‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 6 sur 93 · PARTIE PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE PHYSIOLOGIQUE

Suivant Lacépède, le serpent Fer de lance existerait à la Martinique, à Sainte-Lucie et à Cayenne; suivant MM. Blot et Guyon, seulement à la Martinique, à Sainte-Lucie et à Béquia ou petite Martinique, îlot situé dans les eaux de Saint- Vincent.

Pour la Dominique, il nous a été facile de nous assurer que le Fer de lance n’y existe point. Cette île n’est distante de la Martinique que de sept lieues. Et c’est un avantage dont cette voisine se prévaut assez sur nous, de n’avoir dans son sein que la couleuvre Clibro ou Téte de chien et de n'être pas infestée par les serpents venimeux. Quant à Béquia, j'ai interrogé diverses personnes de Saint-Vincent, elles m'ont toutes répondu que c'était la première fois qu’elles entendaient dire semblable chose, et qu'elles étaient assurées que Béquia n'avait point de serpents. Voici ce qu'a répondu de Cayenne aux renseignements que je lui demandais, notre ami et compatriote Pujo, ce magistrat si distingué que vous connaissez tous : « Je « n'ai jamais oui dire que le Fer de lance de la Martinique existât « à Cayenne, Je m'en suis informé, et toujours il m'a été ré- « pondu négativement par les gens du pays. de n’ai jamais « oui parler ici d'accidents produits par la piqûre desserpents. » On verra plus tard quels sont les serpents qui existent à Cayenne.

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C’est donc la Martinique et Sainte-Lucie qui jouissent dans l'univers du triste privilége de posséder le Fer de lance.

Suivant le père Dutertre, il n’en aurait pas été toujours ainsi; le serpent ne serait point originaire de notre sol : « Quelques sauvages, dit-il, nous ont assuré qu’ils tenaient « par tradition certaine de leurs pères que les serpents de la « Martinique venaient des Arrouages, nation de la terre ferme, « auxquels les Caraïbes de nos îles font une guerre cruelle. « Ceux-là, disent-ils, se voyant continuellement vexés par les « fréquentes incursions des nôtres, s’avisèrent d’une ruse de « guerre non commune, mais dommageableet périlleuse à leurs « ennemis; Car ils amassèrent grand nombre de serpents qu’ils « enfermèrent dans de$ calebasses, les apportèrent à la Marti- « nique, et, là, leur donnèrent la liberté. »

Quoique j'aie rappelé cette tradition, ce n’est point pour obtenir là-dessus des éclaircissements, mais pour lui opposer d’abord une puissante objection faite par M. Guyon : c’est que si le reptile avait été importé par les Arrouages ou par d’autres, on le trouverait ailleurs que dans les îles où on le trouve aujourd’hui ; et c’est ce qui n’a pas lieu.

"On raconte que la même tentative a été faite à la Guadeloupe et n’a pas réussi, que le serpent n’a pu y vivre. Il ne faudrait pas s’y fier. L'expérience, quoique curieuse, n’est pas de celles qu’on puisse essayer par curiosité. De sévères ordonnances interdisent en France l'entrée des Crotales, à moins qu’ils ne soient destinés au Muséum. Cette mesure est fort sage. On dit qu’à la Guadeloupe la chose fut faite en temps de guerre par les Anglais, héritiers de tous les procédés carthaginois et à l'exemple d’Annibal; propos, sans doute, de notre vieille inimitié. Chez les nations modernes la gue | | jamais tout excusé. On a des bombes moins sauvages t plus maniables. Et où les Anglais auraient-ils pris des Fers de lance? À la Martinique et à Sainte-Lucie, seuls lieux où ils existent. Mais à cette époque ni l’une ni l’autrede cesîles n’appartenaient aux Anglais, elles étaient entre nos mains. D'ailleurs, à mesure qu’on avancera dans cette enquête, on verra que le Fer de lance n’est pas si facilement abordable, qu’on puisse se le procurer en aussi grand nombre pour en faire des projectiles. Quant au fait attribué à Annibal, après l’avoir rapporté, Plutarque ajoute : « Or, quela chose se soit faite en telle manière, les plus

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vieilles chroniques n’en font pas mention, mais seulement « Emilius et Trogus. Par quoy je m’en rapporte aux auteurs. » Plutarque ne s’en fait donc pas caution. Il était déjà frappé de son invraisemblance. Ce fait n’en a pas moins été répété des millions de fois, de livres en livres ; on nous l’apprend gravement dès notre plus jeune âge. C’est ainsi qu'il suffit d’un Emilius ou d’en Trogus pour mystifier le genre humain et éterniser une sottise. |

Cetteautreassertion,quoique moins ancienne, n’est pasmoins singulière. On lit, dans toutes les bibliographies des écrits sur le serpent, cette annotation : Blondel, Mémoires de l’Académie des sciences, t. I, 1666, p. 235. (Observations sur les serpents qui ne sont pas venimeux dans quelques Îles et qui le deviennent quand on les porte à la Martinique, tandis que ceux de cette le perdent leur venin sion les transporte ailleurs.)

J'étais fort curieux de lire ces observations de Blondel,.qui remontent aux premiers temps de la colonisation de la Martinique, cetteîle n’ayant été habitée qu’en 1635. J'aurais surtout voulu voir sur quoi Blondel s’appuyait pour établir ces singulières transformations. Blondel n’était pas un homme ordinaire. Directeur de l’Académie d'architecture, conseiller d'Etat, maréchal de camp, membre de l’Académie des sciences, il a publié des ouvrages estimés sur les mathématiques, l’architecture et l’histoire naturelle. C’est sur ses dessins qu'ont été bâties les portes Saint-Denis etSaint-Antoine. Je dis ses titres, afin qu’on voie que son opinion mérite quelque considération, quelque étrange que l'énoncé en puisse paraître. J'ai été désappointé de ne pas trouver aux lieux et pages indiqués même dans la table des matières du premier volume des Mémoires de l’Académie des sciences, ces observations de Blondel. J'ai poussé mes recherches à tout ce qui peut être rapporté au nom de Blondel. M. Auguste Duméril a bien voulu se livrer à la même vérification; il n’a pas été plus heureux que moi. Il n’est pas besoin de longuement insister pour démontrer que de pareilles choses n’ont pu être écrites qu'à une époque où l’on ne se faisait aucune idée de l’organisation des serpents venimeux. On aimait mieux imaginer la nature que la regarder. La nouveauté d’un sujet permettait toutes les conjectures. Il suflisait cependant d'ouvrir la gueule d'un serpent pour voir que les crochets qu’elle renferme et l'appareil qui les met en

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mouvement ne pouvaient paraître et disparaître suivant la pature du territoire. Cette opinion de Blondel doit donc être reléguée avec tant d’autres chimères répandues sur le serpent et dont on remplirait une bibliothèque, si on voulait les recueillir. |

8%e Question. Existe-t-il à la Martinique une ou plusieurs espèces de serpents ?

