CE
rons y rapporter l'examen de ces terres où, dit-on, de mémoire d'homme on n’a jamais rencontré de serpents : tels sont l’îlot Duchaxel et la pièce de cannes de l’habitation Séguin, à Sainte-Marie (Voy. la partie physiologique), te fois c’est dans la nature du terrain et non dans quelque herbe ou dans quelque chose de plus mystérieux encore que gît cette propriété. Mais avant de passer à cet examen il y aurait une expérience préalable et indispensable à faire, ce serait de constater si des serpents portés dans ces lieux meurent ou bien s’en éloignent et n’y peuvent séjourner, autrement on s’exposerait à réaliser l’apologue de la Dent.d’or, sur la nature de laquelle on disputa longtemps, et qu’on reconnut être un conte lorsqu'on voulut en constater l’existence. 7
Au règne minéral, nous rattacherons aussi, ceci pour l’ordre adopté (1), les piéges, appâts, embüûüches que l’on peut tendre aux serpents; Car dans ces piéges et dans ces appâts il entre toujours du fer et des poisons qui sont tirés du règne minéral.
En effet, le serpent, tout rusé qu’il est, l’est encore moins que l’homme. Il y a quelque temps, M. Mougenot m’envoya un serpent vivant et pris à la ligne Comme un poisson. Le fer de l’hamecçon sortait du ventre de l’animal à peu près au niveau de l'estomac; il était impossible qu’il eût été introduit là par aucun artifice, il fallait qu’il eût été avalé par le serpent. Voici ce qui me fut raconté; M. M***, ayant eu un jeune poulet piqué, s’en servit comme d’un appât et lui passa un hameçon à traversle corps, puis illaissa le piége dans le voisinage du lieu où il soupçonnait que devait être le serpent. En effet, l’animal père de la ruse s’y laissa prendre, et le len-
(1) Il ne faut pas oublier le feu : c’est une très-vieille observation, que les serpents en ont peur, ab igne aborrhere apud Cardanuwm habemus, et voici ce qu’en dit le P, Dutertre : — Lorsque les habitants savent qu'il y à une mauvaise couleuvre dans leur case, ils font du feu dans le milieu de la case et disent pour raison qu’elles fuient lorsqu'elles le voient, Mais cela leur sert de peu, car elles se fourrent sous les coffres, dar:s les recoins de la case, dans des paniers, dans des barils et dans d’autres choses semblables, — On sait que dans la coupe des cannes, iorsque l’on reconnaît qu’il y a beaucoup de serpents dans une pièce, il est d’usage de réserver un bouquet au milieu pour que les serpents s’y amassent, et on finit par y mettre le feu, La plupart des serpents sont alors brûlés ou asphyxiés, et ceux qui essaient de fuir sont tués par l'atelier,
demain on put arriver jusqu’à lui en suivant la ligne attachée à l’hameçon. Le fait est aussi authentique que possible. J'ai su depuis que cette manière de pécher le serpent était connue dans plusieurs quartiers : pourquoi donc ne s’en sert-on pas plus souvent? est-ce donc encore un des effets de l’incurie africaine, cette rouille si fatale à ces belles contrées ?
Je disais, dans la première partie de cette enquête, qu’il serait à souhaiter qu’on pût reconnaître quel est l’aliment favori du serpent, afin de s’en servir pour empoisonner cette malfaisante bête, comme on empoisonne les rats et toutes les espèces nuisibles; mais j’ajoutais que malheureusement le serpent réduit en captivité refusait toute nourriture et rendait impossible toute expérience. Voici un fait qui est depuis parvenu à ma connaissance. M. Barillet, le nouveau directeur de notre Jardin des Plantes, conservait un serpent en cage ; l’animal refusait tous les aliments qu’on lui présentait, lorsque M. B*** eut l’idée de mettre du lait devant lui : aussitôt le serpent en but avec avidité. Ne serait-il donc pas possible de mettre à profit cette observation ?
