III. — MOYÉNS DE REMPLIR LA TROISIÈME INDICATION
Les accidents auxquels il faut alors parer sont si nombreux et si divers (Voy. partie pathologique) qu’il est impossible de donner des règles là-dessus ; quoique le nombre de gens qui succombent soit considérable, il n’y a rien d’établi. En géné-
ral, lorsque le mal empire, on se contente d'augmenter et de
rapprocher les doses des infusions alcooliques; on les varie, on les entasse jusqu’au refus de l’estomac ; on ramasse tous les panseurs à la ronde, — c’est un véritable sauve-qui-peut général; — chacun y met son grain de sel, absolument comme au thé de M"° Gibou. Je demande pardon de me servir d’une pareille comparaison dans un sujet aussi triste, mais elle représente si bien ce qui se passe alors! L’axiome: Melius anceps quam nullum, est appliqué par l'entourage du malade dans sa plus grande acception (1).
(1) Une personne présente à l’une de ces déplorables scènes, me l’a ainsi racontée : c’était à l’occasion de la piqûre de M. de P°". Trois panseurs s’étant rencontrés auprès du malade, ils demandèrent à se consulter, donnant pour raison qu’ainsi bien faisaient les médecivus : on les introduisit dans le salon, Voyez-vous d’ici en face l’un de l’autre ces trois augures
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s’il y avait une forte réaction, mouvement fébrile après les premiers accidents, M. Guyon conseille de recourir à lasaignée, «autant, dit-il, pour obvier aux congestions qui tendent à se former que pour diminuer la somme du venin, en diminuantle sang qui en est le véhicule. » (Voy. les expériences de M. Leurret, Journal des Progrès.j En effet, j'ai oui dire par des habitants et même par quelques médecins que dans les cas de fluxion de poitrine ils avaient eu de bons effets de la saignée.
Il y en a qui donnent l’émétique comme sudorifique; peutêtre serait-ce, dansles cas de pneumonie, une occasion de l’employer à haute dose, suivant la méthode du docteur Rasori. Je rappelle aussi que c’est dans le cas de pneumonie, suite de la pipûre des serpents à sonnettes, que le polygala seneka a été préconisé en Amérique.
Enfin, quand il y a refroidissement général, sueurs collantes, syncopes répétées, que le tableau offre une grande ressemblance avec le dernier accès d’une de ces fièvres per-
africains? O Molière, ils ont été plus foris que Loi! — Ca ou fuis, compère ? dit celui-ci à celui-là, — Moin bali bagage moin (je lui ai donné ma chose), — Et ou, compère? (et vous, compère), — Moin bali ta moin (je lui ai donné la mienne). — Et bin à présent, reprit le consultant, laissezmoin ba li ta moin (laissez-moi à présent lui donner mon remède à moi), — C’est ainsi qu’ils se passèrent la casse et le séné, tout comme des D. M. P. Mälheureuse profession celle qui prête à de pareilles parodies!
Ne vaudrait-il pas mieux, dans des cas pareils, abandonner le malade à la nature! Voici ce qu’on lit dans l’une des dernières gazettes médicales (26 avril), à propos de la piqûre de la tarentule, étudiée par M. Gazzo : « Quand la maladie est abandonnée à elle-même, elle augmente pendant « lois jours au point de simuler l’apparence de l’affection la plus grave, « du choléra ou du tétanos. A partir du quatrième jour, elle décroît et se « termine {oujours favorablement au quatorzième ou au quinzième. Les « symptômes les plus constants sont les suivants : respiration anxieuse, « toux convulsive, voix agitée, rauque et ténue, cardialgie, vomituritions, « contraction des muscles abdominaux, suppression de la sécrétion uri- « naire, constipation, crampes et spasmes des membres supérieurs et in- « férieurs, froid glacial et sueur visqueuse sur tout le corps, cuisson et « douleurs très-vives dans la partié mordue, douleurs répandues par tout « le corps et convulsions, »
Est-il piqûre de serpent qui offre un développement de symptômes plus redoutables? Et tout cela, après trois ou quatre jours, rentre dans l’ordre par l’emploi de quelques boissons diaphorétiques! On ne meurt pas! Comment pouvons-nous connaître toutes les ressources de la nature, si nous nous hâtons de troubler ses opérations par des médications précipitées?