Voici l’opiaion de M. Blot : «La couleur de la vipère commune « ne varie que du gris cendré ou verdâtre au gris le plus foncé ; « celle de la vipère Fer de lance offre, au contraire, des diffé- « rences bien tranchées; il y en a d’un jaune aurore, d’un « jaune orpin maculé de brun jaune ; on en voit de brunes, de «noirâtres, de noires et de tigrées. Enfin, on en trouve qui « sont maculées régulièrement de toutes ces nuances et dont « les flancs sont teints d’un rouge vif et brillant. Cette diver- « sité de couleurs a fait naître l’idée qu’il existait plusieurs « serpents venimeux à la Martinique ; mais ce ne sont que des « variétés, et un fait qui le prouve, c’est qu’en ouvrant le « corps des vipères, on y trouve des vipereaux de différentes « couleurs. » |

On ne saurait mieux dire.

Des nègres, interrogés par moi, ont prétendu que l4 couleur noire était particulière aux vieux serpents et je tiens du respectable M. Dérivery, habitant du François, que le serpent à macules roses, dont parle M. Blot, existe principalement dans les rochers du bord de la mer où ilse nourrit de crabes. L’influence des localités sur la coloration des animaux est à étudier.

D’autres m'ont dit que le serpent jaune était moins long que le gris, qu'il n’atteignait jamais d’aussi grandes dimensions. Il . est certain quil est beaucoup plus rare; sur 100 serpents, à peine en voit-on 10 jaunes : C’est la réponse constante qui m'a été faite. J'avais pensé que les serpents de cette couleur pouvaient être plus communs dans certains quartiers de l’île, . cela ne résulte pas de mes interrogations ; quelqu'un m'a dit que tous les serpents jaunes devenaient noirs en vieillissant. Les mâles ont la queue plus grosse et plus longue que les femelles, à cause des organes de la génération cachés dans l'épaisseur de cet appendice; les femelles passent pour être de plus grande taille. C’est la seule différence qui permet de distinguer le sexe.

Reprenons cette histoire ab ovo.

Dans l’ovologie du serpent, plus d’un point est douteux ; quelques-uns disent que le nombre des serpenteaux produits dans une seule portée estincroyable; d’autres précisent davantage ; que chaque portée comprend depuis 20 jusqu’à 60 (lettre sur la vipère de la Martinique, par M. Bonodet, avocatau conseil supérieur de la Martinique, insérée dans la République des lettres et des arts, année 1786). Je tiens de M. Huc que le plus grand nombre qu'il ait compté s'élevait à 67. Ces différences doivent, sans doute, dépendre de la grosseur du serpent. J’ai eu deux fois occasion de disséquer des serpents femelles tuées dans l’état de gestation et ayant de 4 à 5 pieds de long. J'ai trouvé chez l’une 36 œufs et chez l’autre 46. La vipère d’Europe contient de 12 à 25 œufs. De tous les serpents venimeux, le Bothrops lancéolé est celui qui offrirait l'exemple de la plus effrayante fécondité : après lui viendrait l’'Ammodyte, dans la Dalmatie. Lesautresserpents venimeux, au dire de M. Schlegel, se multiplient peu.

J'ai entendu dire que chaque œuf contenait deux vipereaux ; il est facile de prouver que ceci est faux, qu’il n’y a qu'un seul vipereau dans chaque œuf, Cela prouve combien l'erreur est insouciante pour altérer des faits dont la vérification est si facile.

Les œufs, dans le ventre de la femelle du serpent, sont disposés suivant deux rangées symétriques qui forment deux sortes de grappes ou chapelets. Ils sont, au dire de Lacépède, toujours en nombre pair. Ils s'étendent depuis un pouce audessus du cloaque jusqu’au niveau de l’estomac. Ces œufs sont mobiles et s’étalent comme un œuf de poule mis sur le plat; la grosseur est à peu près la même. Lacépède, d'après certains voyageurs, rapporte que les petits sortent tout formés du ventre de leur mère, qui ne cesse de ramper pendant qu’ils viennent à la lumière. Mais, suivant un autre observateur (M. Bonodet), ilsse débarrassent de leur enveloppeau moment même où la femelle les dépose à terre. Je crois plutôt à ce dernier mode de parturition. J'ai examiné avec soin des serpents femelles pleines : le cloaque où aboutit l'œuf est peu dilaté. Il est impossible qu'un vipereau puisse s’y développer dans sa longueur. J’ai trouvé des œufs dans le conduit ovarique près de tomber dans le cloaque et encore parfaitement

intacts. Le vipereau, dans l’œuf, est roulé sur lui-même et dans la position défensive que nous décrirons plus tard et qu’on désigne par le mot lové. Je ne crois donc pas qu’il puisse éclore dans le ventre même de sa mère. Dans une portée de 36 œufs tous les vipereaux avaient les mêmes dimensions; ils étaient également bien formés, les plus éloignés comme les plus pre du cloaque, c’est-à-dire comme les plus près d’être mis à la lumière. Peut-on inférer de là que la parturition du serpent se fasse, comme on le.dit, sans discontinuité, c’est-à-dire qu’une fois commencée, elle ne s'arrête point avant que tous les œufs soient sortis, et ait lieu tout en un jour? Je croirais plus volontiers à une parturition successive, cela est plus conforme à ce qui se passe chez les animaux ovipares qui peuvent être observés de sn Il n’est pas rare de trouver des vipereaux disséminés, non pas sur une même ligne, comme on le dit et dans une même direction, mais çà et là, sur les points les plus opposés et dans une aire de plus de cent mètres. Ceci témoigne d’une parturition successive qui doit mettre quelque temps à s’opérer. M. Barillet m’a raconté avoir observé une femelle tenue en cage et qui mit trois jours à mettre bas tous ses petits. Pariunt viperæ, dit Acrell, non diebus viginti sed eodem die utmale scripsit Plinius et Simiolus ejus Theodorus Gaza.

M. M *** m'a assuré que tout le long du trajet d’un serpent femelle qui venait de mettre bas, il avait retrouvé un mucus gluant, fort reconnaissable; je crois qu’il en doit être ainsi; car dans l’œuf, outre les vipereaux, on trouve un corps jaune qui leur sert de placenta. Il y a aussi des enveloppes de l’œuf et un fluide gluant, demi-transparent, qui tient lieu du blanc de l’œuf ; tout cet arrière-faix doit être rejeté en même temps que le petit qui y tient par un véritable cordon ombilical. Ge cordon s'implante très-près de la queue, à la réunion du quart inférieur avec les trois quarts supérieurs de l’animal. Les vipercaux, en Europe, pendant quelque temps après leur naissance, traînent à leur suite les débris de l’œuf qui les renfermait sous l'apparence de membranes déchirées irrégulièrement. ”

On doit s'attendre à trouver ici une tradition fort répandue, mais que j'ai peine à prendre pour autre chose qu’un conte populaire. Qui n’a ouï raconter que le serpent femelle, ayant mis bas tous ses petits, le long d’un chemin, revient sur ses

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pas et dévore ceux qui n’ont pas eu assez de force pour s’écarter du lieu où ils ont été déposés? On le dit; mais qui l’a vu? Pour moi, j'imagine difficilement un observateur assez impassible pour avoir assisté d’un bout à l’autre à une pareïlle scène, sans l’interrompre ou sans fuir. Je crois plutôt reconnaître dans cette histoire certains airs d’un mythe ou d’un symbole. On à dit pareille chose de Saturne : Saturne avait pour emblème le serpent mordant sa queue et formant un anneau ; l’un et l’autre signifient le temps qui dévore ses enfants. Ces confusions des fables avec la vérité ne sont pas rares dans l’histoire de l'esprit humain et le serpent est le plus symbolique des animaux. |

Il n’est pas impossible non plus qu’on ait trouvé quelques serpenteaux dans l’estomac d’an serpent fi melle qui les aurait dévorés comme elle dévore toute espèce d’insectes. Je ne connais cependant aucun fait particulier de ce genre; mais lors même qu'il en existerait, d’un fait isolé à un procédé naturel général il y a loin. On ne peut conclure ainsi; ces généralisations trop hâtées forment dans les sciences l'espèce d'erreurs la plus commune. Lorsque, en examinant les assertions en apparence les mieux établies et qui circulent dans la conversation, on a cent fois saisi l'esprit humain en flagrant délit de précipi.tation, j'avoue qu’on a le droit d’être en défiance contre les faits extraordinaires.