Il restait à chercher quelles sont les substances qui peuvent être des poisons pour le Fer de lance : on m'avait indiqué le tabac. En effet, quelques pincées de tabac en poudre versées dans la gueule d’un gros serpent l’ont tué en moins de quelques minutes. Mais à moins que la tabacomanie du siècle ait gagné même le serpent et qu'il soit aujourd’hui priseur ou peut-être fumeur, il n’est pas à espérer qu’il se laisse prendre par un aliment accommodé au tabac, fûüt-ce même du lait. Il a donc fallu chercher ailleurs, et j’ai pensé que l’arsenic, si trompeur et si funeste pour toutes les espèces animales, ne devait pas perdre sa force contre le serpent; que dans cette lutte des deux poisons, le minéral l’emporterait encore sur l'animal. En effet, dix grains d’arsenic, versés dans la gueule d’un gros serpent, l’ont tué au bout de deux heures ; l'estomac offrait les mêmes altérations que chez les autres animaux tués par ce poison, c’est-à-dire cette coloration rouge cuivrée Si caractéristique (Voy. mon mémoire sur les empoisonnements pratiqués par les nègres). Voilà donc d’une part un aliment et d’un autre un poison dont nous pouvons nous servir contre le serpent ; il ne reste plus qu’à réunir les deux termes du
problème et à faire l'expérience en grand, en plein champ. Ceci regarde MM. les habitants.
Sans doute il doit exister beaucoup d’autres substances délétères pour le serpent; maisen en possédant une aussi commode que l’arsenic, nous n’avons pas besoin de nous engager dans d’autres recherches.
Évidemment, c'est dans le règne animal que l'homme trouve ses meilleurs auxiliaires contre le serpent. Geci paraît être un effet de la loi des justes représailles qui régit le monde ; car c’est surtout aux animaux que le serpent est hostile. En outre de cette considération, comme le but de la création entière, jugé de notre point de vue terrestre, paraît être de faire toi concourir à la convenance et à l'utilité de l’homme, c’est une pensée de la plus haute antiquité que la nature oppose par rapport à nous les êtres les uns aux autres :
Omnia duplicia unum contra unum, et non fecit quidquam deesse.
(Chaque chose a son contraire, l’une est opposée à l’autre, et rien ne manque à l’œuvre de Dieu.—(Ecclésiaste.)
Aussi l’homme a-t-il su tirer le plus grand parti de ces oppositions naturelles. Sans parler des services qu’il a obtenus contre les espèces qui lui sont nuisibles, soit du cheval, soit du chien, soit du chat et de tant d’autres, pour nous en tenir aux serpents, nous voyons que dans les pays où ils sont à redouter, l’homme a toujours recherché contre eux quelque alliance animale. Dans la Thessalie, les cigognes étaient sacrées parce qu'elles mangeaient les serpents; l’ibis était adoré en Égypte pour la même cause; dans beaucoup de contrées, les aigles, les vautours et les corbeaux sont, en retour du même bienfait, religieusement épargnés. SuivantiDaudin, les vautours et les grandes chouettes s'emparent avec beaucoup d’adresse dela vipère ammodite etsavent éviter ses blessures. A Java, la civette détruit le serpent. (Voy. plus loin mon rapport à la Société d’acclmiatation sur l'introduction à la Martinique des animaux destructeurs du serpent.) On lit dans Ælien que ce furent des cochons qui délivrèrent la Campanie d’une certaine espèce de serpents très-dangereux.
Les habitants de notre belle Martinique devraient chercher à s'appliquer le bénéfice de cette prévoyance divine, eux si souvent exposés aux atteintes du cruel Fer de lance. L’ani-
mal dans lequel ils ont cru reconnaître ce caractère d’opposition au serpent est la couresse du pays, coluber cursor.