nicieuses si communes en ces climats, quelques personnes,
témoins des bons effets du sulfate de quininedans ces fièvres, pensent que ce sel doit être le remède de cette extrémité. Plusieurs lettres m'ont été écrites pour me le recommander. Oui, sans doute, le sulfate de quinine et toutes les préparations de quinquina pourront être employés. C'était la pratique du vénérable médecin Gaubert, dont le souvenir est encore dans bien des mémoires à la Martinique ; je m'en suis mn: à en feuilletant les cahiers de recettes de quelques habitations qu’il assistait. Mais M. Gaubert employaitle sulfate de quinine avec méthode, avec tâtonnement, par gradation, comme doit l’employer un médecin, jamais sans mesure, à plein poing, en versant dans le creux de la main, sans balance, jamais dans des lavements de rhum, etc., etc. J’ai souvent entendu préconiser cette médecine chevaleresque, j'y ai assisté en baissant la tête, par concession d'état et qu’on m’arrachait; par désespoir, par aveu de mon impuissance, mais sans complicité d'esprit du moins. J’ai trop bien gravé en moi cette parole du philosophe Saint-Martin : La main de l’homme gâte tout ce qu’elle touche sans prudence.
Quant aux cas d’amaurose, paralysie, hypocondrie, etc., qui, comme nous l’avons vu, succèdent quelquefois à la piqûre du serpent, leur opiniâtreté les fait rentrer dans le domaine de la médecine ordinaire et laisse malheureusement tout le temps d'essayer contre elles de toutes les médications établies. 11 faut seulement ne point passer trop rapidement d’une médication à une autre, sans prendre le temps de s'être assuré de l’insuffisance de celle que l’on a quittée. Le temps a fait souvent des cures que beaucoup de drogues et beaucoup de médecins n’avaient pu faire ; la persévérance conserve ici ses avantages comme en toutes choses de la vie; et malade qui change souvent de remèdes et de médecins, mauvais
signe.
Résumé du pañsement conseillé par l’auteur de cette enquête.
4e Aussitôt qu’on est piqué par le serpent, sur-le-champ même, sans faire un pas de plus, placer une ligature à un pouce au-dessus de la piqûre, avec une cravate ou une bretelle; serrer convenablement ; 2° Examiner les plaies, en reconnaître le nombre, juger, par
l'intervalle qui sépare l'empreinte, des crocs de la grosseur du serpent, retirer les crocs s’il y en à qui soient cassés dans les plaies ; )
3° Essuyer la plaie, la sucer soi-même ou la faire sucer for- - tement à plusieurs reprises pendant cinq ou six minutes;
4° Frotter les plaies avec du citron ou de l'urine, ou des chlorures, ou bien avec toute autre des infusions qu’on aura sous la main, mais frotter rudement, de manière à insinuer le liquide dont on fera usage au plus profond des piqûres;
5° Cautériser avec le fer rouge ou bien avec un des caustiques indiqués, surtout avec le caustique de Vienne ou la pierre à caulère, après scarification des plaies ou sans scarification, après application d’une ou deux ventouses ou sans cette application ;
6° Coucher le malade chaudement, lui faire prendre une des infusions recommandées et relever ses esprits s’il est effrayé ;
7° Essayer de prévenir le phlegmon par des applications émollientes résolutives ; si la suppuration n’a pu être évitée, ouvrir une issue au pus par des incisions multipliées et bien placées ;