Une grande preuve que quelques-uns croient apporter à l'appui de cette fable, c’est le petit nombre de serpents qui existent en comparaison du grand nombre d'œufs que l’on trouve dans le corps de la femelle. J'ai déjà dit qu’il y avait en général exagération dans ce nombre, et les personnes qui parlent d’après cette considération ne réfléchissent pas à ce qui se passe pour toutes les productions vivantes. Les espèces animales, sans excepter l’homme, sont comme les végétales, de véritables graines que la nature sème à pleines mains; les unes tombent en de bons terrains et s’y développent, d’autres végètent, parce qu'il leur est échu des conditions moins bonnes, quelques-unes ne viennent même pas à la lumière. Lorsque j'étais interne à l'hôpital des enfants malades, effrayé de la mortalité dont j'étais le témoin, je voulus voir s’il en était de même pour le reste dé Paris ; je consultai les registres de l’état civil du X° arrondissement et je m’assurai qu'avant

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l’âge de trois ans la moitié des enfants mourait. Cette proportion a été depuis confirmée par toutes les statistiques, Dans les villes moins délétères que Paris pour l'enfance, la mortalité n’est pas moins d’un tiers; c'est-à-dire que sur trois enfants qui naissent aujourd'hui, il en mourra un avant qu’ils aient atteint l’âge de trois ans. C’est la loi. Observez encore ce quise passe dans une couvée de‘poulets; quand vous avez fait la part des infirmes, du chat, du rat, de la pluie, de la patte de la mère et du serpent lui-même, combien en reste-t-il? La laitière de Lafontaine le sait bien :

Le Renard sera bien habile, S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon!

A plus forte raison des serpents! L'enfance de cet animal est la plus abandonnée de toutes les enfances. Au sortir du ventre de sa mère, le serpenteau ne reçoit aucune éducation ; pas une aile pour le réchauffer, pas un cri pour le rallier, pas un nid, pas un trou. fl est livré à toutes les mauvaises chances, en proie à tous ses ennemis, et ses ennemis c’est la nature entière. Inimiciliam gerit cum hominibus, cum plantis et cum animalibus (PLINE). Ecrasé par les uns, dévoré par les autres, noyé par le torrent, brûlé par le soleil, il n’apprend de sa mère ni à distinguer ses aliments, ni à fuir, ni à trouver un abri; il est réduit à son seul instinct qui est la guerre, guerre dont la nécessité commence pour lui avec la vie: aussi en doit-il périr un grand nombre avant qu'ils aient acquis assez d'expérience pour se garantir des dangers.

Suivant une autre version toute contraire du même fait et qui existe dans l’Erpétologie, sous l'autorité d’un nom considérables de Palissot de Beauvois, membre de l’Institut, ce ne serait pàs pour les dévorer, mais pour leur offrir un asile dans le danger, que le serpent recevrait ses petits dans sa gueule, à l’imitation de la sarigue qui reçoit les siens, mais dans une poche particulière.« Ayant un jour, dit-il, aperçu dans un‘sentier un Boiquira « ou serpent à sonnettes, je m’approchai le plus doucement pos- « siblé; mais quelle fut ma surprise quand, au moment où j'al- « lais ei le bras pour le frapper, je le vis s’agiter en faisant « résonner ses grelots et au même moment ouvrir une large « gueule et y recevoir cinq petits serpents de la grosseur à

« peu près d’un tuyau de plume. Surpris de ce spectacle inat- « tendu, je me retirai de quelques pas et je me cachai der- « rière un arbre. Au bout de quelques minutes, l'animal se « croyant, ainsi que sa progéniture, à l’abri de tout danger, « ouvrit de nouveau sa gueule et en laissa sortir les petits « quis’y étaient cachés. Je me montrai de nouveau. Les petits « rentrèrentdans leur retraite, et la mère, emportant son pré- « cieux trésor, s'échappa à la faveur des herbes dans lesquelles « elle se cacha. » M. de Fréminville rapporte un fait semblable observé par Lesieur sur un serpent venimeux, au port Jackson, ce serpent recevait aussi ses petits dans sa gueule au moment du danger. Enfin, à l’appui de ces deux faits, déjà si dignes de considération, je produisici la représentation d’une pièce conservée au “useum d'histoire naturelle de Paris. C’est un Fer de lance jaune, de grande dimension, qui tient dans sa gueule un de ses petits très-délicatement ployé. Voilà une démonstration qui semble complète, irrésistible ! et pourtant, lavouerai-je? mon esprit ne s’y rend pas encore. On est si heureux, si pressé en histoire naturelle d’avoir fait une découverte, quelque chose d’extraordinaire à raconter! et le monde aime tant les jolis contes! Mais d’abord je dois dire qu’à la Martinique, où les occasions d'observer les serpents ne sont que trop fréquentes, je n’ai jamais vu ni entendu rapporter rien de semblable. C’est même, comme je l’ai dit, la version toute différente qui à cours. Cette pièce ne serait-elle pas une de celles que certains voyageurs s’amusent à fabriquer, et, comme on dit que le riche apothicaire hollandais Séba en a reproduit plus d’une dans son Trésor d'histoire naturelle, lesquelles n’ont jamais pu être retrouvées et sont reconnüles aujourd’hui pour apocryphes? L'honnête Séba, fort avide d’énrichir son cabinet, aurait été trompé par de rusés matelots qui exploitèrent sa richesse, son goût pour l’histoire naturelle et sa crédulité. J’ai pour amis plus d’un Séba, grands amateurs de tableaux ou de bric-à-brac à qui je pourrais faire la malice de les citer, en témoignage de tromperies du même genre. Mais, pour parler plus scientifiquement, les reptiles, dit Duges, saisis par la couleuvre, le sont par le côté et comme ployés en double. Au contraire c’est toujours par la tête qu’elle commence pour un oiseau ou pour une souris et toujours le ventre tourné contre terre. N'est-ce pas ce qui a lieu dans cette

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image? Je vous laisse, lecteur, entre les deux versions; tenez compte surtout de la disposition des crochets qui doit être si différente, suivant que l’animal effrayé se tient sur la défensive, ou suivant que sa tendresse maternelle veut éviter de blesser les petits recueillis dans sa gueule ; dans le premier cas les crochets doivent être droits et dressés, dans le second, reployés et couchés. E

Tous les animaux domestiques détruisent les serpenteaux; c’est dans ce but qu’en certaines habitations on les entretient autour des maisons. Je tiens de M. *** qu'il a vu des poules manger de petits serpents. Il est vrai que, par un retour assez fréquent dans les choses d’ici-bas, un jour à leur tour les poules seront dévorées par les serpents devenus grands.

