‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 55 sur 93 · DU CÉDRON · texte numérisé non relu

DU CÉDRON

Une des substances dont l'efficacité a été le plus vantée dans ces derniers temps, soit contre les effets du venin des serpents déjà introduit dans la circulation, soit même comme moyen préventif contre cette action, est le cédron : péricarpe d’un arbre de l’ordre des simaroubées, qui croît sur les plateaux de la cordillière des Andes. Ce péricarpe est caractérisé, comme la quassia amara et la plupart des végétaux de ce groupe, par une amertume extrême. En 1850, l’attention fut fixée sur ce produit végétal par une communication que le savant M. Jomard fit à l’Académie des sciences

(Comptes-rendus, tom. XXXI, p. 144), dans laquelle il lut une lettre que lui avaitécrite M. Herran, chargé d’affaires de la république de Costa-Rica.

Les faits contenus dans cette lettre sont assez curieux pour qu’il ne soit pas sans intérêt d'en donner ici un extrait fort abrégé. Ce n’est qu’en 1828, dit M. Herran, que des Indiens sauvages apportèrent sur le marché de Carthagène quelques graines de cédron. Pour en démontrer la vertu infaillible, ils firent mordre des animaux, par les serpents les plus dangereux, appelés Tobola corail de lu Montagne; la promptitude avec laquelle le poison était neutralisé parut si merveilleux, qu'on paya la graine jusqu’à un doublon (83 francs).

Pendant mon séjour dans l'Amérique centrale, ajoute l’auteur, j’aieumoi-mêmeoccasion de recourir à la graine de cédron dans huit cas différents. Voici comme je l’employais : Cinq à six grains de cette graine étaient ràpés ; cette poudre délayée dans une cuillerée d’eau-de-vie, je la faisais avaler au malade, puis j'en saupoudrais un linge imbibé d’eau-de-vie que j’appliquais sur la morsure. Rarement j'ai eu besoin de répéter la dose pour obtenir une guérison radicale.

Les renseignements qui précèdent sont empruntés à la notice historique sur la ménagerie du muséum, par M. A. Duméril. M. Duméril les accompagne du récit de quelques expériences faites au muséum, par M. Dumont, pour vérifier l'efficacité du cédron. Ces expériences ont été faites avec toute la rigueur désirable ; il en est résulté que le cédron n’est pas un remède prophylactique ; qu’il ne préserve pas des effets de la piqûre du serpent, lorsqu'il est donné immédiatement après l’accident; mais aue pris plusieurs heures avant, ilen diminue la gravité, car la piqûre n’est alors suivie que d’accidents locaux et jamais de la mort.

Sur la foi de ces informations, je m'étais procuré du cédron à la Martinique; j’en avais fait préparer une solution alcoolique déposée chez les pharmaciens de la ville de Saint-Pierre. Avis avait été donné par les journaux à Messieurs les habitants, qui pouvaient s’en procurer gratuitement. Au moment de mon départ, environ un an après cet avis, aucune demande de cédron n'avait été faite : on préférait toujours la routine des vieux nègres.

DES INJECTIONS IODURÉES

On a vu que la ligature et la succion n'étaient que des moyens provisoires en attendant un traitement plus efficace: que les incisions et la cautérisation devaient agir profondément, produisaient de la douleur et laissaient des plaies qui exigent un certain temps pour guérir; que tous les remèdes internes préconisés jusqu’à ce jour sont trop incertains pour s’y fier complétement; d’une autre part, il est hors de doute que dans un grand nombre de cas (un sur dix, d’après MM. Harlhan et Brainard), par la rencontre de certaines circonstances encore inappréciées, la piqûre même des serpents les plus venimeux guérit sans aucun traitement. Dans cet état de la science, on comprend la répugnance des blessés et l’indécision des médecins à employer un moyen violent, indistinctement dans tous les cas. On voudrait esquiver la douleur et la perte du temps, et néanmoins guérir; il était donc à souhaiter qu’on trouvât une médication applicable à tous les cas indistinctement, mais sans aucun inconvénient pour les malades. C’est le but que M. Brainard, de Philadelphie, a cru atteindre par l’emploi des injections iodées, moyen efficace pour neutraliser le poison, mais pas assez actif pour détruire les tissus avec lesquels il est mis en contact.

Ne connaissant pas la nature du venin, ni l’action des substances injectées dans les tissus, il était difficile de se décider à priori pour telle ou telle solution. C’est pourquoi il à fallu se livrer d’abord aux tâtonnements de l’expérimentation.

Après avoir reconnu que le nitrate d'argent mêlé au venin nelui ôte pas ses qualités délétères et que ces qualités délétères augmentent au contraire par la solution du venin dans l’alcool et dans l'huile de térébenthine, M. Brainard expérimenta le lactate de fer et l’iode, probablement à cause de la vogue dont ces substances jouissent aujourd’hui, ayant été inconnues à la matière médicale ancienne. En dernier lieu, il à donné la préférence à l’iode.

