‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 61 sur 93 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Pour achever de faire connaître complétement le serpent Fer de lance, j'avais entrepris de faire suivre l'enquête de la description anatomique de l’animal. Comme j'étais alors à la Martinique, et que j'écrivais pour les Martiniquains, qui sont surtout intéressés à étudier le fer de lance, mais qui sont étrangers au langage de l'anatomie, j'avais d’abord essayé (chose à laquelle je dus bientôt renoncer) de mettre aussi cette partie de mon travail à la portée d’être entendue de tout le monde: c’est pourquoi je la fis précéder de ces quelques paroles d'introduction, dans l'espoir encore de gagner ce ie laborateurs.

C’est d’abord à vous, lecteurs ordinaires, que nous nous adressons, vous priant de ne point vous effrayer de ce mot analomie; nous ne venons point faire passer sous vos yeux l’aride technologie des organes considérés sous toutes leurs faces, dans toute la diversité de leurs rapports, avec cette précision si belle dans l'anatomie humaine, et qui permet de porter le fer et le feu à travers les chairs, sans faire courir à la vie aucun danger. Nous ne sommes pas si pythagoricien.e (La Sociélé protectrice des animaux n’existait pas alors) et notre tendresse pour le trigonocéphale ne va pas jusqu’à vouloir le guérir de ses maladies. Nous ne parlerons des organes que pour en faire connaître le jeu, la fonction, pour établir quelques rapprochements avec les mêmes organes et les mêmes fonctions chez l’homme, modèle et résumé de toutes les organisations. Nos connaissances en histoire naturelle ne nous permettent pas d’ailleurs d'aller au-delà ni d'étendre nos comparaisons à toute l'échelle animale. Nous ne pouvons nous donner ce plaisir de suivre une pensée de Dieu danS tout son développement, plaisir qui est, à notre sens, le plus

grand qu'il soit donné à l’homme d’éprouver. La religion en a fait le bonheur des anges.

Que les vrais naturalistes entre les mains de qui ce livre pourrait tomber, ne s'arrêtent point à cet avertissement un peu suspect; qu’ils n’y voient pas une précaution anti-scientifique; qu'ils ne détournent point leurs yeux de ces pages, les croyant écrites seulement pour des yeux vulgaires. Nous peasons que, par le fait seul de notre position, il nous a été possible de faire l’anatomie du trigonocéphale un peu plus exactement que la science ne la possède aujourd’hui, et que ce travail, en attendant mieux, ne sera pas sans intérêt pour ceux qui voudront comparer ensemble l’organisation des divers reptiles qui sont sur la terre.

Notre ambition eût été de pouvoir offrir à la science quelque chose dans le goût et dans la méthode de Strauss et de Lyonnet; — de Lyonnet, qui a consacré dix années de sa vie à l’anatomie d’ane seule chenille (chenille de la saule) — de Strauss, qui à démonté pièce à pièce le hanneton, ainsi qu’un habile ouvrier démonterait la plus simple machine. « Dans ce petit corps à peine d’un pouce de longueur, « dit Cuvier, il a compté 306 pièces dures servant d’enve- « loppe, 494 muscles propres à les mouvoir, 24 paires de « nerfs pour les animer, toutes divisées en des filets innom- « brables, A8 paires de trachées non moins divisées, pour « porter l’air et la vie dans cet inextricable tissu. C’est un « spectacle ravissant par sa finesse et sa régularité. » L’imagination est confondue par le simple exposé d’un pareil travail; on ne peut s'empêcher d’êtresaisi d’une sorte de respect pour les hommes qui mettent là le but et la gloire de leur vie; Car nous ne sommes pas de ceux qui osent proférer un dédain impie pour ces dévotes occupations de la science, parce que- nous en sommes incapables; nous pensons avec le poète du siècle que

Aux regards de celui qui fit l’immensité, L’insecte vaut un monde ; ils ont autant coûté, * LAMARTINE.