Quelle est la grosseur des serpenteaux au moment où ils vont éclore ? Lacépède dit que c’est celle d’un ver de terre. Il en peut être ainsi pour la vipère de France ; mais j'ai vérifié, dans une portée de quarante serpenteaux qu’ils avaient huit pouces de long avant que de naître. Suivant M. Moreau de Jonnès, les petits serpents, au moment même de leur naissance, lorsqu'on fend le ventre de la mère et qu’on les en fait sortir par une sorte d'opération césarienne, sont très-agiles et déjà disposés à mordre. J’ai toujours entendu dire qu’il en était ainsi. Suivant Mangili, les vipereaux ne peuvent pas redresser leurscrochets durant les premiers quinze jours de leur existence.

Avant de cesser les questions relatives à l’ovologie du serpent, nous ferons encore celle-ci : quelle est la durée de la gestation chez la femelie? Beaucoup nous ont dit que l’accouplement, ou le rut de ces animaux, commençait en septembre, se prolongeait jusqu’en janvier et février, c’est-à-dire que pendant toute cette époque on trouvait des serpents accouplés et que les femelles pleines ne se rencontraient qu’en juillet, août et septembre suivants ; cela porterait à six ou huit mois la durée de la gestation, Tout cela est un peu vague. Lacépède dit que c’est en mars et avril que l’accouplement à lieu et que la mère porte ses petits pendant six mois. Voici an fait bien constaté qui nous permet d'établir qu’en janvier on trouve des serpents accouplés. M. B*“**se promenaitdans l'allée Pécoul, lorsqu'il rencontra deux serpents de cinq pieds, flagrante delicto. Tout aussi résolûment que le plus féroce jaloux, il les fit tuer par des nègres avec de longues perches, Le mâle était furieux et s’élançait

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contre les agresseurs ; la femelle, plus timide, voulait fuir ; mais le corps du mâle l’empêchait d'entrer dans un trou voisin. La disjonction n'eut lieu qu’après la mort. Les organes génitaux du mâle purent être examinés encore à l’état d'érection : c'était un corps rond de dix lignes de longueur et de trois de diamètre, disposé en fer de lance.

Avec tout cela il n’est pas possible de savoir si le Fer de. lance a une ou deux portées dans l’année. La vipère d'Europe en a deux ; son part est de quatre mois environ ; on ne s’étendra pas plus longuement sur les particularités de l’accouplement des serpents. Suivant M. Bonodet, ils resteraient longtemps entrelacés comme deux cordes ; suivant Lacépède, plusieurs jours; on a vu qu’il n’en était pas ainsi dans le fait que j'ai cité. M. Blot, d’après l’opinion générale, dit que les mâles se livrent des combats et que c’est alors qu’ils se dévorent entre eux. Je tiens de M. B*** qu'il est arrivé assez fréquemment, le long des falaises du borë de la mer, que des paquets de serpents soient tombés sur les passants et qu’on . &pu vérifier que c’étaient des mâles à la poursuite d’une femelle. Un animal qui ne paraît né que pour détruire devraitil sentir les feux de l'amour? Cette partie de l’histoire des serpents ne serait donc pas la moins singulière; mais la science est chaste et ne peut se complaire en public dans de pareilles descriptions. Elle n’entre dans les détails qu'avec cette sage retenue qui fait la décence du style, et les présente avec cette indifférence philosophique qui détruit tout sentiment dans l’expression, et ne laisse aux mots que leur simple signification.

Ces recherches sur le part et sur l’accouplement du Trigonocéphale rie paraîtront point oiseuses, je l'espère; car si on . pouvait organiser une chasse, une battue annuelle, une sorte de croisade, pour la destruction de ce puissant ennemi, il est clair qu’il faudrait choisir l’époque de l’année où l’on pourrait en exterminer le plus grand nombre possible, à l'inverse de ce qui se pratique pour la chasse des ‘espèces utiles, dont les lois protégent la multiplication.

La malédiction divine pèse sur l’enfantement des serpents, comme sur celui des autres animaux, in dolore parturies. Je tiens de M. D***, qui a surpris une femelle dans ce travail, au bord d’un chemin du Lamentin, qu’elle était engourdie, se traî-

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nait avec peine et se laissa tuer facilement. Voici ce que rapporte Georges Sergerius d’une couleuvre : « J’observai qu'après « s'être roulée sur les carreaux, ce qu’elle n’avait pas cou- « tume de faire, elle pondit enfin un œuf. Je la pris sur-le- « champ, je la mis sur une table, et, en la maniant douce- « ment, je lui facilitai la ponte de treize œufs. Cette ponte « dura environ une heure et demie ; car, à chaque œuf l'ani- « mal se reposait, et, lorsque je cessais de l’aider, il lui fallait « plus de temps pour faire sortir son œuf ; d’où j’eus lieu de « conclure que le bon office que je lui rendais ne lui était pas «inutile, et plus encore de ce que, pendant cette opération, « il ne cessa de frotter doucement mes mains avec sa tête, « éomme pour la chatouiller. » M. Barillett, qui a vu le Fer de lance mettre bas dans une cage, m'a dit que cette opération se faisait sans effort. M. Schlegel enseigne qu’il en est de même

pour la vipère.

Passons maintenant d’un bout à l’autre de l’histoire du serpent, c’est-à-dire de son commencement. à sa fin. Quelle est la durée de la vie du Fer de lance? Peu d'hommes, sans doute, seraient en état de résoudre cette question; il n’y a point dans les serpents, comme dans certains animaux, un organe dont le ‘développerént successif puisse servir à mesurer le nombre de ses années; leur organisation est trop simple pour qu'on ait pu reconnaître, à différentes époques, le même serpent dans les bois ou dans les endroits où ils vivent en liberté. - |

La seule considération de leur développement pourrait-elle suppléer à toute autre donnée ; par exemple, le serpent croîtrait-il chaque année d’un certain nombre de poucés ? En généralles naturalistes enseignent que la vie du serpent doit être longue, parce que pour parvenir de la longueur de quelques pouces à celle de quelques pieds il faut du temps; mais il n’y a là-dessus rien de précis. On ignore s’ils ont un terme fixe de croissance ou de quelle durée est ce terme. On trouve beaucoup d'individus de quatre pieds, ce qui me fait penser qu’ils

.-arrivent assez rapidement à cette dimension. Est-ce celle . qu’ils doivent avoir à l'époque de se reproduire? On pourrait

approcher de la constatation de ce fait en mesurant un certain nombre de femelles trouvées pleines, et en notant leur taille. En Europe, suivant MM. Schlegel et Lenz, c’est vers là

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quatrième année que les vipères sont aptes à la procréation; elles croissent après peu en longueur. L'âge se caractérise néanmoins par des traits prononcés et par la plénitude des formes : « La grosseur des parties, une tête obtuse et ramassée et des formes vigoureuses distinguent les très-vieux individus, qu’il est cependant assez rare de rencontrer. » Il en est de même du Fer de lance; chez tous les êtres la vieillesse a sa physionomie. Suivant le lieutenant Tyler on trouve encore à Sainte-!.ucie des Fers de lance de sept pieds et de deux à quatre pouces de circonférence. Sainte-Lucie est beaucoup moins peuplée que la Martinique.

Ce n’est point dans le voisinage de l’homme que l’on trouve les gros serpents ; lorsque par hasardils en approchent, ils se trahissent par leurs méfaits et ne tardent pas à en recevoir le châtiment. A la Martinique, c’est dans les grands bois, dans les profondes ravines qu'ont été rencontrés les plus volumineux Flers de lance.