8 Dans le cas d'accidents graves et généraux, s’abandonner au médecin.
J'ai reçu ces jours-ci la visite de M. le comte de Goertz, jeune voyageur allemand, chargé par son compatriote le docteur Lenz d’expérimenter les effets de l’eau de chlore sur la piqûre du Fer de lance. Le docteur Lenz, qui s’est beaucoup occupé des serpents, et principalement de la vipère d’Allemagne, a trouvé que le traitement par l’eau de chlore était le plus efficace contre la piqûre des vipères. M. de Goertz à fait au Jardin des Plantes de cette ville quelques essais sur des pigeons et sur des lapins ; après avoir scarifié les piqûres faites par le Fer de lance, il a frotté avec l’eau de chlore, il en a même administré à l’intérieur à ces petits animaux, à la dose d’une cuillerée à café mélangée à une grande cuillerée d’eau, Quelques-uns de ces essais ont réussi.
Déjà M. Peyraud avait proposé de panser la piqûre du Fer de lance avec la solution de chlorure d'oxyde de sodium, telle qu’on la vend dans les pharmacies.
« Le docteur Schlegel, conservateur du musée des Pays-Bas, « qui a publié, sous le titre de Physionomie des serpents, un « très-savant ouvrage, recommande les chlorures. Suivant lui, « les antidotes de la x orsure des serpents peuvent en grande « partie être relégués dans le chapitre des préjugés et des « fables. 11 considère comme des charlatans tous les char- « meurs et les guérisseurs; il ne croit qu'aux médecins qui recommandent de bien laver la partie mordue, de la scarifier, de la ventouser ; il préconise les ligatures au-dessous et au-dessus de la plaie pour prévenir la propagation du poison dans la circulation; il prétend enfin qu’il faut administrer des sudorifiques à haute dose, du chlorure de potasse intérieurement et des frictions avec l'huile d'olive. »
(Extrait de la Revue britannique.)
Ces expériences sur le chlore et sur les chlorures méritent d'être poursuivies, car ce serait un grand avantage dans le traitement de la piqûre des serpents d’avoir un médicament aussi efficace que la cautérisation, mais qui n’en aurait pas les inconvénients et qui donnerait de plus promptes guérisons.
Prophylaxie de la piqüre du serpent.
Mais le meilleur moyen de ne point mourir de la piqûre du serpent ne serait-ce pas de commencer par détruire les serpents, afin qu'ils ne piquent plus personne? J'espère que cette vérité ne trouvera point de contradicteurs, pas même***, et que d’emblée elle pourra prendre rang au nombre des axiomes de M. de Lapalisse. Mais les moyens, les moyens de détruire le serpent!!! Hoc opus, hic labor est! Eh bien, précisément ce sont ces moyens que j'ai l'intention de vous soumettre, ami lecteur, sous ce mot grec et pédant de prophylaxie. Par prophylaxie on entend en médecine l’ensemble des moyens dont on se sert pour se préserver d’une maladie ; par prophylaxie de la piqûre du serpent, nous entendrons l'examen des moyens qu’on peut employer pour se préserver de cette piqûre.
Ces moyens sont plus nombreux et plus variés qu’on ne le croirait au premier abord. Un jeune avocat de cette ville, M. Jaham de Volinières, a eu déjà l’idée de les résumer et de les classer suivant le règne de la nature, où on les pouvait prendre (Voy. le Journal officiel du 24 juillet 1844). Nous adopterons sa division, et d’abord nous commencerons
par le règne végétal. Il semble, en effet, que si ce précieux secret existe, par une sorte de convenance et d'harmonie de la nature, ce doit être au sein de quelque plante que la main paternelle de Dieu l’a déposé.
