‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 62 sur 93 · VUE GÉNÉRALE DU BOTHROPS LANCÉOLÉ · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE DU BOTHROPS LANCÉOLÉ

Forme. Le bothrops lancéolé a la forme des serpents, caractère le plus général des reptiles et par lequel ils peuvent être confondus entre eux. C’est la forme allongée, ronde, sans appendices détachés qui répondent aux

aux membres des autres animaux : forme élémentaire, et des plus répandues dans la nature.

Il a été remarqué que les productions d’un même sol, nonseulement dans le même règne, mais dans tous, minéral, végétal ou animal, offraient souvent de grandes similitudes entre elles, une sorte d'harmonie de forme, un air de climat ou de nationalité, qui feraient croire que la nature se plaît à raccorder ses œuvres comme nous aimons à le faire pour les nôtres. Ainsi les serpents naîtraient de préférence dans le pays des lianes, M. Duméril les appelle même des lianes animées. Beaucoup de plantes affectent, sur les bords de la mer, la forme des poissons ; les rochers, celle des animaux qui habitent la contrée où ils se trouvent. L’imitation serait une des lois qui dirigerait les forces productives de la nature, et l’on pourrait appliquer aux produits d’une même terre ces vers du poëte :

Facies non omnibus una, Nec diversa tamen quales decet esse sororum.

Pourle bothropslancéolé, nousavons vu que cette similitude avec les objets qui l'entourent est une des perfidies de sa nature,

Sa tête est aplatie et triangulaire. Des trois angles de cette tête l’antérieur présente le museau et les orifices des organes des sens ; les postérieurs sont formés par les os maxillaires. Ces os s’écartent latéralement du corps de l’animal; il en résulte cette forme ailée ou en fer de lance qui à fait donner à l'animal les nomsde Fer de lance, detrigonocéphale et de bothrops lancéole. Cette disposition est plus visible lorsque la tête est dépouillée de la peau, que lorsqu'elle en est encore recouverte.

Le corps ou tronc paraît souvent fusiforme, surtout dans l’état de digestion, lorsque l’animal a dégluti quelque grosse proie, ou bien lorsque la femelle est dans l’état de gestation. La partie qui répond au ventre est alors plus dilatée.

La queue plus épaisse, lorsqu'elle se détache du troné, finit en pointe; elle forme la dixième partie du tronc. Elle est plus effilée chez la femelle que chez le mâle, dont elle contient les organes sexuels. Ce caractère est le seul qui à vue d'œil peut faire distinguer le mâle de la femelle.

Sur un bothrops lancéolé de cinq pieds, la tête avait deux pouces de long et la queue six.

Cette configuration du bothrops, qui donne de la souplesse et de l'élégance à tous ses mouvements, le rend aussi propre à se rouler autour des arbres et à fendre l’eau qu’à ramper sur le sol; mais comme cette dernière position est celle où l’on rencontre le plus souvent le bothrops lancéolé, c’est pour cela qu’il est considéré comme un serpent terrestre.

Dimension. — J'ai constaté, dans la première partie de l’enquête, qu'aujourd'hui les Fer de lance de six pieds étaient rares, que leur dimension moyenne était entre 4 et 5 pieds : depuis, j'ai reçu quelques faits qui contredisent cette assertion. On m'a parlé de serpents de 8 pieds, et même plus. « M. Dupont, ancien géreur, assure avoir tué sur l’habitation « du Charpentier, à Sainte-Marie, un serpent de 11 pieds et « quelques pouces. Dernièrement, dans le marais du bois de « la Côte-d'Or, on a tué un serpent qu’on dit être d’une gros- « seur extraordinaire; beaucoup de curieux sont allés le voir, « mais je ne crois pas qu’on l’ait mesuré. »

(Lettre de M. Duchatel.)

Mais, je le répète, de pareils individus sont rares, extraordinaires. Je ne nie pas qu’il en ait existé, car parmi les serpents comme parmi les hommes et les autres animaux, il peut y avoir des monstruosités. En façonnant la matière animale quelle qu’elle soit, la nature peut faire les mêmes écarts, tant ses procédés sont uniformes, Dans ces sortes d’appréciations faites à l’œil simple, sans mesurer, il faut tenir compte de la surpriseæou de la peur qui grossissent les objets.

Couleur. — Pour donner une idée des variétés de couleur que peut offrir le Fer de lance, je m'étais arrêté à la description un peu en gros qu’en donne M. Blot (voir page 7); depuis, le grand nombre de ces animaux que j'ai été à même de voir, et qui m'ont été envoyés de tous les côtés, me permet d'établir sept variétés.