Mais que faut-il entendre par un gros serpent ? quelles en sont les dimensions, la longueur, la largeur ? Il y a beaucoup de personnes qui affirment qu’elles n’ont jamais vu de serpents de plus de six pieds ; suivant M. Blot, la longueur ordinaire est de quatre à cinq pieds et va quelquefois jusqu’à sept ; la grosseur ordinaire est de un pouce et demi à deux pouces : on en à vu qui avaient un diamètre de trois pouces. M. Moreau de Jonnès rapporte qu’en 1808, le capitaine Henri Desfourneaux tua sur le morne Colomb un individu qui avait six pieds six pouces six lignes; le P. Dutertre dit que de son temps on en rencontrait souvent longs de sept à huit pieds etgros comme la jambe. Le père Labat, suivant sa coutume, va plus loin : « Une chose, dit-il (tome V,page 47), incommo- « dait la colonie, c'était la prodigieuse quantité de vipères « dont la terre était comme couverte. Il y en avait de mons- « trueuses, on en voyait alors de vingt-cinq pieds de longueur «et d’un pied et demi de diamètre. » Dans un autre endroit, le père Labat parle d’un serpent qui lui fit courir le plus grand danger et dont le corps avait plus de neuf pieds de long et plus de cinq pouces de diamètre. J'ai mesuré, dans l’officine de M. Dumoret, un serpent tué dans le quartier du Parnasse et qui avait sept pieds ; mais on peut dire aujourd’'hui que les serpents qui dépassent six pieds sont très-rares.

Les serpents se rencontrent ici partout, depuis les grands bois jusque dans les salons (ceci sans métaphore. Lafontaine, dirait-on, pourrait s’y tromper). En arrivant sur l’orle du cratère de la montagne Pelée, M. Moreau de Jonnès tua un énorme serpent. La montagne Pelée domine la ville de Saint-Pierre de plus de 8 à 900 toises. Suivant M. de Humboldt, il n’y a point de serpents dans les Cordilières au delà de 13 à 14,000 toises. Par exemple, on n’en trouve point sur le plateau de Santa- Fé de Bogota. Mais les lieux que le serpent recherche sont le dessous des rochers, le dessous des vieux arbres excavés, tombés de vétusté et entourés de plantes parasites, le bord des ruisseaux, les pièces de cannes non épaillées, négligées, voisines des bois; suivant M. Blot, les nids d’oiseaux où il reste tapi, après en avoir dévoré les œufs et les petits; les volières, les poulaillers, les vieilles masures abandonnées.

On le voit ramper dans la vase où s'élèvent les mangles ou palétuviers.

Enfin les halliers, les broussailles, tous les lieux mal tenus, voilà ses domaines. |

Il ne se creuse pas de trous particuliers comme les animaux à tanières ; mais il s'établit d'autorité dans ceux que se sont creusés les rats et les crabes, bien sûr de n’en pas être délogé.

Il est rare qu’on le trouve au centre des villes, à moins qu’il n’y ait été apporté. J’ai souvent entendu citer le cas d’une personne piquée, un soir, au milieu de la rue Caylus, après des pluies considérables dont les torrents avaient entraîné beaucoup de débris de toutes sortes et probablement le serpent avec. Dans cette même rue Caylus, causant un jour avec M. G***, j'aperçus à terre un corps long, semblable à un bout de corde et que je remuai de la pointe de mon pied : c'était un petit serpent mort; M. G*** m'’apprit que c'était précisément le lieu où l’on déposait, chaque jour, les herbes destinées à ses chevaux. Tout récemment, le journal {es Antilles a fait connaître l’accident arrivé à M. D***, qui fut piqué par un serpent au moment où il jetait dans le râtelier de son éCurie les herbes qui lui avaient été apportées.

Le serpent se glisse assez souvent dans les jardins et dans les maisons qui touchent à la campagne.

A la campagne même, on le trouve sous le toit des cases à

bagasse, sous celui des ajoupas, souvent aussi dans l’intérieur des maisons. On prétend qu’il se montre alors plus timide, comme pour dissimuler sa présence. Il est certain qu’on entend rarement parler de personnes piquées dans leurs demeures. Entre mille faits que je pourrais citer, en voici un assez singulier : Un négrillon, tout effrayé,vint un jour annoncer à mon frère qu’un serpent dansait dans une chambre voisine. Gelui-ci d’accourir, et il voit un serpent d'environ trois pieds qui s’efforçait de sortir de dessous terre par une fente laissée entre le mur d'enceinte et le plancher de l’appartement ; l'animal, pour se dégager de ce passage, se livrait à de violents mouvements. On le tua et on eut encore de la peine à le retirer tout entier. On se rappela que cinq ou six mois auparavant, le plancher de la maison avait été renouvelé ; le parquet étant resté ouvert cinq ou six jours, le serpent s’y était engagé, probablement à la poursuite d’un rat, et il ayait été enfermé avant qu’il eût eu le temps de sortir. Pendant six mois on avait donc marché sur lui impunément. Qui, dans les colonies, n’a pas plus d’un fait pareil à raconter ?

Une chose surprenante, c’est qu'avec la passion qu'on dit exister ici pour les maléfices, on ne se soit jamais servi du serpent comme instrument de vengeance. Nous verrons qu'il n’est pas difficile de se procurer cet animal vivant ; mais je n’ai jamais entendu dire qu'il ait été introduit avec quelque dessein coupable dans les maisons. Il a fallu toute la noirceur du roman moderne pour imaginer l’hôrrible fable d’Atar-Gull, qui poste un serpent dans la chambre nuptiale de sa jeune maîtresse pour lui donner la mort.

Le serpent n’est point sédentaire; il voyage, et même beaucoup, non pas en touriste, mais en voleur. Cependant il ne laisse pas de séjourner quelque temps dans les mêmes parages. On peut l’y voir à différentes fois, et c’est ce qui permet de le rechercher. Le temps qu’il demeure en chaque endroit est mesuré sur la facilité qu’il y trouve à se procurer sa proie. On dirait qu’il a la conscience de l’horreur qu’il inspire; car c’est pendant la nuit, à la faveur des ténèbres, qu’il marche. On le rencontre alors partout, même au milieu des cheminsqui sont pendant le jour les plus fréquentés. Son œil, ainsi que nous le verrons en traitant de son anatomie,n’est point armé de la membrane clignotante dont sont pourvus les animaux nocturnes.

Comme tous les animaux, le serpent a des lieux qu’il préfère : ce sont ceux qui sont frais et ombragés. Je tiens d’un nègre que suivant les saisons il varie ses demeures : sur la crête des mornes, pendant la chaleur, et, pendant la saison des pluies, il descend: dans les ravines au temps des frai- -cheurs. Si la sécheresse est grande, il est connu que les serpents recherchent les bords des rivières.