Dans le cours de cette enquête on a vu que diverses plantes avaient été présentées comme ayant la vertu d'écarter les serpents, soit des lieux où croissaient ces plantes, soit des personnes qui s’en frottaient ou qui s’en inoculaient les sucs, Ainsi agissaient le trèfle du pays (aristolochia trileba), ainsi le tabac, l’acacia, la racine du citronnier, le quaco, l’ophiorizza mungo (1). [ Voy. les chapitres dans lesquels il a été traité de chacune de ces plantes en particulier, | On m'a écrit que le rocou jouissait aussi de cette propriété merveilleuse, et que si les Caraïbes s’en servaient, c'était moins par vain ornement de leur toilette sauvage que pour se préserver de la piqûre des serpents et des autres insectes. Mais il suffira de faire observer que les Caraïbes des îles où n’existe pas le Fer de lance avaient aussi la coutume de se peindre avec le rocou. Quant aux autres plantes antiophiotiques, nous avons vu que les faits que l’on citait en preuves de leur vertu étaient loin d’être authentiques, qu'ils étaient combattus par des faits contraires et non moins graves, de manière à laisser dans une terrible incertitude ceux qui voudraient tenter sur eux-mêmes de ces hasardeuses expériences. On cite dans le pays plus d’une personne à qui cette témérité a été fatale ; on parle encore au Lamentin du géreur Lacase, qui, s'étant laissé persuader par un nègre de faire usage d’un secret de cette sorte, fut piqué et mourut de la piqûre. M. Guyon fait mention de cette histoire, qui s’est passée de son temps : elle m’a été confirmée par M. Girardin de Mongérald et par d’autres.
J'ai, dans les pages précédentes, rappelé plusieurs autres faits semblables arrivés à des preneurs de serpents. Les expériences tentées par moi sur les animaux ne sont pas plus engageantes : que l’animal eût été frotté avec le guaco, avec
(1) Pline dit que les serpents aiment beaucoup le genévrier et le fenouil, mais qu’on n’en trouve point sous la rue, la fougère, le trèfle, le frêne, et que la bétoine les fait mourir, On ne les trouve point dans les vignes à l’époque de la floraison, Beaucoup d’autres plantes sont signalées encore comme antipathiques au serpent ; la vipérine, qui a ses semences faites comme des têtes de vipère, leur donne la mort, etc., etc.
le trèfle ou avec le tabac, il n’en était pas moins toujours piqué. J’ai même essayé des odeurs les plus repoussantes pour notre odorat, du sulfure de potasse, de l’assa fœtida, elles n’ont pas été répulsives pour le serpent : le Fer de lance s’élançait avec la même fureur sur les chiens ou sur les poulets qui en avaient été imprégnés préalablement.
Mais, me dira-t-on, vous ne pouvez nier qu’il y ait des nègres preneurs de serpents, de véritables jongleurs, aussi hardis que ceux qui, dit-on, existent dans les Grandes Indes, lesquels jouent avec les serpents, font cent tours dans les foires et dans les fêtes de paroisses, à la vue de tout le monde : il faut qu’ils aient pour cela quelque secret.
