faut qu’elle ait eu des succès; car ce n’est point au Prêcheur seulement qu’elle existe, elle s’est propagée dans différents quartiers de l’île, notamment à Sainte-Marie, ainsi qu’on le verra par la formule suivante.

Autre formule du remède précédent.

Fremier pansement. — Pour boisson une cuillerée à café de thériaque dans un petit verre de rhum où il y a de la racine de trèfle. Si le malade se plaint, il faudra lui donner une seconde dose de la boisson susdite, mais ce ne sera qu’une heure après la première. Il faudra faire trois incisions de chaque côté de la piqûre et y appliquer les ventouses ; après cela frictionnez l’endroit de la piqûre avec un peu d'huile tiède, toujours en descendant vers les extrémités des articulations; appliquez sur la piqûre un emplâtre de gingembre, de sel et de rhum un peu tiède, sur une feuille de calebasse d'herbes, et ensuite un vésicatoire au haut de la piqûre. Toutes les deux heures une prise de quinquina, pendant les premières vingt-quatre heures.

Second pansement. — Vingt-quatre heures après, levez l’appareil et mettez sur la plaie moitié écorc2 de bois immortel, moitié gingembre, un peu de sel et du rhum, le jus de six

citrons, et cela après avoir bien frotté la plaie comme dans le premier pansement.

Tisane. — Deuxracines de pied-de-poule, un petit morceau de bois immortel, quatre branches de malnommée rouge, toujours tiède. Si le malade se tourmente, il faut lui donner trois cuillerées d’huile de palma-christi, trois cuillerées de verveine, trois cuillerées d'ortie que l’on fait bouillir pour être clarifiée, et une cuillerée de vinaigre : cela se donne de quart d'heure en quart d'heure, à la dose d’une cuillerée. Quatre jours après la piqûre, une médecine d’huile.

Pour la gangrène. — L'herbe à blé dans l’huile d'olive un peu tiède; pour l’enflure, herbe mouron qui lève sur le fumier.

Pour les femmes enceintes : au lieu du rhum, on donne de la thériaque dans l’eau de gombo, mais on emploie les mêmes remèdes.

Pour la rélention d'urine. — Une tisane faite avec un petit morceau de la racine d'herbe à panache, dans laquelle on ajoute une pincée de sel de nitre.

Voici quelques lignes dont M. L. Littée a bien voulu accompagner l'envoi de cette recette :

« Mon vieux camarade,

« J'ai lu, dans le journal Les Antilles, plusieurs recettes pour « le pansement de la piqûre du serpent consignées dans votre « Enquële; je vous en envoie une qui m'a été donnée il y a « plusieurs années par ma cousine, M°** Littée-Amelin, quis’en « servait avec succès; elle la tenait du nègre Barthélemy, qui « jouissait au Gros-Morne d’une grande réputation pour là « piqûre du serpent. »

En effet, nous trouvons dans cette recette l’emploi de la calebasse d'herbes, mais il est combiné avec l'emploi de beaucoup de plantes précédemment indiquées ; en outre, ily ena d’autres qui n’ont point encore paru, telles que l’ortie, l'herbe à blé, l'herbe à panache, etc. J'ai déjà dit que l’'énumération de toutes les herbes employées dans les recettes contre la piqûre du serpent serait une flore complète de la Martinique. Nonseulement dans chaque quartier, mais dans chaque habitation, le pansement présente quelque modification. Je cherche à donner une idée de cette variété, en rapportant les formules

qui offrent le plus de différences; mais on conçoit que j'ai dû négliger celles où la diversité ne consiste que dans un ou deux ingrédients différents. C’est pourtant à ces légères différences de leur remède que les auteurs d'ordinaire attribuent son efficacité.

N° 47, Du Citron.