J’ai déjà soumis au lecteur, dans la partie physiologique de cette enquête, les raisons qui m’empêchaient de partager sur ce point l'illusion générale. Depuis, il m’est parvenu des renseignements qui m'ont ébranlé : M. Duchatel, feu le docteur Cornette de Saint-Cyr et d’autres m'ont écrit pour m'’affirmer qu'ils avaient été témoins des combats qui se livrent entre la couresse et le serpent, et dans lesquels la victoire reste toujours à la couresse. M. Blot, ayant jeté un petit serpent de 11 pouces dans un puits où se trouvait une couleuvre de 2 pieds à vu la couleuvre " Je serpent derrière la iète
la nuque les Aya des morsures de la couleuvre.
Je ferai remarquer que MM. Duchatel et Saint-Cyr n’ont point indiqué les dimensions des combattants dans les combats dont ils avaient été les témoins : que dans celui vu par M. Blot, la couleuvre était beaucoup plus forte que le serpent. Car si l’on peut admettre que les couleuvres l’emportent sur les serpents d’une certaine grosseur, il restera toujours comme chose inconcevable que les couleuvres, dont la dimension ordinaire ne dépasse pas 2 pieds et demi, puissent venir à bout de serpents qui ont souvent 5 et 6 pieds. Dans la première partie de cette enquête, je regrettais de n’avoir pu opposer, dans une expérience faite exprès et sous mes yeux, ces deux animaux l’un à l’autre; j'ai pu depuis me donner cette satisfaction. J’ai mis en présence d’un serpent de 5 pieds et demi deux couleuvres des plus fortes qu’on puisse trouver (2 pieds et demi). D’abord ce fut dans une cage de fer : les couleuvres, dans une attitude qui exprimait la frayeur, fuyaient au plus haut de la cage, s’y blottissaient et se tenaient aussi loin que possible de la portée du serpent. Celui-ci, impassible, n'avait pas l'air de s’en apercevoir et n’exprimait que le dédain. Je les ai mis ensuite en liberté sur le gazon : toujours les couleuvres s’éloignaient, et chaque fois que je les obligeais à passer près du serpent, si celui-ci faisait mine de s’élancer, les couleuvres hâtaient leur fuite. Il n’y eut aucun abordage ; enfin je les ai laissés ensemble les uns et les autres plusieurs jours dans la même cage, et j'ai toujours observé entre eux la plus parfaite
intelligence. Cela, avec les autres raisons déjà exposées ailleurs, m’empêche de revenir de ma première opinion, malgré les respectables autorités qui me sont contraires. Cette croyance de l’antagonisme des serpents venimeux et des couleuvres n’est point particulière à la Martinique, elle existe en d’autres pays. Suivant M. de Castelnau, en Géorgie, le coluber constrictor, appelé serpent noir, est remarquable par son hostilité contre le crotale; il l’attaque avec furie et le dévore. C’est pourquoi cette couleuvre est respectée. On la laisse se multiplier autour des habitations.
Le seul quadrupède agreste que possède la Martinique est le | manicou (rat musqué ou sarigue). Nous avons vu qu'il servait … souvent de pâture aux serpents; maïs cela ne paraît pas passer toujours sans combat. M. Filassier, ayant rencontré ur manicou étendu mort dans un champ de manioc, au gonflement noirâtre dont la cuisse de l’animal était le siége il reconnut qu’il avait succombé à la piqûre d’un serpent. A quelques pas de là, il trouva un serpent mort aussi, et tout lacéré de coups de dents; il était clair qu’un duel avait eu lieu, et, comme il convient à gens de cœur, les deux combattants étaient restés sur le terrain.
M. Lisenson, chirurgien de marine au camp des pitons du Fort-Royal, a eu occasion d’observer au naturel un combat entre un rat et un serpent : la victoire est restée au rat. Cependant on trouve bien souvent des rats dans l’estomac des serpents; mais cela prouve que si le serpent est hostile à toute là nature, toute la nature le lui rend bien et ne se laisse pas opprimer en victime obéissante. Everard Home rapporte l’expérience faite par lui à Sainte-Lucie, probablement avec un Bothrops. Il lui jeta un rat qui, piqué, mourut en moins d’une minute. Quinze heures après, Home renouvela l’expérience avec un autre rat. Celui-ci se défendit, et mordit si violemment le serpent derrière le cou que le serpent mourut en dix minutes et le ratseulement dix heures après. (Transaction philosophique, année 1810, page 87.)