« 11 y a dix-huit mois environ, un nègre appartenant à « M. Poulet, du Lamentin, vint au bourg de cette commune « avec quatre serpents qu’il faisait mouvoir en tous sens; ils « étaient de belle grosseur. Le nègre les mettait sur sa tête, « autour de son cou, en sautoir, accompagnant tous ces « tours d’une chanson de sa façon. Plusieurs fois, le plus « gros des serpents, se repliant sur lui-même, vint lui mettre « la tête dans la bouche, puis lui lécher les lèvres. Le len- « demain, ce nègre vint chez moi répéter devant ma fa- « mille son spectacle de serpents; je lui demandai sil « voulait me donner son secret moyennant récompense, il y consentit et me promit de me le faire connaître. Je « voulus m'assurer que les crocs n'avaient pas été arra- « chés : le nègre ouvrit la gueule des serpents et me fit voir « les crocs; je lui demandai encore, si en payant les femelles « pleines 5 fr. et les mâles gros ou petits 1 fr., il ne serait « pas possible d'organiser des compagnies avec les paresseux « et les vagabonds du pays pour détruire les serpents : il « me répondit que oui, et que dans deux ans cette peste « maudite (les serpents) pourrait être ainsi détruite. Comme « je partais ce jour-là pour la Trinité, je lui dis de revenir la « semaine suivante, afin d’aller avec moi dans les bois, à la « chasse des serpents; que s’il prenait ceux que nous trou- « verions, parce que je me défiais de ceux qu'il avait déjà « apprivoisés, j'irais sur-le-champ trouver le général pour lui « proposer une mesure si utile au pays. Le soir même je pré- « parai un petit mémoire dans ce but. Mais à mon retour « j’appris que le pauvre diable, en voulant initier un habi-
« tant à son secret pour un doublon, alla dans une touffe de « bambous où se trouvaient des serpents et en prit d’abord « un avec la main droite; mais ayant étendu la main gauche « pour en saisir un autre, il fut mordu, eut des accidents « très-graves et perdit trois doigts de cette main. Le bruit « courut alors qu’il avait négligé de frotter sa main gauche « avec l'herbe qu’il mâchait ordinairement, herbe grasse et « ligneuse que je n’ai pu reconnaître, parce qu’elle était déjà « triturée, et parce que le nègre la cachait avec soin. A quel- « que temps de là, ce même nègre, passant sur mon habita- « tion, me dit que c'était un autre nègre sorcier qui lui avait « joué ce tour-là en le désenchantant ou en le démontant « (monter et démonter sont des termes de leur argot). Ce nè- « gre n’en continua pas moins son métier de jongleur; mais « il n’est pas venu se soumettre aux épreuves que j'exigeais « avant de faire des démarches auprès de l’administration. » (Leitre de M. Duchatel.)
Il m'a été raconté plus de cent faits semblables. Les témoignages, je ne les nie pas, qui déposent de la hardiesse de ces psylles sont infinis, incontiestables, dignes d’être pris en considération ; aussi l'opinion publique s’en est-elle ressentie. On peut dire qu'à la Martinique il y a là-dessus pour beaucoup de monde force de chose constatée et jugée, et ce serait se montrer d’un scepticisme intolérable que d’aller à l’encontre. On cite même des personnes notables qui possèdent ces secrets ; on m'a désigné M. Dert fils et M. Baudeduit, officier au 1° régiment de marine; je les nomme ici afin de les adjurer de dire ce qui en est véritablement (1).
Pour moi, je l’avoue, ces faits ne sont pas de la même évidence et me paraissent susceptibles d’une autre explication. D'abord il est extraordinaire qu’un secret connu de tant de
(:) Vulgairement, on croit que rien n’est plus facile à constater que l'existence d'un fait : — J'ai vu, j'ai entendu, et tout est dit, Il faut croire si vous êtes poli et pas entêlé, — c’est un fait, — mais voulezvous avoir une idée de la difficulté qu’il y a à établir la vérité du fait le plus simple? Voyez ce qui se passe devant les tribunaux. Après maints procès-verbaux, certificats, enquête et contre-enquête, instruction volumineuse, témoins ouïs séparément et confrontés contradictoirement, chambre d'accusation, débats oraux, réquisitoire du procureur du roi, avocat de la défense, débats de cinq ou six jours, résumé du président sur ce point : Un tel a-t-ùl volé en plein midi, sur la place publique devant
personnes et à toutes les époques, depuis l’origine de la colonie, soit encore secret aujourd’hui : cela est contradictoire avec les habitudes de l’esprit humain. ;
2° Ce secret ne serait point identique partout, et l’on pourrait dire de ces herbes préservatives ce qui a été démontré pour les prétendues herbes curatives, qu’elles varient suivant chaque pays, chaque quartier et peut-être même suivant chaque habitation : là c’est le trèfle, ici l’acacia, etc., etc.
3° De toutes ces plantes prétendues secrètes, celles qui ont été signalées et que nous avons pu soumettre à des expériences authentiques et publiques (Voy. passim) n’ont jamais justifié leur mystérieuse réputation.