Yous donnez trois doigts de jus de citron dans un verre, une heure après, une pareille dose; ensuite on laisse un intervalle de deux heures pour la troisième dose; on continue les doses de cette manière jusqu’au moment où les douze heures sont

‘écoulées. |

On scarifie la plaie, ensuite on y met un cataplasme composé du marc des citrons, de poudre et de sel, l’on frotte doucement la partie mordue avec du citron, afin d’en faire entrer le suc dans les pores.

Si l’enflure continue quelques jours sans danger de dépôt, on la fera cesser en la bassinant avec une décoction d’herbes à charpentier bien bouillie, dans laquelle on ajoutera du tafia. Il faut que le bain soit tiède.

J'ai parfaitement réussi à enlever l’enflure avec le remède du docteur Havard, savoir : une grosse poignée patates du bord de mer, une idem feuilles figues bananes sèches, une poignée pied-de-poule ; faites bien bouillir le tout, laissez refroidir, trempez la partie enflée dans cetteeau, après y avoir ajouté une bouteille de taña, et faites tremper à froid trois fois le jour; la même décoction sert pour trois ou quatre jours en y ajoutant du tafia tous les jours.

Si la fièvre, ou la fluxion de poitrine, ou enfin le dépôt, se manifestaient, il faudrait laisser de côté les remèdes pour la piqûre du serpent et s’occuper de la maladie.

Remède du docteur Havard, pour la fluxion de poitrine.

Si la fluxion de poitrine se fait sentir, faites vomir de suite avec l’émétique, posez un large vésicatoire sur le point, donnez beaucoup de lochs, d'huile de palma-christi et de kermès toutes les heures, pour tenir le ventre libre.

Remède pour faire tomber la chair morte et guérir la gangrène.

Une cuillerée d’huile d'olive, une idem gros sirop, deux idem vin, un jaune d'œuf, un peu de farine de froment pour donner de la consistance ; passez le tout au feu pour le faire cuire et en faire une bouillie.

J'ai choisi cette formule entre un grand nombre d'autres dans lesquelles l'emploi du citron est recommandé. Elle m'a été donnée par M. le docteur Cornette de Saint-Cyr, qui la tient de M. Huyghes Deshetages, du Marin. De tous lesremèdes indiqués jusqu’à présent, le citron est celui qui me paraît le plus répandu; tantôt il est général à tout un quartier, tantôt particulier à une habitation, quelquefois il est employé seul ; d’autres fois il entre dans le remède comme élément, en même temps que d’autres plantes, ainsi qu’on l’a pu voir dans plusieurs des recettes précédentes ; il m’est venu de tous les côtés, de Sainte-Anne et de la Basse-Pointe.

Voici ce que m’enécrit l’anonyme Jean-Joseph, déjà nommé (et qu’à sa malice de bonre compagnie j'aurais du déjà reconnaître pour M. de Curt): «Le but de cette longue lettre est « de vous parler du citron; c’est d’après mon expérience (l’au- « teur, si je ne me trompe, a bien près de quatre-vingts ans), « le premier de tous les remèdes de serpent. Je ne l’ai jamais « vufaillir et je l’ai employé pendant trente ans dans mon ate- « lier, dont près de la moitié a subi la morsure du serpent, « quelques-uns deux ou trois fois. Je n’ai vu d'accident qu’une « fausse couche. »

« Voici la manière de s’en servir : si l’on a le maileus d’être mordu du serpent, il faut aussitôt manger quelques citrons, graines et pulpe; frottez ensuite la plaie avec plusieurs autres, laissez faire desscarificat'ons sur les piqûres des crocs, si vous vous en sentez le courage, et couvrez ces plaies avec des tranches de citron, puis d’'heureen heure, pendantles premières douze heures, avalez un verre à toast de jus de citron, puis éloignezles verres de jus de citron de deux en deux heures,

de trois en trois heures; continuez de renouveler les tranches de citron sur la plaie, et arrosez même tout le membre avec du jus, le plus souvent possible. A moins de ces morsures contre lesquelles tout remède est inutile, soyez sûr que le malace guérira.

