‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 54 sur 93 · LL · texte numérisé non relu

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Il est une autre expérience qui peut être faite ici et là-bas : ici chacun de nous peut mettre le hérisson en présence de la vipère, et là bas en présence du Fer de lance.

Pardonnez-moi, Messieurs, de répondre à tout ce qu’il y à de bienveillant dans cette offre d’animaux destructeurs du serpent par ces quelques critiques, et de ne pas les accueillir avec ‘un reconnaissant enthousiasme. Ce que j'en dis ici, ce n’est pas pour décourager l’expérimentation et la repousser par une de ces fins de non-recevoir, si funestes aux découvertes et si chères à la paresse. Je sais qu’il faut laisser à l’expérimentation une grande latitude, qu’il faut même compter sur ses imprévus, que tel est l’esprit de la Société d’acclimatation. Cependant, je crois qu’une autre sorte de découragement pourrait naître d'essais trop infructueux en trompant notre attente, que ce n’est pas aller contre nos statuts que de consulter, pour faire des essais, de prudentes analogies, et qu’il ne faut pas abdiquer les données de la raison, même en faveur des promesses du hasard.

Enfin, nous avons à la Martinique un animal qui me paraît un succédané indigène des mangoustes et des hérissons, c’est le manicou ou marmose de Buffon, de qui nous pouvons ap-

Il ne mange de fruits qu’à défaut de nourriture animale. Celui qu’observait Lenz n’ayant pendant deux jours reçu que des fruits, il en mangea si peu que deux de ses petits périrent faute de lait.

Les hérissons placés dans des vignes dont les raisins atteignent le sol n’y touchent pas; cependant ces fruits sont aussi sucrés que la canne et fort tendres, tandis que cette dernière, par sa dureté seule, serait à l’abri de la dent du hérisson, Je crois donc qu’il serait utile et facile de transporter à la Martinique une cinquantaine de hérissons; puisqu'ils vivent en Algérie, il est probable qu’ils s’acclimateront sans peine dans l’île, S’introduisant facilement dans les champs de cannes, ils contribueront à y diminuer le nombre des rats, et par conséquent le nombre des cannes ratées.

Ils tendront indirectement à diminuer aussi la multiplication du bothrops en privant ce dernier d’une partie de sa nourriture, Le hérisson peut enfin détruire de jeunes bothrops, tout en étant à l’abri des adultes, qui ne peuvent pas, facilement le mordre, l’étouffer ou le retourner. pour l’attaquer par le ventre, comme le font, à ce qu’on dit, le chien et le renard,

L'introduction du hérisson peut d’ailleurs fort bien s’assucier à celle du serpentaire et de la buse, qui se nourrit de rats et de serpents, Tous ces moyens de diminuer le bothrops doivent être employés simultanément ; mais le plus efficace serait sans doute une prime accordée à chaque tête de bothrops, comme l’a fort bien dit M. le docteur Rufz,

prendre quel serait le sort de ces nouveaux auxiliaires. Le manicou a le groin du porc; il a une puissante dentelure, des ongles longs et aigus, un cuir épais; il grimpe aux arbres. Des faits notoires apprennent qu'il se défend vaillamment

contre le bothrops et lui vend chèrement sa vie. Mais plus souvent encore on trouve des manicous dans le ventre du bothrops. ,

11 nous reste maintenant à parler du dernier des animaux proposés par M. de Chastaignez, et considérés par lui comme spécifiques contre les reptiles, de l’oiseau appelé Secrétaire du Cap (serpentarius repliltivorus).

Le serpentaire reptilivore est un bel oiseau, dont M. Jules Verreaux vous a déjàentretenus : son travail a été publié dans le tome IIlIde vos Bulletins. On l'appelle le secrétaire parce qu’il a autour du cou une fraise de longues plumes propres à écrire. Il a cela desingulier qu’il ne se tient debout que sur l’une de ses jambes, quisont longues et couvertes d'écailles. (J'en ai vu un au Jardin des Plantes de Paris, qui, par suite d’un accident, portait une jambe de bois dont il se servait très-adroitement.) La longueur de ses pattes cuirassées le rend très-propre à saisir les serpents, et cette fraise de plumes lui met le couet la jête à l'abri deleurs morsures. Entre autres détails intéressants sur ses mœurs, M. Verreaux nous apprend qu’au Cap, cet oiseau est protégé par la loi, à cause du grand nombre d'insectes et de serpents venimeux qu'il détruit. M. Verreaux émet le souhait que cet animal soit introduit à la Martinique pour combattre le bothrops lancéolé; il ignorait sans doute que l'essai eût été déjà tenté, car il n’en parle pas; mais dès l'année 1817, M. Moreau de Jonnès avait donné le même conseil. En 1895, M. l'amiral de Mackau introduisit à la Martinique deux serpentaires; l’un d’eux mourut malheureusement dès son arrivée. « On les avait déposés, dit M. le docteur « Guyon, au Jardin botanique où les curieux allaient les vi- « siter; là j'ai été souvent témoin de la manière dont l’ani- « malse défait du reptile : d’abord, par des coups de pattes « lancés perpendiculairement sur la tête avec une précision « et une vigueur incroyables, il a bientôt étourdi son adver- « saire ; après quoi, tandis que d’une patte il l’assujettit sur « le sol en le serrant avec force, le saisissant avec le bec « derrière la nuque, par un mouvement rapide de torsion il