L° Tous les psylles célèbres, soit le nègre des Rioux, soit le nommé Gros, finissent par être piqués, succombent ou bien restent estropiés, comme le nègre dont parle M. Duchatel. Comme on n’est jamais à court d’une raison quelconque, on dira que c’est parce que ce jour-là ils avaient négligé de se frotter ou bien parce qu'ils avaient été désenchantés où démontés. C’est au lecteur à voir s’il peut se contenter de pareils faux-fuyants.
5° Enfin, tous ces preneurs de serpents étant prêts à livrer leur secret pour une récompense, comment ne se serait-il pas trouvé dans la colonie quelqu'un d’assez généreux pour acheter un secret qu’il est tant de l'intérêt de tous de connaître ? On a vuque le nègre de M. Duchatel vendait le sien à un habitant pour un doublon.
J'ai dit que j'avais à donner, de la hardiesse de ces psylles, une explication autre que celle d’un secret inexplicable, et cette explication, la voici :
Le serpent n’est à craindre que lorsqu'il vous surprend. « Serpent vu, serpent perdu, » dit un proverbe nègre. Pourvu toutefois qu’on ne se tienne pas maladroitement à la portée de son jet, cet animal, je le répète, nous fuit au moins au-
cent personnes assemblées ? 11 peut encore rester des doutes ; l’affaire peut n'être pas claire! si bien que Ja loi, sortant de tous ces ambages, tranehe le nœud gardien, fait un appel à la conscience et demande au juré de se décider d’après le sentiment de la vérité et non d’après les preuves. Si donc les faits scientifiques, avant de passer dans la science, avaient à subir de pareilles vérifications, combien peu recevraient le ver-
dict d'admission ?
tant que nous le fuyons. Or, si par courage naturel ou par habitude on n’est pas effrayé de la vue du serpent lorsqu'on vient à en rencontrer un, il suffit d'appuyer sur son corps un long bâton; on arrête tous ses mouvements, ce qui donne le temps de placer un autre bâton derrière la tête, et il est dès lors très-facile de le saisir à la nuque sans s'exposer à aucun danger. J'ai vu exécuter cette manœuvre -par plus d’une personne, et en moins de temps que je n’en mets à vous la décrire; moi-même je l’ai faite plus d’une fais. J'avais un jeune domestique fort poltron en tout le reste, mais qui, à force de voir des serpents au temps où je faisais mes expériences, s'était tellement familiarisé avec eux, que sans précaution il sautait dessus et les saisissait avec une hardiesse qui me faisait frémir ; ce fut là une des causes qui me firent cesser ces expériences, J'avais peur que ce jeune imprudent ne s’oubliât un jour et ne fût piqué; car le serpent, lui, ne s’oublie jamais et vous saisit toujours au défaut de votre prudence. Bosc dit qu’il prenait tous les crotales qu’il rencontrait.
Lorsque le serpent a la nuque pressée, il ouvre de lui-même sa gueule et laisse voir ses crocs; rien n’est plus facile que de couper ces crocs au ras de leurs racines avec des ciseaux ordinaires, car ces crocs sont aussi friables que le verre. On laisse en place les crocs non montés, lesquels sont innocents, n'ayant aucune communication avec les vésicules à venin, et ce sont ceux-là que les charlatans font voir au public.
De la hardiesse et de l’adresse, voilà donc, je le répète, tout le secret de ces prétendus psylles. Celse l’avait dit longtemps avant moi : Neque, me hercule, scientiam præcipuam habent hi qui psylli nominantur, sed audaciam usu ipso canfirmatam (Ceux que l’on nomme psylles n’ont aucune science particulière, mais de l’audace fortifiée par l'habitude). Chaque fois que j'ai été à même de mettre à l'épreuve nos psylles martiniquais, j'ai toujours découvert en dessous quelque fourberie. C’est ici une guerre d’anecdotes que nous allons ouvrir, car c’est sur des anecdotes que repose toute l'autorité de ces psylles, anecdotes racontées le plus souvent en l'air, sans critique, légèrement, pour remplir les heures si vides des soirées coloniales, qu’on ne donne pas d’abord pour plus qu’elles ne valent, mais qui de bouche en bouche se convertissent par la suite en preuves indubitables.
