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nous paraît être du plus haut intérêt ; car si l’on pouvait reconnaître un aliment recherché par cet animal et qui püût être manié d'avance, pour me servir d’une expression du pays, c’est-à-dire empoisonné, ce serait un des plus puissants moyens de destruction qui pourrait être employé; on se délivrerait des serpents aussi facilement que des rats, des poux de bois et autres espèces nuisibles à l’homme.
Après avoir montré le serpent aussi vorace, aussi glouton, que nous l’avons fait, il est juste de dire qu’en d’autres circonstances il donne l’exemple de la plus grande sobriété qui existe dans le règne animal. Il supporte une diète absolue de plusieurs mois. (Écoutez bien cela, vous qui croyez qu’une diète de trois jours vous fera mourir.) Il est vrai qu'après avoir empli son estomac avec des proies pareilles à celles que nous y avons trouvées, on conçoit que le serpent n’ait pas besoin de manger tous les jours; il lui faut le temps de digérer; et comme c’est un animal à sang froid, ce travail est beaucoup plus lent chez lui que chez les animaux à sang chaud. Ce fait de la patience du serpent à supporter la diète à été mis hors de doute par des expériences nombreuses etfaciles à faire. Il suffit de l’enfermer dans un vase vide et bien bouché. L’animal captif ne veut prendre aucun aliment ; il tombe dans le marasme, et se laisse fièrement mourir. On pourrait se servir de cette propriété qu’a le serpent de pouvoir vivre longtemps sans manger, pour essayer d'en porter quelques individus au Muséum de Paris. Mais ce serait, pour le navire qui s’en chargerait, un fort mauvais passager, malgré sa sobriété.
Pour les gros serpents, je ne suis pas en peine de leur alimentation; ils ont un venin plus sûr que la poudre et le plomb de nos fusils pour atteindre leur proie, et une gueule assez large pour la déglutir. Mais les petits serpents abandonnés dès leur naissance sans mère nourrice, sans un sein pour leur verser le lait, sans un bec qui leur prépare la pâtée, de quoi se peuvent-ils nourrir? Tout au plus des plus petits insectes, vers de terre, mouches, scarabées, chenilles. Unesouris estpour eux un trop gros morceau. D'ailleurs aux colonies il n’y a pas dans les champs de souris, de mulots ni de taupes, il n’y a que des rats. Si le sort me ramène à ma chère Martinique, si je me retrouve sous ce ciel si propre à la contemplation
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de la nature au fond Canonville, ou bien au morne d'Orange, en face de la mer ou de la montagne Pelée et de ses belles falaises, où j'ai passé de si bons jours, je te promets, Ô Science, de rechercher quels sont les aliments dont se nourrissent les
petits serpents. En attendant, je recommande cette étude à mes
jeunes compatriotes qui se plaignent de la monotonie de la vie coloniale, et ne peuvent se consoler de l’absence du boulevard des Italiens. M. Rousseau, aide-naturaliste du jardin des Plantes, en fouillantles entrailles des petits oiseaux. a pu Constater l'existence d’un grand nombre d'insectes dévorés par eux et recueillis sur la cime des arbres où ces insectes habitent ordinairement, ce qui les avait fait jusqu'alors échapper à toutes les recherches. C’est ainsi qu’il a fait ccnnaître les nombreux services que nous rendent les oiseaux. On pourrait ainsi constater que le serpent n’est pas sans utilité; dans le procès que nous jui faisons, il faut au moins tenir compte des choses nuisibles qu'il détruit. D'une autre part, il est heureux que le Bothrope lancéolé n’ait point de famille à nourrir ; car avec des portées de 50 à 60 petits, où en serions-nous? Aucun être vivant ne pourrait se soustraire à la furie maternelle dont la nature anime les mères qui ont des petits. Habitants de la Martinique, hommes, insectes ou rats, nous y passerions tous.
La vipère d'Europe, réduite en captivité, refuse aussi toute espèce d’aliment. M. Duméril parle d’un crotale qui est resté 22 mois sans boire ni manger.
Car les serpents boivent. Ce fait, nié par M. Schlegel et d’autres naturalistes, à été mis hors de doute par l'observation
qu’on peut faire aujourd’hui de ces animaux, à la ménagerie du
Muséum. ils boivent de deux manières, en lapant avec leur langue, ou en enfonçant leur tête sous l’eau. Il faut alors que leurs narines se ferment par un mécanisme partiéulier. M. Batillet m'avait déjà assuré, à la Martinique, que les Fers de lance buvaient de l’eau et même du lait. La présence de ces reptiles auprès des rivières, dans les temps de sécheresse, devait faire présumer qu’ils venaient là pour se désaltérer. « Jai eu occasion de m'’assurer, dit le D' Cranter, que les serpents aiment beaucoup l’eau : are fond of Watter. » (Annals Zoolo-
» gical society, tom. 3.)