Mais le secours que nous pouvons espérer des animaux sauvages est trop éventuel pour que nous puissions y compter, et nous n’en faisons mention ici qu’à titre d'encouragement pour montrer que le serpent n’est pas un ennemi si terrible qu’on n’en puisse triompher.
C’est encore à nos fidèles gardes de corps, le chien et le chat, que nous pourrions faire un plus sûr appel contre cet ennemi. J'ai déjà parlé du chien du P. Feuillée, qui le préserva de l'atteinte d’un énorme serpent. Filassier, le même déjà cité, m'a raconté qu'il avait un chien qui arrétait les serpents et qui savait très-bien les prendre sans se hisser mordre : le chien saisissait le moment où le serpent voulait s’élancer, sautait en arrière pour esquiver le coup, et happait le serpent près de la tête, avant que celui-ci eût le temps de se relever.
… Tout le monde connaît l’histoire du chevalier Dieudonné de 102 de Rhodes d’un énorme serpent, au par lui. Il y a d’autres faits sembla-
1eS, 11 On lit dans Buffon (article cHAT) que des moines de l’île de Chypre avaient dressé des chats à prendre les serpents. Voici ce que j'ai vu. J'avais un jeune chat en qui j'avais reconnu la nrécieuse qualité de détruire non-seulement les rats, mais tous les insectes, même l’immonde ravet. Un jour il arriva au milieu de mon salon tenant à la gueule une forte couleuvre qu’il rapportait d’un morne voisin. Mes domestiques m’appelèrent pour être témoin de ce spectacle; je vis que c'était surtout par la tête que le chat avait saisi et tenait cette couleuvre, qu’il s’acharnait sur sa proie, et ne la céda qu'avec peine lorsqu'on voulut la lui retirer. Quelque temps après, ce chat revint au logis avec la gueule et la tête enflées; je reconnus sur les alvéoles de sa mâchoire inférieure deux ecchymoses, résultat évident de quelque morsure; mais il était impossible de reconnaître si l’animal qui avait mordu était une couleuvre, une scolopenüre ou un serpent. — Pourquoi les chats ne sont-ils pas dans nos campagnes plus nombreux qu’ils ne le sont? Fontana a reconnu que de tous les animaux à sang chaud, le chat était celui qui résistait le plus à la piqûre de la vipère, parce que c'était celui qui se défendait le plus vaillamment contre lui. Le courage tend les nerfs et repousse le venin; c'est dans ce cas un vis medicatrix. |
Mais voici une autre sorte d'aides, meilleurs et plus sûrs que ceux que nous venons d’énumérer : ce sont les oiseaux. En général, tous les oiseaux des colonies servent par leurs cris nous faire découvrir les retraites des serpents. On n’a pas ou. blié qu’au premier rang figurent le rossignol et la gorge-blan-
che. M. Martineau père raconte qu’attiré un jour par les cris d’une gorge-blanche, le long d’une lisière, il tua un petit serpent ; aussitôt l'oiseau de voler sur une autre branche et de continuer ses cris, autre serpent trouvé et tué pareillement ; l'oiseau vole à une troisième branche et conduit à un troisième serpent. Ainsi, de branche en branche, suivant ses indications, M. M*** parvint à tuer sept petits serpents. N’y°a-t-il pas là de quoi déclarer la personne de ce charmant oiseau inviolable, même à nos petits garçons? On dit que les canards sont très-avides de la chair des serpents et en général de toutes les plantes vénéneuses. Ceux du royaume de Pont ne par ces aliments tant de vertus, que Mithridate employait leu sang dans ses fameux contre-poisons. J’ai fait avaler à un canard de longs crocs d’un Fer de lance avec les vésicules pleines de venin; le canard a très-bien digéré et les crocs et le venin. Quelques faits me portent à penser que nous pourrions bien enrôler aussi contre le serpent ce bel oiseau à bec jaune, au plumage noir à reflets bleus, et qui porte sur sa tête une aigrette si martiale, le paoui ou hocco, qui nous vient de la Côte-Ferme, et dont la Martinique possède quelques échantillons, seulement par curiosité. Le paoui mange les anolis; je lai vu dévorer un petit serpent que je lui avais jeté. (Je dois dire que ce petit serpent était mort.) La multiplication du paoui à la Martinique serait une véritable conquête, car cet oiseau est aussi domestique que le pigeon; il voltige pendant le jour dans le voisiaage, mais il revient chaue soir à la maison du maître. On dit que sa chair, quand il est jeune, est aussi bonne à manger que celle du dindon. Que de raisons pour le cultiver!