1. On voit souvent dans les rues de Saint-Pierre un grand coquin (je ne puis me servir d’une autre expression) appelé Dic y Dac, esclave de l'habitation Larochetière, homme aux allures délibérées, haute taille, voix forte, grands gestes, tatoué et Africain, comme ilen faut à l'admiration populaire. 1] fait commerce de serpents morts et vivants, les porte par la ville dans-des bocaux ou quelquefois tout simplement à la main ; toujours il est suivi par la foule. De temps en temps, Dic y Dac s'arrête, objecte les serpents à son cortége : celuici de reculer avec effroi, les enfants crient, les femmes aussi, les Européens qui passent s'arrêtent étonnés; il y a bruit, tumulte, tapage, toute la pompe d’un charlatan, et Die y Dac est un grand sorcier ! Cet homme vint un jour me vendre un serpent artistement lové au fond d’un panier, et qui n’y était retenu, disait-il, par d’autre lien que par la force de sa volonté. (Peut-être Dic y Dac est-il magnétiseur.) A chaque fois que je voulais m’approcher du panier : « Prenez garde ! criait Dic.y Dac en me retenant ; prenez garde! il va voyer sur vous... Puis, saisissant l’animal par la nuque, il l’entortillait autour de son bras, et, pressant sur les glandes de la mâchoire, il faisait jaillir le venin à distance. « Voyez, ajoutait-il, voyez comme il est en colère! » Mais la docilité de l'animal et même certaine odeur de putréfaction ayant éveillé mes soupçons, je saisis un moment pour renverser le panier d’un coup de pied, et l’on vit alors que le serpent était mort, et peut-être même depuis plus d’un jour! Jam f«ætebat! Tant est grande l’audace de ces charlatans, tant ils comptent sur la crédulité populaire ! Je ne suis pas bien sûr que Dic y Dac ait perdu de son crédit, même aux yeux de beaucoup de ceux qui furent témoins de cette scène.
II. Une autre fois, c’est un autre qui me fait éveiller à cinq heures du matin, tant il est pressé de me vendre un secret contre la piqûre du serpent. « Très-bien, lui dis-je, un peu contrarié de mon sommeil troublé, vous arrivez à propos, nous allons faire sur-le-champ l'expérience, j’ai là deux serpents: troussez votre pantalon, et nous ferons piquer votre jambe. — Lequel faut-il apporter ? me dit mon domestique, comprenant ma pensée ; est-ce le jaune qui n’a pas piqué depuis huit jours? — Oui, fis-je, ce jaune-là. — Pas la peine, pas la peine,
| reprend le psylle, ce n'est pas ainsi que je l'entends. rt -dessus il prit son chapeau et court encore.
IT. A un autre qui me proposait, au nom de l'éstttihs mu nicipale, d'assister à des expériences qu’il faisait sur des serpents à lui, je lui ai proposé à mon tour de nous rendre dans une pièce de cannes en coupe cu de se jeter dans quelque hallier et de saisir le premier serpent venu qu’où signalerait. Je ne l’ai plus revu.