Il a préféré le mode de l'injection locale à l’administration interne par l'estomac, parce que le venin agissant très-promptement, ilimportait de le mettre très-promptement aussi en contact avec son antidote, afin d’en arrêter l’action, ce qui ne se peut obtenir par l’administration intérieure. Car

le remède étant placé loin du lieu de l’introduction du poison, ne peut être porté à sa rencontre que par l’absorption et la circulation, deux fonctions dont le jeu exige un certain temps pendant lequel le mal se fait. Ajoutez que pendant ce temps le venin est porté plus avant dans les organes et en trouble les fluides et les tissus, tandis que le remède au contraire perd de sa propriété par son mélange avec les fluides de l’estomac etpar la digestion qui en est faite. Ge sont ces considérations qui ont engagé M. Brainard à préférer l'injection locale, qui met immédiatement le venin en présence de l’iode ; l'expérience à justifié ces prévisions. L'auteur a constaté que l’iode injecté conserve la couleur du sang et empêche la désorganisation de ses globules, en même temps que cet agent a une influence très-marquée pour empêcher ou retarder l’action du venin, même quand on l’emploie en petites quantités et à faible dose.

Voici comment il conseille de pratiquer ces injections : Le plus tôt possible après la morsure, on se sert d’un petit troisquarts et d’une petite seringue semblable à celle d’Anel, pour pousser dans tout le trajet de la piqûre ou le plus près possible, sous la peau, une injection. Cette injection se compose de 25 centigrammes d’iode et de 75 centigrammes d’iodure de potassium pour 80 grammes d’eau distillée. A cette dose, l’iode neutralise le venin, même lorsqu'il est imprégné dans les tissus, sans produire ni escarre ni suppuration de ces tissus.

Comme le remède peut ne pas se trouver sous la main, et qu’on à pu perdreun temps précieux avant d’en faire usage, M. Brainard conseille, en attendant, l'emploi de la ligature et des ventouses, comme [moyen très-propre à retarder l’action du venin et à en empêcher le transport dans le reste du corps.

Si déjà il existe une tuméfaction locale assez considérable, la solution d’iode doit être plus étendue d’eau, et il faut l’injecter en large quantité dans toute la partie gonflée.

Ce traitement, dans plus de cent expériences faites sur des oiseaux, a toujours eu du succès entre les mains de M. Brainard; malheureusement il n’a pas été employé une seule fois sur l’homme; mais M. Brainard pense que, dans ce cas, son application serait encore plus facile et plus efficace, à cause

de la plus grande perméabilité de notre tissu cellulaire souscutané.

Malheureusement aussi, le serpent dont s’est servi M. Brainard n’était pas le crotale durisse ou horrible, qui sont les deux espèces les plus redoutables de l'Amérique, mais le crotalophorus ler geminus (crotale à triples taches de Duméril), vulgairerement connu sous le nom de massagua, et la morsure de ce reptile, comme l’avoue M. Brainard lui-même, est, suivant l’opinion générale, moins dangereuse que celle de quelques autres variétés.

En résumé, je pense que les injections iodées sont à essayer contre la piqûre du bothrops lancéolé ; qu’il est à souhaiter qu’en raison de leur peu d’inconvénient, elles deviennent la méthode générale du traitement de la piqûre de tous les serpents.

Il y a longtemps que cette idée des injections m'était venue, non pas avec l’iode, mais avec l’une ou l’autre de ces mille substances vantées contre la piqûre du serpent, voire même tout simplement avec de l’eau pure, dans le but de détruire une portion du venin inoculé et d’en affaiblir l’absorption. L'injection n’était alors conseillée que comme un des moyens accessoires, en attendant la cautérisation. Sur mes indications, M. le pharmacien Peyraud avait fait faire, sous forme de trousses portatives, un petit appareil à pansement où se trouvaient réunis des ventouses, des ligatures, des cautères, un bistouri et une petite seringue à injection semblable à celle de M. Brainard. J’espérais que les chasseurs et tant d'autres personnes exposées dans notre île à la piqûre du Fer de lance voudraient avoir sur eux les secours nécessaires en pareil cas. Mais je dois dire, à l'honneur du courage et de la résignation demescompatriotes, qu'après vingtans, malgré lesannonces des journaux, pas un de ces petits appareils n’avait été acheté, et que la collection complète se trouve encore dans l’officine de M. Peyraud.

MARUBIUM VULGARE On lit dans l’Union médicale, samedi 2 février 1859, n° 21

Il existe contre la morsure des serpents à sonnettes un re- :

mède que l’on regarde comme souverain ; il consiste à prendre intérieurement la séve du marrube (marrubium vulgare)et d’une espèce de plantain (plantago), et à poser extérieurement sur la blessure un cataplasme de ces plantes broyées. L’assemblée de Virginie récompensa l’esclave qui avait découvert ce remède en lui accordant, outre la liberté, une somme de 5,000 fr. de notre monnaie (Siècle).

Je suppose que la publication de ce fait, par le Siècle et par l’Union médicale, a eu lieu à l’occasion du prix proposé par la Société d’acclimatation pour la destruction du serpent Fer de lance, dans sa séance du 27 février.

Avant tout, il faudrait s’assurer si le fait est vrai; si réellement l’assemblée de la Virginie a décerné le prix en question. Je pense que la rédaction du Siècle et de l’Union médicale ne sera point blessée par ce point de doute que j’élève au bout de leur annonce ; mais je n'ai trouvé ce fait mentionné dans aucun des nombreux ouvrages que je viens de parcourir sur les serpents américains.

Le marrube est une plante très-vulgaire qui a été préconisée en Europe contrela piqûre des vipères, comme bien d’autres, et sans avoir plus que bien d'autres fixé l’attention.

L ne se passe pas de semaine sans qu’on lise dans les journaux quelque remède contre la piqûre des serpents et des vipères. Ce ne sont pas les remèdes, ce sont les bonnes expérimentations qui manquent.

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