« Il existe à la Trinidad, dit M. Guyon, une sorte de corbeau « qui fait la guerre aux reptiles, dont il se nourrit en partie. « Le respect que lui portent les chasseurs l’ont rendu fami- « lier ; on le voit se promener par bandes dans les villes et les « villages; c’est même sur lui que les habitants se reposent « pour l’enlèvement des immondices des rues, dont ils n’ont « pas à s'occuper du tout. Cette opération est faite chaque « jour et à des heures tellement fixes, qu’on peut dire que ja- « mais ordonnance de police n’a été sous ce rapport plus ponc- « tuellement exécutée.
« En 1821, l’abbé Legaulfe, qui habitait la Trinidad, après
« avoir fait un long séjour à la Martinique, eut l’heureuse idée « d'opposer à la vipère Fer de lance le corbeau de la Trinidad. « À cet effet, il en fit passer une cinquantaine d'individus à la « Martinique, où ils se seraient sans doute promptement pro- « pagés, vu les rapports de climat qui existent entre cette co- « lonie et la Trinidad. Malheureusement, au lieu de les mettre « en liberté à leur arrivée, on les tint enfermés, et presque « tous moururent. Cette mortalité fut due en partie à la cause « que nous signalons, et en partie aussi à une épizootie qui à « cette époque régnait à la Martinique en même temps que la
- « fièvre jaune (1).
.. « Depuis, et sur la proposition de M. Moreau de Jonnès, on « emporta dans la même colonie et dans le même but un oi- « seau qu’un bâtiment de l’État avait été chercher au cap de « Bonne-Espérance. Cet oiseau est le serpentaire (ou secrétaire « Ou messager, falco serpentarius des naturalistes), très-cConnu « par la destruction qu'il exerce sur les reptiles. Sa taille le’ « rendrait plus propre que le corbeau de là Trinidad pour « combattre la vipère Fer de lance; j'en dirais autant de la « nature de son bec comme aussi de sa force, et de sa force « relativement à la cigogne. Malheureusement encore la Marti- « nique nereçut que deux individus, dont l’un mourut presque « aussitôt son arrivée. On les avait déposés au Jardin de Botani- « que, où les curieux allaient les visiter. Là, j'ai été souvent « témoin de la manière habile dont l’animal se défait du rep- « tile, et que je raconterai en peu de mots.
« D’abord, par des coups de patte lancés perpendicuiaire- « ment sur la tête avec une précision et une vigueur incroya- « bles, il a bientôt étourdi son adversaire. Après quoi, tandis « que d’une patte il l’assujettit sur le sol en le serrant avec « force, le saisissant avec le bec derrière la nuque, par un « mouvement rapide de torsion, il lui luxe les vertèbres. J’a- « joute que rien n’est beau comme l’animal, lorsque, aper- « cevant sa proie, son œil s’anime, brille, et tout son corps « frémit. Quel que soit du reste l’oiseau à l’aide duquelon cher- « che à se débarrasser de la vipère Fer de lance, on ne peut « espérer, sinon d’atteindre le but, du moins d’en approcher,
(1) Pourquoi l'expérience ne serait-elle pas renouvelée aujourd’hui, et dans des conditions meilleures ?
mad je « qu’autant que la multiplication de l'oiseau serait en rapport « avec celle du reptile, laquelle est très-grande. D’après cela, « il conviendrait sans doute qu’on ne se bornât pas à l’intro- « duction d’une seule espèce, d'autant plus qu’il est telle es- « pèce, et ce cas paraît être celui du serpentaire, dont on ne « pourrait se procurer beaucoup d'individus à la fois.