IV. Feu M. Lacombe fils, ayant trouvé près de la maison de campagne qu'il habitait aux bords de la rivière, une peau de serpent, fit marché avec des preneurs de serpents pour rechercher le propriétaire de cette dépouille suspecte, qui, suivant les habitudes de l'animal, ne devait pas être éloigné. Deux voisins, MM. Montès et Merlande, voulurent assister à cette recherche. M. Montès remarqua bientôt que l’un des nègres gardait toujours son chapeau etsemblaït craindre de le laisser tomber à chaque fois qu'il se baissait. A plusieurs reprises, M. M°*$ l’engagea à se débarrasser de cette gène, et comme il n’en fit rien, M. M*** frappé de cette obstination, du bout de sa canne fit sauter le chapeau, et à l'instant il en sortit un gros serpent qui y était caché. M. M*** de faire un saut de surprise. « Rassurez-Vous, rassurez-vous, maître, lui crie le nègre en fuyant, il n’a pas ses crocs! »
n’a pas ses crocs! voilà donc tout le secret. di qui désormais assisterez à de pareilles jongleries, assurez-vous que les vrais crocs existent et que les crocs que l’on vous présente ne sont pas des crocs supplémentaires ou de rechange ! (Ces crocs de rechange sur un serpent de moyenne taille sont ordinairement au nombre de sept ou huit; leur dimension est très-variable, il y en a qui ont presque la longueur des crocs véritables, les autres vont en décroissant, jusqu’à n’avoirqu'une ligne au plus. Ces derniers sont cartilagineux. Tous ces crocs sont couchés au fond d'une poche séreuse placée en avant et en dehors de la vésicule:; ils ne sont point fixés dans l’alvéole, ils ne tiennent au serpent que par un petit repli de la membrane d'enveloppe, en formede mésentère, ils n’ont par conséquent aucune communication avec la poche à venin, et sont innocents. Nous reviendrons plus tard sur la description de cet appareil dans la partie anatomique.
Et pourtant, malgré toutes ces recherches infructueuses,
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toutes ces expériences décourageantes, toutes ces promesses trouvées fausses, toutes ces fourberies dévoilées, il me reste une arrière-espérance, une foi obstinée, rebelle à toute démonstration contraire, une foi de neuple. Je ne puis me résoudre à croire que Dieu, ce grand donneur, comme l'appelle Montaigne, qui nous à donné tant de choses et tant de choses superflues, nous ait laissés désarmés, sans défense contre les surprises d’un animal aussi vil que le serpent; il y 2, oui, il y a sans doute dans quelque coin de la nature une herbe bienfaisante pour l’homme et antipathique au serpent; c'est à nous à la trouver. On sait qu'entre certaines plantes et cer-
fains animaux, il y a une action répulsive ou attractive fort
remarquable ; cette analogie suffit pour entretenir nos espérances. Ainsi le persil est mortel aux perroquets, le poivre
est funeste aux sangliers et aux cochons, la valériane attire
les chats, etc., etc. (Voy. dans la botanique de M. Virey l'énumération de ces diverses antipathies.) 11 y a des plantes pour enivrer les rivières, et les lois sur la pêche fluviale ont été obligées d'interdire la pêche qui se fait par les plongeurs avec certains appâts qui attirent les poissons jusque dans leurs mains, tant cette pêche est destructive. Pourquoi donc n’existerait-il pas quelque chose de semblable contre le serpent? Donc il faut chercher, mais chercher avec ordre, avec suite, avec critique, et ne point s'endormir dans une fausse sécurité sur la foi du charlatanisme.
L’art d’enchanter et de prendre les serpents est un art qui a existé en Egypte, dans l'Inde, comme une véritable profession : c’est le fond du sac de tout jongleur : beaucoup de savants en ont longuement écrit. Les jongleurs de l'Egypte formaient une caste à part et se vantaient d'être les descendants des psylles qui habitaient l'ancienne Lybie ; cet art était aussi familier aux Marses, peuple de l'ancienne Italie : il y avait dans la Grèce des cphigenoi. L'esprit se résout difficilement à admettre qu’un art aussi général, aussi public, n’ait été que
mensonge et jonglerie, et qu'il ne repose sur aucun fonde-
ment.
Mais ici c'est seulement des psylles martiniquais que nous avons à nous occuper ; plus tard nous verrons le parti qu'on en pourrait ürer.
Si du règne végétal nous passons au minéral, nous pour-