Après les témoignages multipliés de personnes graves, je suis forcé d'admettre que les serpents se dévorent entre eux :
ainsi on a retiré plusieurs fois du snted des serpents, d’autres serpents à demi avalés. Le dévoré était souvent aussi gros que le dévoreur. J'avais tué un serpent de quatre pieds, me dit M. X*%*, et je l'avais suspendu à un buisson. Le lendemain on ne le retrouva point; quelques instants après, mes nègres en tuèrent un autre; quel ne fut pas mon étonnement de trouver dans son corps mon serpent de la veille! Homo homini sæpissime serpens ! Je sais des hommes qui sont serpents sur ce point-là, sans que pour cela il faille aller au pays des anthropophages.
C’est à la suite des combats que le vainqueur mangerait ainsi le vaincu.
Car les serpents bataillent entre eux tout comme nous, tantôt pour une femelle, tantôt pour une proie, qui sait ? pour une province peut-être ! On veut régner seul dans une savane ou dans un bois; la passion du despotisme est si naturelle!
Pro Cæsare pugnant Dipsndes et peragunt civilia bella cerasiæ, (Lucas, Pharsale, liv. IX.)
Ilest certain, dit Catesby, que les serpents se dévorent les uns les autres, et qu’ils dévorent non-seulement ceux de leur propre espèce, mais aussi les autres. J’ai souvent vu qu'après un long combat l’un avalait l’autre, quoiqu'il ne fût Fi moins grand.
Puisque nous sommes dans la partie guerrière de la vie du serpent, nousne pouvons passer sous silence la lutte qui, dit-on, aurait lieu entre lui et la couresse, couleuvre du pays (Coluber cursor). Suivant une tradition (je n’osedire suivant une observation), il existerait entre le serpent et la couresse une antipathie quiles rendrait ennemis mortels. La victoire resterait toujours à la couresse, malgré l’inégalité des armes; le bon parti triompherait toujours : cela se voit plus souvent qu’on necroit. Vous rencontrerezicides personnes qui vousraconteront ces combats aussi fidèlement que des témoins oculaires. Uné belle dame, qui n’est pas crédule, m’a dit là-dessus de fort jolies choses. C’est ordinairement au bord d’une rivière que la rencontre a lieu: la couleuvre guette le serpent, le happe par le milieu du corps et l’entraîne sous les eaux; ou bien on la voit quitter
e— 31 — le combat et s’aller frotter d’une herbe qui guérit ses bib res, lui redonne des forces et qui engourdit le serpent. M. Moreau de Jonnès, qui sait tout, va même jusqu’à indiquer les noms botaniques de ces plantes merveilleuses : ce sont les tiges lactescentes de FEuphorbia hirta, l'Euphorbia pilulifera, l'Euphorbia graminea. Le combat finirait par un festin ; la couresse, si petite qu’elle soit, mangerait le serpent, qu’elle qu’en soit la grosseur. On le voit, Tite-Live n’est pas plus exact quand il raconte le combat des Horaces et des Curiaces, ni la Bible, comparaison plus hermétique, celui de David et de Goliath. A vous de croire Ce que vous voudrez du récit d’un pareil champs clos. Heureuse antipathie, si elie était vraie! la couresse serait pour la Martinique l’antidote du serpent. L'homme est assez disposé à croire que, par une sorte d’antagonisme dans la nature, le remède est toujours placé à côté du mal. C'est peut-être encore l’une de ses déceptions. En Europe, la vipère, au dire de tous les observateurs, vit en bonne intelligence avec la couleuvre (1).
« Les serpents ont pour ennemis les fourmis qui les dévo- « rent quand ils changent de peau, les clibros ou têtes de « chien et les couresses qui les tuent en les frappant sur la « tête et les avalent. Pendant ce combat à outrance où la vic- « toire semblerait devoir rester au serpent, chaque fois que la « couresse est mordue, elle se roule sur des feuilles de coton « Où de pied-poule et revient à la charge jusqu’à ce que son « ennemi succombe; c’est alors qu’elle le hume en commen- « çant par la tête (2).»
Ainsi cette tradition existe à Sainte-Lucie comme à la Martinique et se repète avec autant d'assurance, Rien ne serait plus facile que d’en vérifier la réalité; il suffirait de mettre
(1) Beaucé, Notice sur Sainte-Lucie,
(2) Jai vu, m'’écrit M. Duchätel, le combat de la couresse et du serpent ; celui-ci fuyait toujours, l’autre le saisissait et cherchait à l’étouffer de ses étreintes. Mordue, la couresse allait se frolter sur des herbes appelées cheveux-béqués et revenait au combat. La nuit arrivant, j'ai tué le serpent, regreltant beaucoup de ne pouvoir connaître l'issue du combat.
Je ferai remarquer les différences qui existent dans toutes les versions
de ces témoins oculaires. L’un dit que la couresse tue le serpent en lui
. écrasant la tête, l’autre qu’elle l’étouffe de ses étreintes, un autre qu’elle le mange. Les herbes varient aussi, Dans une enquête judiciaire on se défie d’un témoin qui change de versions,
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en présence le serpent et la couleuvre dans un tonneau ou miêux dans un pitt de coqs. On pourrait même ouvrir des paris. Mais une expérience, pour être faite, exige qu’on se donne quelque peine, tandis que quelques phrases plus ou moins bien tournées se tournent dans un fauteuil. D'ailleurs la version du combat sourit à l'imagination, et c’est assez pour beaucoup d'esprits; j'ai vainement tenté jusqu’à présent de me procurer à la fois une couleuvre et un serpent, c’est pourquoi je serai réduit à n'opposer au fait en question que quelques raisonnement:.