« Qu'on introduise donc dans les îles infectées par la vi- « père un ou plusieurs des oiseaux dont nous venons de « parler; qu’on en favorise la propagation. Telle est l'œuvre « que je signale aux autorités locales : il en est peu de plus phi- « lanthropiques ! » PONT
Il n’est pas un seul habitant de la Martinique qui ne s’associe à cette conclusion de l’honorable M. Guyon.
C’est une des belles parties de notre histoire que cet échange géographique des ressources de la terre, ces colonisations de plantes, d'arbres, d'hommes ou d'animaux; cela agrandit l'existence humaine; que de belles branches de commerce pourraient en sortir !
Mais le véritable antagoniste du serpent dans la création, c’est l’homme, l'homme armé des mille ressources de son industrie et animé du souffle divin de la civilisation. Partout où l’homme a posé définitivement son empire, le serpent à été obligé de reculer devant lui et de lui céder la place. Voyez ce qui s’est passé dans l'Amérique. Au temps de Catesby, les serpents àsonnettes pénétraient jusque dans les maisons; on les trouvait dans leslits. Le boiquira régnait en maître, plus maître, certes, que le sauvage dont il se faisait adorer : aujourd’hui, dans les Etats défrichés de l’Union, à peine rencontret-on, même en les cherchant, quelques boiquiras. Un jeune naturaliste m’a assuré qu’il n’avait pu s’en procurer un seul, quoiqu'il ait parcouru dans tous les sens la montagne près de New-York, appelée encore aujourd’hui Snake Hill (colline du serpent). Les chasseurs, dit M. Holbrook, ne craignent guère de les rencontrer, si ce n’est dans les parties les moins parcourues, au milieu des bois. A la Martinique, il est sûr que le nombre des serpents, tout considérable qu'il est encore, l’est beaucoup moins qu'il ne l’était dans les premiers jours de la colonisation.
On lit dans le P. Dutertre :
« Un gentil-homme digne de foy m'a dit que disnant avec
un prestre de l’isle, il tomba une vipère du haut de la case au milieu des plats qui étaient sur la table. — Et M°° Duparquet m'a assuré qu’un jour, pensant prendre sur le chevet de son lit le bonnet de nuit de son mari, elle prit à pleine main un gros serpent qui dormait. »
Certes, aujourd’hui de pareils faits sont inouïs, et M. le gouverneur de la Martinique n’est pas exposé à faire dans sa chambre à coucher de pareilles rencontres.