« lui luxe les vertèbres. J’ajoute que rien n’est beau comme « l’animal, lorsque, apercevant sa proie, son œils’anime, brille, « et que tout son corps frémit. »,

Songez, Messieurs, qu’il s’agit ici du serpentaire aux prises avec le bothrops lancéolé lui-même. Nous ne sommes plus dans les analogies. Croirait-on qu’on n’ait point donné suite à une aussi heureuse expérience? le serpentaire est mort dans l'isolement.

Mais en sera-t-il ainsi, Messieurs, lorsque par votre entremise la colonie pourra se procurer des serpentaires en assez grand nombre et faire l'expérience en grand et de manière à obtenir l’acclimatation de ce précieux oiseau? Je suis assuré du contraire. Le Martinicain n’a été arrêté que par la rareté des communications qu'il lui est possible d'avoir avec le cap de Bonne-Espérance; mais si vous voulez nous procurer le concours de votre correspondant au Cap, je ne doute pas que nous ne profitions des facilités que nous peuvent offrir nos nouveaux rapports avec l’Inde pour l'immigration des coolies, et qu’en passant au Cap, nous n'’ajoutions, avec le plus grand empressement, aux coolies indiens le serpentaire (1).

Enfin, Messieurs, contre un ennemi comme le bothrops lancéolé, il ne me paraît pas assez sûr de nous reposer du soin de notre défense sur un seul moyen, sur ces alliés naturels que nous offre la nature. Ces préservatifs uniques, commodes, tout faits, une fois trouvés, sur la confiance desquels nous pouvons nous endormir, qui nous dispensent de tout autre soin, peu-

(1) M. Florent-Prévost, aide naturaliste du Muséum de Paris, qui depuis trente ans se livre à de si utiles recherches sur l’alimentation des oiseaux, a bien voulu me signaler comme se nourrissant de serpents et de vipères : en Amérique, le caviama, le kamichi, lagami, le tantale lacté; en Afrique, le serpentaire (bec vuvert noir), le tantale rose, l’ibis sacré, le marabou, l’ombrelte; en Asie, le jabura, la cigogne chevelue, la cigogne à sac et la cigogne à bec ouvert,

MM. les professeurs Jules Cloquet et Mocquin-Tandon ont appelé FPattention de la Société d’acclimatation sur la cigogne d'Europe, qui se trouve en grande quantité dans l’Alsace et dans toutes les provinces rhé— nanes. Il serait très- facile de s’en procurer un certain nombre, et comme la cigogne est un oiseau qui resle dans un pays tout le temps qu’elle y trouve de quoi se nourrir, si véritablement elle aime la chair des ser— penis, il faut espérer qu’elle ne quittera pas la Martinique tout le temps qu’elle y trouvera des bothrops.

vent convenir à l’homme sauvage et suffisent à sa paresse. L'homme civilisé ne s’abandonne jamais à la garde des animaux; il saura trouver dans les ressources de son industrie bien d’autres défenses. Je voudrais voir rétablir ces primes et encouragements que d’autres habitants et moi-même avons plus d’une fois réclamés dans les conseils publics de la colonie, mais que nous n’avons pu jamais obtenir qu’à la somme bien insuffisante de quelques centaines de francs. Le conseil général de Seine-et-Marne a voté, l’an dernier, près de 8,000 francs contre la vipère de Fontainebleau, qui n’est certainement pas le bothrops lancéolé. Je voudrais voir à la Martinique une brigade de chasseurs de serpents en exercice permanent, sous l’excitation et le contrôle de l’autorité supérieure. Pourquoi, s’écriait Lacépède au commencement de ce siècle, un être aussi funeste existe-t-il encore dans les îles, où il serait possible d’éteindre son odieuse race? Pourquoi laisser vivreune espèce que l’on ne doit voir qu'avec horreur? et pourquoi chercher uniquement des remèdes trop souvent impuissants contre les maux qu’elle produit, lorsque, par une recherche obstinée et une guerre à toute outrance, l’on pourrait parvenir à purger de ces venimeux reptiles les contrées où ils ont été observés?