« La plupart de mes nègres, ajoute l’auteur, savent administrer un remède aussi simple : un d'eux qui fait commerce de vers palmistes, et qui, pour en avoir, est obligé d’aller couper les palmistes nains au milieu des bois, ne marche jamais sans porter quelques citrons sur lui; et bien lui en prend, car dans une de ces excursions, ayant été mordu par un serpent, il se pans: sur-le champ et vint achever son traitement dans sa case. |

« 11 y a cinq ou six mois, le même jour, un de mes nègres, un nègre de la Grande-Anse, un de l’Ajoupa-Bouillon, et un homme de couleur libre de mes environs, furent piqués du serpent ; il y eut aussi un cheval du médecin M*** qui le fut également. Le nègre de l’Ajoupa-Bouillon, celui de la Grande- Anse, pansés par des remèdes différents, moururent; l’homme libre resta longtemps paralysé, le cheval même du médecin est mort; mon nègre, pansé avec le citron, était au travail après dix jours : encore trois ou quatre jours avaient-ils été accordés de générosité pour la convalescence.

« Vous n'êtes peut-être pas sans curiosité de savoir Comment le pansement par le citron s’est introduit à la Martinique? Un jeune homme nommé M. Lartigues, qui depuis est mort de la fièvre jaune, en causant au père Cairéti une frayeur épouvantable, avait habité Sainte-Lucie, où le citron était employé. Se trouvant un jour chez M"° de ‘T***, au moment où l’on portait à l'hôpital une négresse piquée du serpent, il parla de l’efficacité du citron avec tant de conviction, qu'on lui confia la négresse sous la surveillance de M. Dariste aîné, médecin de l'habitation. Celle-ci fut guérie, comme l'avait promis M. Lartigues, en peu de jours. Mais cequiachevale triomphe du citron c’est que M”°de C**, aujourd’hui en France M"° de C***, nièce de M°° de T***, vint,un livre à la main, nous montrer que le remède n’était pas si nouveau qu’on le pensait, car le livre qu’elle tenait de ses belles mains r’était autre que les Géorgiques de Virgile, traduites en vers par M. l’abbé Delille; et elle nous fit lire dans la préface que sous l’empereur Auguste, des

condamnés à mort par la piqûre des vipères étant conduits au supplice, un d’eux, tourmenté de la soif, mangea quelques citrons. Or, celui-ci fut le seul qui résista à l’action du venin des vipères. La chose ayant été rapportée à l’empereur, il ordonna de répéter l’expérience sur d’autres criminels, et il fut dès lors constaté que le suc de citron préservait des effets du venin du serpent.

« M. de C**#, père de M" de C***, était tellement pénétré de cette vérité, qu’il avait soin de faire conserver du jus de citron sur son habitation de la Basse-Pointe, afin d’en avoir sous la main au moment du besoin, et même lorsque la saison ne permettait pas d’en avoir de frais. »

Je n’ai point une traduction des Géorgiques de Delille, pour vérifier le fait cité par M. C***; je prie le lecteur qui possède ce volume d’en faire la recherche pour moi. Mais ce qui me paraît certain, d’après cettehistoire, c’est que nos dames créoles lisent Virgile. Or, d’après Quintilien : Ille se profecisse sciat, cui Virgilius valde placebit. Que celle-là sache qu’elle estfemme d'esprit, qui se plaît à la lecture de Virgile. Gomme jai l’honneur de connaître M"° de C***, je puis joindre mon sentiment à celui de Quintilien.