Evidemment, le Fer de lance fuit devant nous: il ne se tient que dans les bois, dans les halliers, c’est-à-dire dans les endroits où la main de l’homme ne passe que rarement. Mais pourquoi lui laisser même ces retraites, d’où il ne sort que trop souvent encore pour porter le deuil dans nos familles? Avec tous ces piéges, embüûches, aides et assistances dont nous avons parlé, et suivant le vœu émis par M. Duchatel et par beaucoup d’autres habitants, pourquoi ne pas poursuivre notre ennemi jusque dans ses derniers retranchements? Ne devrait-on pas organiser des compagnies avec les paresseux, les vagabonds du pays, avec surtout ces prétendus psylles dont l’adresse aujourd’hui ne sert qu’à tromper? Pourquoi n’en pas faire des chasseurs de serpents? Dans tous les pays civilisés, on voit des hommes qui parcourent la campagne et qui font marché avec les propriétaires de détruire les rats, fouines, belettes, et tous les animaux malfaisants qui infestent leurs champs et leurs greniers, et dont la poursuite doit être aussi difficile que celle des serpents. Ce métier, en apparence si humble et si bas, a fourni à l’un de nos romanciers modernes une de ses poétiques créations, Ceux qui ont lu le roman de George Sand intitulé : Les frères Mauprat, se rappelleront toujours l’hidalgo Marcasse, le preneu d’taupes, avec sa longue échine et sa longue épée, s’avançant comme un acrobate, à la poursuite des rats, le long des poutres et solives du château de Saint-Sévère. Mais laissons parler l’enchanteresse ; on ne refait pas la prose de George Sand : g
« Marcasse, dit le Preneur de taupes, faisait profession de purger de fouines, belettes, rats et autres animaux malfaisants les habitations et les champs de la contrée. Il ne bornait pas au Berry les bienfaits de son industrie, tous les ans il faisait le tour du Limousin, de la Marche, du Nivernais et de la Saintonge, parcourant seul et à pied tous les lieux où l’on
avait le bon esprit d'apprécier ses talents; bien reçu partout, au château comme à la chaumière; car c'était un métier qu’on faisait avec probité de père en fils dans sa famille, et que ses descendants font encore. Il avait un gît 1 une besogne assurée pour tous les jours de l’année. Aussi régulier dans sa tournée que la terre dans sa rotation, on le voyait à époque fixe reparaître dans les mêmes lieux où il avait passé l’année précédente, toujours accompagné de son petit chien et de sa longue épée, etc.
« On l’appelait don Marcasse, parce qu'on lui trouvait la démarche et la fierté d’un hidalgo ruiné.
« Beaucoup pensaient qu’il y avait quelque sortilége dans son air mystérieux, et que ce n’était pas seulement la longueur de son épée et l'adresse de son chien qui faisaient si merveilleuse déconfiture de taupes et de belettes : on parlait tout bas d'herbes enchantées au moyen desquelles il faisait sortir de leurs trous ces animaux méfants, pour les prendre au piége; mais comme on se trouvait bien de cette magie, on ne songeait pas à lui en faire un crime.
« Je ne sais si vous avez assisté à ce genre de chasse; elle est curieuse, surtout dans les greniers à fourrage. L'homme et le chien grimpant aux échelles et courant sur les bois de charpente, avec un aplomb et une agilité surprenantes; le chien flairant les trous des murailles, faisant l'office de chat, se mettant à l’affût et veillant en embuscade jusqu’à ce que : le gibier se livre à la rapière du chasseur; celui-ci lardant la botte de paille et passant l'ennemi au fil de l’épée : tout cela, accompli et dirigé avec gravité et importance par don Marcasse, était, je vous assure, aussi singulier que divertissant. »
C’est ainsi que le génie sait tout ennoblir. Sachent donc les preneurs de serpents qu'ils peuvent être un jour chantés aussi bien qu’Achille et Agamemnon. Mais ce n’est pointdans les romans seulement que je trouve les bons effets de cette utile quoique petite industrie. Dernièrement, on lisait dans le journal la Presse :
« Le 2 décembre, en vertu d’un arrêté de M. le préfet du Loiret, rendu sur les plaintes des habitants des communes d'Ingré, Huisseau et Gémigny, a eu lieu une grande battue au loup dans la forêt de Montpipeau, appartenant à la couronne, à M. le marquis de Sesmaisons et à quelques autres
personnes. Cette battue, conduite par M. le marquis de Grasville, que le préfet avait chargé de la diriger, a été couronnée d’un succès complet. Quatre loups de taille colossale ont été tués par lés tireurs : c’est M. de Grasville lui-même qui a abattu le premier, animal vraiment monstrueux, auquel il a logé une balle dans l'œil, au moment où il lui venait en tête. ÿ
« À six heures du soir, l’intrépide chasseur rentrait triomphant à Orléans, apportant à la préfecture les quatre loups attachés derrière sa voilure. On ne saurait se figurer l’enthousiasme des populations réunies pour cette battue administrative, et qui ont regardé avec raison ce brillant résultat comme un service important rendu au pays. Cinq autres loups ont été vus dans le cours de cette même journée, mais n’ont pu malheureusement être atteints.