Je profiterai aussi de l’occasion pour vous dire quelques mots du pansement de la piqûre du bothrops, ce redoutable accident contre lequel il semble que l'habitant de la Martinique aurait dû appliquer toutes les forces de son intelligence. Ce pansement est le plus ordinairement abandonné et même réservé à quelques vieux nègres, rebut de notre société coloniale ; ils nous tiennent lieu de ces sorciers et de ces guérisseurs dont vos tribunaux font justice. Je ne saurais vous dire le découragement et l’indignation dont j'ai été souvent saisi à la vue des pratiques insensées dont les panseurs se rendent coupables.

Le panseur est souvent logé au loin, à une heure et plus; il faut l’aller querir ; il se fait attendre, perd un temps considérable à broyer des herbes et marmotter des paroles d’incantation; souvent il arrive que son pansement n’est appliqué que plusieurs heures après la piqûre. Ce sont, pour la plupart du temps, des herbes insignifiantes dont j'ai pu recueillir plus

de trente formules ; on perd ainsi le bon moment du pansement ; Car l'absorption du venin, ainsi que le prouvent toutes les expériences, se faisant au bout de quelques minutes, il importe de l’empêcher le plus promptement possible, et il est prouvé que par la ligature, par la succion, par le lavage avec un liquide convenable et surtout par la cautérisation, on peut étouffer ce venin dans les chairs, de même qu’on étouffe un incendie en plaçant le pied sur l’étincelle qui le peut allumer.

Toute personne donc doit être en ce pays panseur de la piqûre du serpent, afin de pouvoir se secourir à temps, soi et les siens.

Pour arriver à ce résultat si désirable, il faudrait répandre dans les campagnes de sages instructions, et surtout placer toujours à la portée de ceux qui sont exposés à être piqués par le serpent les moyens de pansement reconnus les plus efficaces ; de ce nombre et en première ligne, se trouve l’ammoniaque, alcali volatil.

Lorsque les nègres travaillent en atelier, à la coupe des cannes ou au défrichement des terres, car c’est dans ces occasions qu’arrivent le plus souvent des accidents, tout habitant, ce qui ne se fait jamais, car l’incurie, je le répète, est incroyable, tout habitant devrait être tenu d’avoir entre les mains de son homme de confiance, chargé de surveiller le travail, économe ou commandeur, un flacon d’alcali ou de tout autre liquide reconnu bon pour le pansement. Ce liquide servirait au premier pansement des hommes piqués, lequel serait fait le plus promptement possible. Je voudrais que l’omission de cette précaution fût suivie d’une pénalité, et que le travailleur qui n’aurait pas trouvé le remède qui lui serait dû aux termes de la loi, fût admis à réclamer contre le propriétaire. C’est une gêne sans doute, mais de pareilles gênes ne sont-elles pas imposées ici à bien des usiniers dont l’industrie est réputée malsaine sans l’obsérvance de certaines conditions ? (

Enfin, nous nous associons au vœu formé par Sonnini, lorsque, de retour de son voyage dans la Guyane, se rappelant les accidents dont il avait été témoin, il s’écriait : « L'Europe voit avec admiration, et les Français avec attendrissement, les établissements formés pour retirer les hommes pour ainsi

dire des mains de la mort : tels sont les secours établis pour les noyés et les asphyxiés. Ne pourrait-on pas avoir dans les colonies quelque établissement semblable pour les personnes piquées du serpent ? » |

Je ne doute pas, Messieurs, que ces différents moyens contre le bothrops et l'introduction des animaux qui peuvent le combattre, et les primes pour sa destruction cet les précautions pour diminuer la gravité de ses piqûres ; je ne doute pas, dis-je, que ces moyens recommandés à la bienveillance de notre collègue, M. Mestro, directeur des colonies, ne soient pris par lui en considération, et que la sollicitude paternelle qu’il porte naturellement aux colonies ne soitencore en cette occasion augmentée par les obligations de son titre de membre de la Société d’acclimatation.

C’est ainsi, Messieurs, que vous répondrez à la proposition qui vous est faite. Le seul fait, je peux vous l’assurer, d’avoir pris intérêt à cette question, va être pour nos compatriotes d'outre-mer une consolation et un encouragement, et votre initiative sera un bienfait pour ces beaux pays qui, suivant l'expression si vraie de M. de Chastaignez, sont aussi la France.

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