Voici en faveur du citron une autre grave autorité. Un habitant des gorges de la Montagne-Pelée, quatre-vingt-quatre ans passés dans les bois! mais une vigueur de corps, une vigueur d'esprit à nous faire envie à tous, même aux plus jeunes, même aux plus forts, le vers de Virgile droit et courant : Cruda dei viridisque senectus ! le doyen des hommes de cœur, le type du vieil habitant créole, du planteur comme l’imaginerait un Walter Scott ou un Cooper, dans toute la poésie des souvenirs, au temps qu’il fallait se battre contre les Caraïbes, les nègres, les Hollandais , les Anglais, lesserpents, les ouragans, contre la nature tout entière; celui qui pourtant, dans sa longue vie, n’a connu d'autre ennemi que le puceron destructeur des cafiers! M. Filassier, cher à tous ses amis! il est pour le citron. Voici ie pansement qu’il a bien voulu me dicter.

POP DT SNS PEN Ver DE DER Ve Eee re

Pansement de M. Filassier.

« J’incise les emplacements des crocs fortement avec une Jancette, je fais saigner mes incisions en meurtrissant les parties d’alentour. Je fais une ventouse avec une petite calebasse et du tafia, et je mets sur les incisions deux ou trois ventouses, si cela est nécessaire : je laisse ces ventouses tomber d’elles-mêmes, j'obtiens ainsi assez de sang.

« Je fais passer des citrons au feu, et je frotte quatre ou cinq citrons sur les plaies, après j’applique dessus une compresse imbibée d’alcali.

« Pour tisane. Trois feuilles calebasse des bois, deux brins malnommée, un pied de pied-poule, le tout bouilli dans en-

viron deux bouteilles d’eau.

« Pour le lendemain, même tisane et frottez le membre avec huile, sel et tafa, et le marc des plantes qui ont servi à la tisanne. Au troisième jour, purgez avec le jalap. Immédiatement en arrivant je donne un verre d'huile d'olives, dans lequel j'ajoute sept ou huit gouttes d’alcali. »

M. Filassier a pansé ainsi une foule de personnes avec le plus grand succès. Enfin ce que le citron a encore pour lui, ce qui doit le faire préférer à bien d’autres remèdes, c’est qu’il n’exige aucune préparation, qu’il est à la portée de tous; car c’est ici une plante des champs et des bois, qui vient sans culture. Il ne faut pas le chercher longtemps; lorsqu'on est obligé de faire quelque course périlleuse, on peut s’en procurer sans embarras. Ce n’est pas un lourd fardeau dans la.poche du chasseur ; et cependant telle est l’incurie humaine, que je ne connais personne ici qui prenne cette

simple précaution !

Hors de cette colonie (si jamais ces lignes vont jusque-là) on s’étonnera de me voir répéter aussi souvent que tel remède est employé par M. un tel, que tel autre porte le nom de celui-ci, tel autre le nom de celui-là. On se demandera si ce peuple était un peuple de nrédecins, et que signifie cet étrange traité de matière médicale. Que l’étonnement s’accroisse encore, qu’on sache que tes noms sont les noms de riches habitants, de propriétaires, occupés de soins nom-

breux, de pères de famille, de belles dames, oui, de belles

dames, qui souvent quittent affaires, plaisirs, sommeil, tout

pour aller même au loin porter secours à quelque nègre

souffrant! Rien de plus commun ici que ce rôle de la dame

de charité, si respecté en Europe. On sait que dans une habi-

tation le soin de l'hôpital est en première ligne. La maîtresse du logis en est la première et la meilleure hospitalière. Or,

sous la hutte du nègre, il n’est pas rare de voir un hommeé

superbe, une dame hautaine, qui fléchissent les genoux, qui. oublient toutes les fausses délicatesses du salon et du boudoir

pour se livrer aux soins les plus repoussants ; tout s’ennoblit

sous leurs mains, on > croirait au temps d’Homère! C’est

Nausicaa la princesse, ou Podalyre le héros: ni cette gangrène horrible, comme je vous l’ai dit, ni tous ces soufiles de mort,

ne leur font peur. C’est la main d’un ange et le nez d’un vieux

médecin. Je dis que la Bible d’elle-même n'offre rien de plus

beau. Est-il encore une scène plus touchante que cette

Page 1