Ainsi on fera observer que présentement : 1° il n'y à point à la Martinique de couresse qui atteigne les dimensions d’un moyen serpent : les couresses de trois à quatre pieds sont les plus grosses qu'on ait jamais vues; 2° que la couresse n’a point de crocs, ni de venin, ni aucune autre défense ; 3° que la couresse n’est peut-être qu'herbivore, car on ne trouve point dans son ventre des rats, poules, etc., ou autres proies qu’on trouve dans le ventre du serpent; par conséquent, si quelquefois elle se repaît de chair, ce ne serait que de la chair du serpent; on peut, il est vrai, faire cela pour un ennemi; 4° enfin que le nombre des couresses est loin d’être aussi considérable à la Martinique que celui des serpents; car on ne tue point les couresses par douzaines, dans la coupe des cannes ou dans les défrichements. Il serait singulier que le champ de bataille restât plutôt aux vaincus qu'aux vainqueurs. Tout cela me porte à penser qu’au lieu de manger le serpent, la couresse pourrait bien, au contraire, faire partie de son menu (1); 5° la couleuvre est plus commune en France que la vipère. Pour une vipère, dit M. Auzoux (thèse inaugurale), on rencontre sept ou huit couleuvres. Elles sont cependant souvent confondues dans la même horreur,
(1) Tous les renseignements que j’ai pu obtenir me confirment qu’il n’y a à la Martinique qu’une seule couresse (Coluber cursor) : c’est celle qu’on rencontre le long des ruisseaux qui bordent les chemins, dans les raviues, dans tous les endroits où il y a de l’eau. Ses couleurs sont belles, sa robe tire sur le vert, avec deux bandes longitudinales jaunes ou blanches sur le dos. Le plus ordinairement elle n’a que deux pieds et demi à trois pieds, elle n’a point de crochets mobiles. « Elle est, dit « Lacépède, aussi timide que peu dangereuse ; elle se cache ordinairement « lorsqu'elle aperçoit quelqu'un, ou s’enfuit avec tant de précipilalion, « que c’est de là que vient son nom de couresse ou coureuse. »
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me — 33 — tandis qu’à la Martinique la croyance de l’antagonisme de la couresse avec le serpent est pour elle une sauvegarde, même aux yeux des enfants, qui la laissent passer avec respect.
Suivant d’autres, le serpent aurait un ami, un allié bien digne de lui, sans doûte, car cet ami et cet allié serait le crapaud. C’est du crapaud qu'il tiendrait les matières dont il compose son venin. Il ne faudrait rien moins que l’union de ces deux êtres, horreurs de la nature, pour produire cet affreux poison. Ce conte est sans vraisemblance ; il y faut voir sans doute une allégorie pour représenter cette sorte d'attraction qui existe entre les méchants, et qui fait qu'ils se craignent et se respectentles unsles autres : Quæ inter bonos amicitia dicitur, hæc inter malos factio est. (CICERO, De amicitia.) Il est plus probable, comme le dit une autre version, que le crapaud est au nombre des animaux qui servent à la nourriture du serpent. Enfin, une troisième opinion est que le crapaud est ennemi du serpent. Voici à ce sujet une anecdote qui m’aété envoyée par un anonyme (lettre de 16 pages) : « M. A. D** et M. L. A**, son frère, propriétaires à la Grande- Anse, avaient émigré en 1795 dans une colonie anglaise, que je crois être Saint-Vincent; ils observèrent qu'il n°y avait point de serpents dans cette île, mais qu'il s’y trouvait
-une grande quantité de petits crapauds d’une très-petite es-
pèce. Ces deux messieurs qui avaient, dit l’anonyme, infiniment d'esprit et de raison, pensèrent que la nature a, la plupart du temps, des secrets impénétrables, et que les petits crapauds pouvaient bien être le talisman qui préservait l’île de Saint-Vincent de la présence du Fer de lance. C'est pourquoi ils résolurent d’en gratifier la Martinique. Cette importation ne pouvait d’ailleurs avoir d'autre inconvénient que d’incom-
moder les oreilles délicates. Les crapauds furent lâchés sous
le pont de Saint-Pierre : ils multiplièrent, se répandirent dans la campagne, mais ils furent longtemps à franchir le morne Calebasse. Cependant les Fers de lance ne paraissent pas s'en être plus mal trouvés; je crois même que nos petits crapauds n’ont servi qu'à leur fournir un aliment de plus. » Ainsi s’ex-
prime le spirituel anonyme, dont je n’ai pu encore deviner
le nom, mais qu'à son style et aux autorités dont il se sert, on peut soupçonner d’être l’un de nos aimables et vénérables