‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 4 sur 93 · ENQUÊTE SUR LE SERPENT · texte numérisé non relu

ENQUÊTE SUR LE SERPENT

Les serpents réunis par les naturalistes et par les voyageurs au Muséum d'histoire naturelle de Paris ont été divisés en cinq cent et une espèces bien distinctes, e

On a reconnu que les venimeux étaient pour un Er dans ce nombre, ce qui à pu être établi d’après les renseignements recueillis sur leurs habitudes et d’après les crochets particuliers dont ils sont armés.

Parmi les serpents venimeux, le Boïquira ou Serpent à sonnetles tient le premier rang ; il se trouve dans tout le continent de l'Amérique, et sa piqûre est mortelle en moins de six à huit minutes. Après lui vient le Nuja ou Serpent à lunettes qui existe dans l'Orient, et enfin notre Trigonocéphale où Fer de lance. (J'écrivais cela dans la première édition de cette enquête. Je n’avais placé le Fer de lance qu'au troisième rang ; c'était injustice ou partialité de compatriote, aujourd’hui que j'ai pu comparer les uns etles autres plus exactement. Pour le Naÿa, il ne peut y avoir aucun doute. Malgré l’aspect redoutable qu’il se donne, lorsqu'il est en colère, en enflant son cou, —ses crocs, petits, sillonnés etnon canaliculés, son corps de quatre à cinq pieds au plus, ne sont pas comparables aux crocs et au corps du Fer de lance. Aussi le Naja est-il rangé parmi les serpents Protéroglyphes ; ilnefaitpointpartiedes terribles Solénoglyphes, véritable famille des Atrides del’ordre des Ophidiens.Quant au

— dd —

Boiquira ou Crotule, toutes ses pièces mises en regard de celles du Fer de lance, au plus les peut-on mettre ex æquo. Encore, l’alarme que le Crotale sonne avec sa queue prévient de sen approche et en diminue le danger. En effet, dans les récits des voyageurs mêmes à travers les prairies américaines, on ne s’en préoccupe pas beaucoup. Cowper ne lui fait jouer aucun rôle dans ses romans. Enfin, tous les naturalistes, Daudin, Oppel, placent le Fer de lance, pour sa taille et son venin, en tête des serpents -venimeux.) A la Martinique, sans faire du tort aux Dites on peut dire que le serpent Fer de lance est la plus grande célébrité animale. C’est un des attributs caractéristiques du pays. Quand on en fait le blason, le serpent occupe la première place. Il y est extrêmement redouté; qui oserait dire le contraire? Mais en ceci, comme en tout, l’habitude nous a aguerris; excepté à l’occasion de quelques accidents extraordinaires qui raniment l’effroi dans les cœurs, on n’y pense presque pas. L’étranger qui nousvisite et qui a oui dire des choses si terribles du serpent s'étonne de notre sécurité à l'endroit de ce reptile : ses appréhensionsnous paraissent exagérées et sontpour nous unesource de plaisanteries. Le Martiniquais s’est résigné à vivre avec son ennemi, depuis longtemps il n’entreprend rien contre lui. Le serpent a été plus heureux que le Caraïbe, on a été obligé de lui faire sa part. A lui les halliers, les bois, tout ce qui n’est point habité par l’homme. On ne le recherche que lorsqu'il se montre sur les terrains cultivés : on peut dire qu’il restreint la jouissance de la campagne, qu’il en limite les plaisirs ; ici point de ces abandons à l’ombre des vieux arbres, point de ces rêveries à travers champs sans guide et sans réserve, l'amour a fui les .bocages, la chasse n’est plusun amusement, partoutetsans cesse il faut avoir présent à l’esprit ce vers du poëte qui semblerait avoir été fait sous l'inspiration des lieux : Fugite hinc, latet anguis in herba. Ceci n’est point un léger désagrément; mais ce n’est pas tout : comme au Minotaure ancien, comme à tous les monstres, il nous faut chaque année payer un tribut au Fer de lunce, et ce tribut, ainsi que nous le verrons, est de plus d’une tête. | L'histoire du reptile s’est ressentie de cette trêve faite avec lui. Cette histoire ne consiste qu’en récits malheureux, en traditionssuperstitieuses, en analogies tirées d'observations faites

Page 1