Le Fer de lance ne vit point en société. On ne trouve point à la Martinique de ces cavernes remplies de serpents, comme on dit qu’il en existe au Mexique et au Pérou. On ne trouve pas non plus des serpents entrelacés, comme s’entrelacent, en Europe, les vipères pendant l’hiver ; mais aux époques du rut, lorsqu'on vient à tuer un mâle ou une femelle, il n’est pas rare que l’autre soit rencontré à peu de distance dans les mêmes parages. L’accouplement est leur seul lien social. En Europe, c’est pendant les jours d'orage, lorsque l’air est chargé d’électricité, que les vipères se montrent le plus au dehors et sont plus actives. On n’a rien remarqué de semblable pour le Fer de lance. 1] peut être entraîné par les torrents que forment nos pluies diluviales de l'hivernage jusqu’au milieu des rues de la ville; mais alors il est en détresse plutôt qu’agressif; il cherche à se sauver et partage la frayeur dont tous les animaux paraisseni être atteints. Le Crotale est au contraire plus redouté en ce moment, parce que sa sonnette mouillée ne produit plus le bruit qui avertit de sa présence.

Le serpent se tient quelquefois sur les branches des arbres, mais pas aussi souvent que sur le sol; car c’est moins à sa tête qu’à ses pieds qu’il faut ici prendre garde. Il n’est pas rare de trouver de petits serpents dans le feuillage des plantes buissonnières ; ils y cherchent un refuge contre les nombreuses causes de destruction qui les menacent. Un nègre de l’habitation Macarty, où il y a beaucoup de cocotiers, m’a raconté qu’on avait plusieurs fois trouvé des serpents au milieu des grappes de cocos qui sont au sommet de l'arbre. Il pensait que les serpents étaient amenés là en donnant la chasse aux rats. Si le serpent peut grimper jusqu’au sommet des cocotiers, il peut dire comme l’écureuil : Quù non ascendam ? Aussi, quelques personnes prétendent qu’il ne rencontre point d’obstacle insurmontable, et qu’il s'élève le long des murs les mieux recrépis.

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La principale nourriture du serpent est le rat ; c’est la proie que j'ai trouvée le plus souvent dans son estomac : j'en ai retiré jusqu’à six à la fois. Peu de chats en font une plus grande consommation. Comme les rats sont ici de grands destructeurs de cannes, j'ai oui dire que le chevalier de P*** préférait trouver dans ses cannes des serpents plutôt que des rats, qu'il les appelait plaisamment la maréchaussée de ses cannes. Ce propos m’a été redit par beaucoup d’autres habitants, non pas qu'il soit, j'en suis sûr, l'expression d’un sentiment cruel; il témoigne de la facilité avec laquelle on se préserve de la piqûre des serpents pendant la coupe des cannes, et surtout de l'opinion où sont quelques personnes, comme nous le verrons plus tard, que cette piqûre est, dans le plus grand nombre de cas, sans gravité. Un habitant distingué de la Guadeloupe, M.M.-uU**#*, parfaitement au fait de la culture dans les deux colonies, m’a assuré qu'avec les mêmes conditions de halliers et de falaises dans le voisinage d’une pièce de cannes, les rats, à la Guadeloupe, font dix fois plus de dégâts qu’à la Martinique. On ne peut s’en préserver que par une guerre Continuelle. Voici donc que les serpents peuvent trouver une application utile; non que les Guadeloupéens en voulussent même à ce prix, mais ils ont leur bon côté (c’est des serpents que je parle). Il ne s’agit peut-être que de savoir s’en servir. O homme, lorsque tu oses reprendre quelque chose dans l’œuvre des six jours, si contraire à tes intérêts, si mauvaise à ton esprit qu’elle te paraisse, cette chose! ne songes-tu pas qui l’a faite? C’est Dieu ! le Dieu bon! le Dieu tout-puissant! le Dieu qui ne peut mal faire! — Adore et cherche (1)!

On dit aussi que le serpent se nourrit d'oiseaux ; la chasse

(1) Le fait suivant m'a été envoyé dans une lettre signée Joseph : « Je « vois que dans voire enquête vous rappelez un conte populaire sur « l'introduction dn serpent à la Guadeloupe. Permetllez qu’à ce sujet « je vous raconte ce que m'en a dit le baron de Clugny, alors gouverneur « de la Guadeloupe, Un habitant du quartier de Lamentin, dont les cannes « étaient ravagées par Îles rais, craignant d’être ruiné par celte dévasta— « tion et sachant que les serpents mangeaient les rats, prit le parti de « venir chercher à la Martinique le bienfaisant reptile, et il en lâcha « quelques couples dans ses cannes, Mais il ignorait que le serpent, une « fois repu des rats, ne s'occupe plus qu’à digérer. Aussi, m'ajoula le « caustique et spirituel gouverneur, les serpents introduits à la Guade- « loupe sont tous morts d’indigeslion! »

qu'il en ferait serait vraiment singulière. Au lieu de les poursuivre, il les attirerait, les charmerait, les fascinerait par une sorte d'attraction merveilleuse. Pour cela, il lui suffirait de se placer sous un arbre, la gueule béante et l’œil fixé sur sa victime. Le pauvre oiseau, perché au haut des branches, serait obligé d’en descendre et de se précipiter dans le gouffre vivant, après bien des hésitations. Le peuple et les poëtes parlent de ce prodige comme s'ils l’avaient vu ; assurément, diton, il n’est pas plus étonnant de voir un serpent attirer un oiseau dans sa gueule que de voir une pierre d’aimant attirer un morceau de fer. Mais M. Baxton, savant naturaliste américain, qui à étudié les mœurs du Boiquira, dont on raconte aussi cette particularité, la nie tout à fait : « Il a vu, dit-il, « des combats entre le serpent et le loriot noir ; mais C’étaient « de vrais combats dans lesquels l'oiseau défendait l'entrée de « son nid contre le reptile, comme la poule défend ses pous- « Sins. » M. Baxton ne voit là qu’un effet de l’amour maternel, cet amour sans peur et sans reproches, le plus beau des sentiments humains. C’est tout simplement un admirable dévouement !

Il n’y a observation si mal faite qui n’ait un fond de vérité. On sait ommunément que quelques oiseaux, à la vue de certains animaux, poussent des cris de détresse comme pour appeler du secours. Ici c’est la gorge-blanche, le sisi, le rossignol des îles, la poule même; mais souvent aussi on les entend en faire autant pour un chat ou pour un chien, ou pour tout autre animal qui leur est hostile. Chateaubriand, qui plus que tout autre a contribué à accréditer par les charmes de son génie, cette histoire de la fascination du serpent l’attribue à la peur. « La peur, dit-il, casse les jambes à l’homme ; « pourquoi ne briserait-elle pas les ailes à lPoiseau? » Il est certain que les écureuils, oiseaux, grenouilles sont comme paralysés à la vue d’un serpent ou saisis de tremblement. M. Duméril atteste que, dans des expériences faites par lui, il a vu un chardonneret qu’il tenait avec la plus grande précaution mourir au moment où on lui présentait une vipère. M. de Castelnau a vu un écureuil tomber de branche en branche dans la gueule d’un crotale. Suivant M. Holborock, la prétendue fascination exercée par le Ratle Snake (Crotalus, Durisse) ne serait que l'effet de sa patience de chasseur, attendant des

sois | ob

heures entières que l’écureuil ou l'oiseau placés sur un arbre en descendent pour prendre quelque aliment à terre; C’est alors qu’il sort de son embuscade, s'approche à pas de loup, et se jette sur l'animal avec une grande rapidité. Ajoutez que le fait de blesser de son venin sa proie, doit ajouter à l’immobilité de celle-ci. Un voyageur témoin d’une pareille scène, et qui n’a pas pris soir d'en analyser toutes les circonstances, peut facilement l'expliquer par une sorte de fascination, et croire que l’animal est venu de lui-même se jeter dans la gueule du serpent.