« Le fait qui précède remet en mémoire qu’il existe en France une classe de fonctionnaires publics dont les attributions et les services sont si peu connus, que les trois quarts de ceux qui, par hasard, entendent prononcer leur nom, le regardent comme le titre de quelque office de l’ancien régime dont il ne reste plus de traces aujourd’hui. Ce sont les officiers de louveterie auxquels le Code forestier cependant attribue le droit de chasser dans les forêts de l’Etat les animaux nuisibles, à charge par eux d’entretenir une meute, des valets de limier, etc. Les lieutenants de louveterie existent donc réellement, au nombre de près de trois cents, et bien qu'ils ne figurent pas au budget, ces places sont assez recherchées par les gentilshommes de province. S'ils ne coûtent rien à l'Etat, ils n’en sont pas moins zélés à remplir leurs fonctions ; on peut en juger par le petit article suivant que nous empruntons aux Annales forestières :
« D’après un relevé des états fournis à l’administration forestière par les lieutenants de louveterie, voici quel serait le nombre des animaux dangereux ou nuisibles détruits pendant l'année 1841-1842 : loups, 274; louves, 173; louveteaux, 293; sangliers, 490; renards, 2,944; blaireaux, 331; chats sauvages, 362 ; putois, 411; fouines, 748 ; ensemble, 6,126 pièces. »
C'est ainsi que des loups l’Angleterre est déserte. (LA FoxTaneE.)
+ Li
J'ai lu, je ne me rappelle plus où, qu’en Islande les corbeaux sont très-redoutés, et que dans l’île de Féroé, il y a un antique usage qui oblige tout habitant d'apporter un bec de corbeau dans des réunions annuelles qui répo t à nos comices agricoles.
J'ai ramassé ces citations de gauche et de droite; je les mets sous les yeux du lecteur pour exciter notre émulation, pour montrer que dans une société bien ordonnée il n’y a pas de petit soin, de petit emploi; que l’homme, à l'exemple de la Divinité, doit veiller à tout, être toujours prêt à porter la main partout où son empire est menacé. Pourquoi, par exemple, a-t-on aboli, et pourquoi ne rétablit-on pas, mais sur une plus grande échelle, la prime établie par M. le général Donzelot pour chaque tête de serpent? Au lieu de restreindre cette prime aux environs du Fort-Royal, comme elle l'était autrefois, ne pourrait-on pas l’étendre à toute la colonie? Ne pourrait-on pas charger MM. les maires d’en faire la répartition dans leurs communes? l’un de nos représentants, M. le baron Max Delhorme, en a fait, il y a deux ans, la proposition au conseil colonial, et M. le directeur de l’intérieur avait promis de donner suite à cette proposition.
Outre les primes, je voudrais que chaque année on distribuât des médailles aux meilleurs panseurs, à ceux quiferaient preuve qu’ils ont conservé à la société coloniale un grand nombre de travailleurs qui, sans eux, eussent été victimes de la piqûre du Fer de lance, de même qu’en France on distribue des médailles à ceux qui ont pratiqué un certain nombre de vaccinations, ou porté des secours à des noyés et à des naufragés, ou à tout citoyen en danger de périr. Cette distribution se ferait solennellement à certain jour de l’année, qui serait une fête publique présidée par M. le gouverneur et par toutes les autorités. Les preuves à fournir seraient des certificats délivrés par les maires, par des habitants notables, et non, bien entendu, par des compères et les premiers venus. Il y aurait enquête, vérification par une commission administrative, enfin toutes lessûretés contre la fourberie, toujours prête à se glisser partout.
Mais cela coûterait de l’argent; il faudrait des impôts nou-veaux. Comptez-vous donc pour rien l'avantage de vivre dans une société régulière, et qui diminue pour vous, vos enfants,