‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 52 sur 93 · XI.— Effets de l’ivresse confondus avec ceux de la piqüre · texte numérisé non relu

XI.— Effets de l’ivresse confondus avec ceux de la piqüre

Paul, jeune nègre de mon habitation, vingt-cinq ans, trèsrobuste, fut piqué le 25 mai 1855, dans les bois, à neuf heures du matin, par un serpent de 4 pieds 1/2 qu’il tua immédiatement ; il ne fut de retour à sa case qu’une heure après. La piqûre avait lieu au mollet, au-dessus d’un vieil ulcère ; je ne distinguai qu’une seule piqûre, malgré des frictions de citron. Paul s’était appliqué une ligature avec un mouchoir au-dessus de ia piqûre. L’enflure s’étendait jusqu’à la ligature;le blessé m’assura qu'il ne souffrait pas beaucoup. Je continuai la ligature, je fis desfrictions très-fortes de jus de citron et j’en appliquai des rouelles sur la plaie ; je fis prendre au malade une solution de 25 grains de sulfate de quinine dans de l’eau et du tafñia; c’étaient les remèdes que j'avais sous la main. La ligature fut enlevée dans la soirée: l’enflure s’étendit jusqu'au genou; il n’y eut pas d’hémorrhagie par l’ulcère, ainsi que cela s’est vu quelquefois; aucun autre symptôme notable. Mais le jour suivant,

Paul fut pris tout à coup de loquacité et d’une sorte d'accès de fureur et de gaieté. j'étais alors absent de l'habitation. A mon retour, on me raconta ce qui s'était passé, je ne pus reconnaître les accidents ordinaires d’une piqûre de serpent. Cependant comme la pathologie de cet accident n’est pas bien connue, j'étais encore un peu en défiance, lorsque, ayant interrogé le malade, j’obtins de lui l’aveu qu’il avait bu une demi-bouteille de tafia dont je m'étais servi pour le panser, et que j'avais eu l’imprudence de laisser dans sa case, bien que je connusse l’affinité qui existe entre un nègre et le tafa. Je fus fort aise de cette découverte, car c’est moi qui avais été le panseur de Paul. En voyant son ivresse, par malice, ou de bonne foi, les nègres de l’habitation commençaient à rire Ge mon pansement; ils m’auraient confié leur jambe à couper, mais non à panser. Heureusement Pau] guérit sans autre accident; mais je n’ai pas lieu de croire que la confiance en moi comme panseur ait été plus grande, car je n’ai jamais été depuis appelé par d’autres piqués du serpent.

Dans tous les pays où il se trouve des serpents venimeux, la stimulation alcoolique estun des moyens vantés contre leur morsure. Aux États-Unis on emploie le wiskey. Russell cite plusieurs observations dans lesquelles on a fait usage du vin de Madère avec excès; c’est surtout dans ces derniers cas que le traitement a paru plus nuisible que la piqûre, ou du moins que les accidents, suite de la piqûre, confondus avec les effets de l'ivresse, ont produit des maladies composées qui laissent dans une grande incertitude sur ce qui doit être rapporté à chacun de leurs éléments. On lit dans les recueils scientifiques bien des faits pareils, notamment celui rapporté par Richard et cité par Orfila, avec cette annotation : Traitement très-irrationnel. Beaucoup de personnes, dit Fontana, sont traitées d’une manière plus capable de les tuer que de leur procurer quelque soulagement; il cite à ce propos deux personnes piquées de la vipère au doigt, à qui on fit prendre beaucoup de vin de Bourgogne. Elles furent, dit-il, deux mois à guérir ; elles l’auraient été probablement en deux jours, si on ne les avait pas tant tourmentées. On a vu que la plupart des remèdes en usage à la Martinique avaient le tafia pour base. ;

À Sainte-Lucie, suivant le lieutenant Tyler, on donne un

mélange composé de rhum et de jus de citron. Sur trente malades, dit-il, traités avec ce remède un seul mourut.

Presque tous les médecins regardent le vin vieux comme le meilleur cordial. On trouve dans les mémoires de l’Académie des sciences, année 1737, l'observation d’un pharmacien de l’Hôtel-Dieu de Paris, qui, piqué par une vipère, se guérit avec un vin généreux mêlé de thériaque.

Dans le Poitou, on fait bouillir dans du vin blanc des feuilles du verbascum thapsus, du marubium album, du potentilla reptans, de l’aigremoine ou du triticum reptans. On fait avaler au malade un grand verre de la décoction de ces plantes, et, après avoir fait des scarifications à la partie mordue, on la frotte avec le marc de la décoction.

Quoique le traitement par les spiritueux soit un de ceux dont on ait le plus abusé, je le crois un des plus efficaces. Comme je n’en avais point parlé précédemment, je répare ici cette omission.

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