Toutes les parties de cet univers, grandes ou petites, végétales ou animales, insecte ou soleil, homme ou reptile, macroscome OU microscome, toutes racontent pour nous avec

une égale éloquence l’habileté de leur auteur, toutes sont dignes de fixer la plus forte attention humaine, Nous ne connaissons pas de plus beau sermon, ni de prédication plus reli- . gieuse, qu’une lecon d'histoire naturelle, d’un Cuvier ou d’un Geoffroy Saint-Hilaire! La vraie mission de l’homme sur la terre, c’est voir, contempler, étudier le bel œuvre de Dieu. A en prendre la moindre des parties, le premier venu des insectes, un des plus prodigués par la nature, un de ces êtres que le vulgaire traite avec tant de mépris, une mouche ! une fourmi! qui vient à songer que sous cet atome il y a tant d'appareils divers, un pour le sang, un pour la respiration, un pour le mouvement, pour les sensations ; tant de vaisseaux, tant de tissus, tant de fluides différents, etc., etc. Qui se laisse aller à cette intuition seulement une minute, et qui reste froid et insensible, ne mérite pas qu’on lui parle! Que sera-Cce, lorsque l’on vient à considérer que l'air, l’eau, la terre sont remplis et surchargés de cette myriade d'êtres, de cette poussière vivante? N'est-ce pas à tomber sur ses deux genoux et à crier, avec tout le sentiment de l’adoration : Grand! grand! grand! est le créateur de cette infinité ? Est-il donc étonnant qu’il ait des hommes qui s’abiment et se perdent dans cette contemplation ? Mais est-ce à dire que je viens combattre ici et rabaisser les applications usuelles de la science, qui se louent d’elles-mêmes par leurs effets; non certes, mais je dis que dans une distribution rationnelle de l’activité humaine, à côté des utilitaires, des hommes pratiques, il en faut d’autres qui cherchent la vérité pour la vérité, qui étudient pour étudier, des chercheurs de terres désertes et profondes, qui ouvrent des routes et font des pointes dans l'inconnu, des Colomb qui vont à la découverte sur les vastes mers et dans les champs infinis de l'intelligence, de pieux cénobites uniquement consacrés aux autels de la science; il faut, en un mot, dans la ruche humaine, des travailleurs à la science pure, qui sans but arrêté, sans préoccupation industrielle, sans jamais se baisser, comme Atalante, pour ramasser les pommes d’or, vont droit devant eux, toujours semant, sans espoir de recueillir; le sic vos non vobis, dût-il être leur devise; leur plus grande récompense est dans le plaisir que leur donnent ces travaux.

Que ces idées sont éloignées des idées régnantes! que

cette estimation cadre mal avec l’estimation du plus grand nombre! qu’on est loin de considérer la profession de savant comme une vie tout comme une autre! Où est-il le père de famille qui, apprenant que son fils tourne à la chimie, à la botanique, à l’histoire naturelle, qu’il passe ses journées à courir l’herbe des champs, et consume ses veilles à contempler l’aile d’un insecte ou le bulbe d’un poil? Où est-il ce père de famille qui ne sera pris d’un effroi presque aussi grand qu’à l'annonce de quelque grave maladie ou de quelque écart des passions, qui ne regrettera ses sacrifices et ses espérances perdues, qui n’écrira plaintes sur plaintes, reproches sur reproches ? Est-il cependant un tableau meilleur à opposer à l'agitation du siècle, que celui du vrai savant qui, tandis que la foule tourbillonne autour de lui dans toutes les voies de la fortune, assis à l’écart, dans quelque retraite paisible, reste absorbé par la contemplation d’un insecte, le veut voir en tous sens, à toutes les lumières, à l'œil nu, sous la loupe, au soleil, à la lueur de la lampe, le tourne et le re-. tourne, le démonte, le scrute, l’interroge et poursuit le principe de la vie jusque dans ses dernières limites, jusque dans cette merveilleuse molécule vivante; tel souvent à travers les vitres de son office on voit bien avant dans la nuit un laborieux horloger rechercher le grain de poussière qui embarrasse les rouages d’une montre dont l'aiguille attardée ne suit plus la course du soleil.

Mais nous, emportés par les continuelles urgences de la profession, nous, obligés de fermer l'oreille aux séductions de la science pour obéir à la voix plus imposante de l’humanité, nous ne pouvons offrir à l’histoire naturelle que ce témoignage d’une inclination malheureuse et d’une bonne volonté tardive et désormais impuissante.

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