Tous les animaux ont peur du serpent : le cheval se cabre et frémit à sa vue, le bœuf se détourne et s'enfuit, le chat, si brave et si rusé, n’ose l’attaquer ; certains chiens sont plus hardis ; plus d’un chasseur m'a raconté des combats admirables qui ont augmenté encore mon affection pour ce fidèle animal. Le père Feuillée rapporte que dans les bois de la Martinique il fut assailli par un énorme serpent; il en aurait été la victime sans son chien ; celui-ci s’élança sur le serpent, et, malgré les nombreuses blessures qui faisaient couler son sang, il ne làcha pas prise avant qu’il n’eût mis le reptile en pièces. Heureusement son maître put le panser avec du suc de bananier, et le fidèle animal n’en mourut pas. Pourquoi donc ne pas profiter de ce courageux instinct? pourquoi ne point dresser des chiens à chasser les serpents? En Europe, c’est l’homme qui apprend au chien à chasser le gibier, perdrix, cerfs ou sangliers. Qui ne se souvient d’avoir vu quelque vieux garde suivi de ses eleves qu’il mène travailler dans les champs? I faut, pour réprimer les écarts, le fouet, le collier de force, voire même le coup de fusil, tout un Code pénal. Il faut, pour dresser un chien d'arrêt, au moins trois ans d’une éducation soignée, presque autant que pour faire un avocat ou un médecin. Je ne doute donc pas que, si l’on en voulait prendre la peine, il ne fût possible d’avoir ici des chiens d’arrêt, intrépides chasseurs de serpents.

Avant d’avaler sa proie, le serpent ji couvre d’une bave muqueuse, qui la rend glissante et en facilite la déglutition. La disposition de sa gueule est telle qu’il peut y introduire des corps considérables et disproportionné . avec les dimensions apparentes de cette cavité; les mâchoires, composées d'os mobiles, s’écartent démesurément, le gosier et l’œso-

phagese dilatent en proportion et pour que la respiration ne soit point empêchée par la présence de bols alimentaires aussi volumineux, et que l’animal ne meure point étouffé, l’ouverture de la trachée-artère est presque à l'entréé de la gueule, derrière la mâchoire inférieure, sans épiglotte, et toujours ouverte. C’est ainsi que le Fer de lance peut avaler de grosses poules, des coqs d'Inde. Lacépède dit qu’il mange des chats et qu’on a retiré de son ventre des cochons de lait. M. Morin m'a assuré qu’il en avait retiré un Manicou ou Sarigue. Un de mes nègres, dit-il, m’apporta un jour un serpent des plus gros; il avait déjà commencé à avaler un très-fort manicou, mais sans aucune déchirure; tout le train du derrière du manicou était encore hors de la gueule du reptile, que les parties de devant et la partie de l’épine dorsale, qui se trouvaient dans l’æœsophage, étaient déjà ramollies. Tout le corps était enduit d mucus visqueux assez abondant; la gueule du serpent avait À distensicn énorme et sa longueur, qui, dans son extension naturelle, pouvait être de six pieds, était raccourcie presque de moitié. L'animal avait la grosseur d’un bras, la queue seule avaitses dimensions ordinaires. Ce fait du raccourcissement du serpent, pendant la Fa a été déja noté très-anciennement, Voici ce qu’en dit Aristote : « Dum vorant ex longis brevissimi, el ex tenuibus latissimi fiunt, ut quod deglutivere, melius in ventrem delabatur. |

Plusieurs autres personnes m'ont répété avoir été témoins de faits pareils. M. Bellevue (Aubin) raconte, à qui veut l’entendre, qu’il a fait extraire sous ses yeux un jeune chevreau de l’estomac d’un serpent. Voici qui est bien mieux : on m'a rapporté que sur l’habitation Gentil, dans les bois du Carbet, une couvée de dindonneaux ayant disparu, on soupçonna quelque serpent d’en être le voleur. On se mit à sa recherche, et l’on ne tarda pas à le découvrir, sous un rocher, repu, engourdi, n’en pouvant plus,

Abe Lateque repletus Ingluviem immensi ventris..……….

oh …… Nigro ructabat in antro.

Il fut tué, et, l’ayant pris par la queue, on lui imprima un mouvement de rotation qui lui fit regorger une douzaine

es

de dindonneaux. Cette histoire ferait assez bien le pendant de celle des enfantements de la mère Gigogne : je la répète comme elle m'a été racontée.

Quoi qu’il efsoit, il est généralement admis que le serpent, qui à ainsi dégluti une proie considérable, a une digestion longue et pénible ; qu’il tombe dans une sorte de sommeil digestif, et qu'en cet état il peut être foulé aux pieds impunément. On ajoute que c’est alors qu’il répand une odeur forte qui peut le faire découvrir. J'ai disséqué bien des Fers de lance : ils ne répandaient aucune odeur remarquable, tout au plus une sorte d'émanation (frais), comparable à celle que répand le poisson. Lors même qu’il y avait dans Pestomac quelque rat à demi putréfié par la digestion, l'odeur qu’exhalait l'animal n’était désagréable qu'après qu’on avait ouvert l'abdomen, et dispiraissait aussitôt qu’on avait éloigné l’esto-

et les matières qui y étaient contenues. Il est vrai qu’après quelques jours de putréfaction, l'odeur du serpent mort est vraiment insupportable et sui generis; c’est ce que l’on constate tous les jours, lorsqu'on rencontre quelque serpent appendu à un arbre par le passant Foi tué. Terribles aver-

tissements que l’on ne sent pas san i sur les routes de la Martinique! 11 y a des nègres qui m'ont affirmé qu’en toutes rencontres ils pouvaient sentir le serpent. Ceci peut dépendre de la finesse de l’odorat. si variable chez l’homme. On sait toutes les merveilles que l’on raconte de ce sens chez les peuples sauvages. Il serait à désirer qu’il en fût de même ici et que l’on pût s'exercer à reconnaître le serpent par l’odorat.

Il n’en est certainement pas du Fer de lance Comme de certains serpents qui révèlent leur présence par l'odeur qu'ils répandent; les naturalistes signalent près de l’anus de ces derniers l’existence de petites glandes qui seraient la source de ces émanations, ainsi qu'il arrive au Chevrotin (Moschus moschiferus), qui sécrète le muse. Je me suis assuré que ces glandes n’existent point chez le Fer de lance. Peut-être est-ce une fausse analogie tirée du serpent à sanneltes qui est un des reptiles dont l'approche est révélée par l'odeur qu'il exhale. Suivant d’autres, stercus serpentum bene olere, facilé concedi poslest; cette diversité dans les opinions dépend-elle des va-

riétés de la nature ou de :a fécondité de l'imagination humaine ?

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Si maintenant nous entrons dans l’analyse de la digestion du serpent, nous neserons pas étonnés qu’elle soit aussi lente. Le serpent avale sa proie sans qu’elle ait reçu dans la bouche aucune préparation préalable, soit par la masti@ation , soit par l’insalivation. Il a des glandes salivaires, mais peu développées. Ses dents sont si petites qu’il est évident qu’elles ne peuvent lui servir à mâcher ; ce sont des arétes qui fixent l'aliment, le dirigent sur le gosier et l’empêchent d’en ressortir. Aussi sont-elles toutes tournées obliquement en arrière vers le gosier. Il n’y a pas, à proprement parler, de déglutition véritable chez le serpent. Le bol alimentaire n’est point ramassé et dirigé par la langue; entre le bol alimentaire et la langue se trouve la tra Bytinr TA les sépare. Lalangue

+ pour ainsi dire, qu’un filet nerveux et n’est probablement qu’unsimple organe du goût. Sic’est un rat qui a été avalé, ilest … poussé lentement le long de l’æsophage, et, ainsi que je l'ai vue sa tête est arrivée à l’orifice pylorique de l'estomac et presque digérée, lorsque sa queue est allongée dans l’æsophage et presque entièrement intacte. L’estomac du serpent ne paraît pas avoir de cardia ; c’est pourquoi cet organe peut se üilater démesurément aux dépe l’æœsophage. L’orifice pylorique est au contraire bien marqué et montre qu’il y à deux temps distincts dans la digestion du serpent comme dans celle des autres animaux. L’estomac était exactement appliqué sur le bol alimentaire quand c'était un rat; il l’en coiffait, pour me servir d’une expression vulgaire, comme d’un bas de soie. Les fluides gastriques et le mucus dont le rat était imbibé n'étaient pas aussi abondants qu’on serait porté à le croire.

J'ai lu et on m'a dit que lorsque les serpents avaient avalé un animal à poils ou à plumes, les poils et les plumes, ne pouvant être digérés comme les chairs, étaient rejetés par une sorte de régurgitation. Ce fait n’a pu être vérifié par moi, mais il me paraît important. C’est un de ces faits qui peuvent trouver une application pratique immédiate et qui, par conséquent, méritent d'être étudiés. On conçoit que la rencontre de pareils débris peut mettre sur la trace du serpent. Il faut tout interroger (1).

(1) Je profite de celte occasion pour répondre à une objection que m’ont faite plusieurs personnes sur la minutie et l’inutilité de certains détails

PA

M. A. Duméril a retrouvé les plumes et les poils dans les fèces des serpents de la ménagerie.

Le serpent se nourrit aussi des différents insectes, des anolis, si communs dans ce pays, des grenouilles, des crabes, sans doute des tourlouroux ou des petits crabes qui courent le long du rivage de la mer, mais non pas des gros crabes que nous mangeons. Ceux-ci, au contraire, sont considérés par quelques auteurs comme un animal destructeur du serpent. Cancri serpentes ad Ephesium metropolim forcipibus arripiunt et ad paludes tranare conantur. Les crabes, dit Élien, près de la ville d'Éphèse, saisissent les serpents avec leurs pinces et les entraînent dans les marécages qu’ils habitent. Ici plus d’une personne m'a signalé l'espèce de crabes appelée cirique, comme faisant bonne guerre aux serpents. 4

J'ai vainement multiplié mes questions pour savoir comment

Me Fer de lance s'empare de sa proie. L’enveloppe-t-il de ses replis pour l’écraser à la manière du Boa ? l'arrête-t-il et la tue-t-il de son venin pour l’avaler ensuite tout à son aise? Cette dernière supposition me paraît la plus probable ; beaucoup de gens, cependant, y répugnent; ils croient qu’une

de mon premier article, particulièrement dans tout ce qui a rapport à l'arrière-faix du serpent, On m’accordera d’abord, comme une des premières règles de l'observation, que, quand on observe une chose inconnue, il n'y a pas de choix à faire, il faut tout noter.’Il faut observer pour observer, sans but déterminé à l’avance, car il est à craindre alors qu’on ne voie que ce que l’on veut voir. Il faut être indifférent au résultat, c’est-à-dire à la valeur pratique de l'observation, au profit qu’on en peut tirer; tout cela doit être abandonné à l'avenir. L'histoire de l’industrie humaine ne consiste qu’en conséquences tirées d'observations scientifiques, qui, au premier abord, paraissaient insignifiantes et purement spéculalives. N'est-ce pas ainsi que la machine à vapeur est sortie de la machine à Papin? Les petites valvules, observées dans les veines et reslées longtemps sans explication, ont servi à Harvey pour établir la eirculation du sang. Je n’en finirais pas si je voulais citer des exemples de cette vérité. Dans l'espèce présente, j'ai recherché si le serpent, en travail d’enfantement, ne laissait point quelques traces de son passage, parce qu’il m’a semblé que la connaissance de ces traces pouvait nous aider dans la poursuite de l’animal. A la chasse il faut tout consulter, les poils, les plumes, que le gibier laisse aux branches des taillis, Un bon garde-chasse consulte l’empreinie des pieds de la bète et en apprend l’âge, la direction qu’elle a dû suivre ; et, si l'empreinte est plus ou moins forte, il saura la distance qu'a dû parcourir l'animal, Je dis que c’est ainsi qu’il faut étudier le serpent. La présence de quelques écailles, au milieu d’un peu de fiente animale, annonce que la loutre est dans les parages d’une rivière.

FPE | MR

chair empoisonnée par le venin ne peut servir de nourriture, que l'instinct de l’animal l’en détournerait. Nous montrerons plus tard comment des expériences répétées ont prouvé que le venin en nature introduit dans les voies digestives des animaux, ne produit pas le même effet que lorsqu'il est introduit sous la peau, dans le tissu cellulaire, par la piqûre du serpent lui-même; lors même que le venin avalé par d’autres animaux serait mortel pour eux, il n’est pas dit qu’il doive l'être aussi pour celui qui le sécrète ; il existe entre les fluides d’un même corps un rapport de consanguinéité qui les rend plus tolérables les uns aux autres. On rencontre souvent des poules mortes de la piqûre du serpent, et comme le serpent ne craint point les poules, il est probable qu'il ne les pique que pour les dévorer après; mais on conçoit que quelques-unes, même après la piqûre, échappent à sa poursuite et qu’il les perde, c’est ce qui arrive à tout chasseur. Enfin, dans l’hygiène publique, il n’est pas démontré que des chairs empoisonnées pendant la vie soient, après la mort, aussi à redouter qu'on le croit vulgairement, Des faits bien observés restreignent beaucoup cette.opinion. Les gouvernements ont vingt fois tenté d'obtenir sur ce point une solution absolue. Il y en a, dit Lacépède en parlant du Boiquira, qu? prétendent qu'on peut manger impunément les animaux que sa morsure fuit périr, de même que les sauvages $e nourrissent sans inconvénient du gibier qu'ils ont tué avec leurs flèches empoisonnées.

Le serpent est-il herbivore? J’ai déjà dit que je n’avais trouvé que des rats dans les estomacs des serpents examinés par moi ; quelquefois dans leur gosier j'ai retiré de petites feuilles bien distinctes, et dans leurs matières fécales j'ai reconnu des nervures de feuilles non digérées et bien reconnaissables. Dans le pays on ne signale aucune graine, aucun fruit, aucune herbe qui soit recherchée par le Fer de lance. Cependant les

naturalistes décrivent plusieurs espèces de serpents herbivores.

Le serpent mange tout ce qui a vie; on dit même que, dans les pays où ils existent ensemble, il vient à bout du Porc- Épic, malgré son armure. Mais se nourrit-il aussi de chairs

| mortes, du cadavre des animaux, lorsqu'ils n’ont pas été tués

par lui?

La solution de ces questions sur l’alimentation du serpent

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