1° Le serpent gris, qui est le plus commun, et qui est toujours tacheté de points noirs; 2° le serpent noir, qui présente deux sous-variétés : le noir à ventre jaune et le noir à ventre rose; 3° le cendré; 4° le lie de vin, mélangé de noir et de rose ; 5° le jaune laque: 6° le jaune clair ou jaune de fleur; 7° le jaune foncé ou jaune écorce d'arbre.

Outre ces variétés, on peut reconnaître une autre Sous-variété qui se rencontre particulièrement sur le serpent gris, et

que je désignerai par le mot de serpents à croissant où à sourcil. En effet, ces derniers présentent deux larges plaques noires elliptiques en forme de sourcils, mais placées en dehors et sur la même ligne que l'œil. Je n’ai pas vu d’individu jaune avec cette tache.

La coloration jaune claire est plus particulière aux petits serpents; ils sont alors très-agréables à la vue, et l’on m’a raconté plus d’une histoire de nouveaux débarqués dans l’île qui ont été arrêtés au moment où ils étaient prêts à porter la main sur ces jolis petits animaux. Plusieurs personnes prétendent que les jaunes et les lie de vin sont plus alertes, plus vifs et plus méchants que les gris,

Outre la teinte générale, quelques-unes de ces variétés offrent des taches noires semées sur le dos, et sont pour ainsi dire tigrées, tels sont les gris, les cendrés. Ces taches sont trèsvariées; j'en ai vues qui avaient la forme d'étoiles très-régulières, elles sont toujours d’un noir plus foncé que la teinte générale de l’animal; mais les jaunes sont uniformes et n’offrent aucune remarque particulière.

J'avais annoncé, d’après des renseignements fournis par quelques nègres, que les serpents jaunes devenaient noirs en vieillissant ; de là, disais-je, la rareté de vieux serpents jaunes. Cette assertion a été contredite par plusieurs personnes.— « Il n’est pas vrai, dit M, Duchatel, que les serpents jaunes deviennent noirs en vieillissant, J’ai tué, il n’y a pas longtemps» dans mes bois, d’un coup de fusil, un serpent de plus de 8 pieds, très-vieux, et qui pourtant était d’un beau jaune. -— Je tiens de M. Baldara qu’il a tué un serpent énorme, et qu’il était d’un blanc mat. » A la rigueur, le serpent cendré pourrait être pris par quelques perscnnes pour un serpent blanc, surtout au moment de la mue, lorsque l'épiderme est déjà détachée et prête à être dépouillée, et tel était sans doute le serpert de M. Baldara. Je n'ai jamais oui parler par personne autre de serpent blanc.

Telles sont les diverses variétés de couleur qui ont été observées par moi. Mon observation s’est trouvée parfaitement conforme avec celle de M. Barillet, directeur du Jardin des Plantes de saint Pierre. J'ai vu au muséum de Paris, parmi les spécimens conservés, des serpents jaunes de bien grandes dimensions.

Ces diversités de coloration ne constituent pas des carac-

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tères assez tranchés pour établir des espèces particulières; car sous tous les autres rapports de mœurs et d'organisation, les Fer de lance gris, jaunes ou cendrés sont identiques. En a-t-il été toujours ainsi? on inclinerait à penser, d’après un passage du P. Dutertre, que de son temps il y a eu une autre espèce de serpents? « Il se rencontre ordinairement, dit-il, « trois sortes de serpents fort dangereux : les uns sont d’un « gris velouté et tacheté de noir en plusieurs endroits; les au- « tres, jaunes comme de l'or, et les troisièmes roux. Je crois « fermement que les gris veloutés sont de véritables vipères, « celles principalement qui portent plus de 2 pieds de lon- « gueur, et qui sont quelquefois plus grosses que le bras. Cette « grosseur est égale jusqu’à deux ou trois pouces proche de la « queue, laquelle, depuis cet endroit, se termine tout à coup «en pointe par un petit ongle; elles ont la tête très-large, « quasi comme la main. Tant les uns que les autres naissent « souvent d'une même mère, ce qui me fait croire que les « mâles s’accouplent indifféremment avec les femelles de l’une « et de l’autre espèce. »

Ces deux traits dans la description du P. Dutertre, — {a queue se termine par un petit ongle et la tête est large comme la main, ne peuvent se rapporter qu’à une espèce de serpent qui n’existerait point aujourd’hui; mais si l’on prend en considération l'esprit général du livre, qui est un récit de voyage et non pas une classification d'histoire naturelle, on verra que la description du P. Dutertre ne doit pas être prise à la lettre, et que lui-même, s’il pouvait revivre, avouerait qu’il ne réclame pas pour elle la même autorité que pour la scrupuleuse exactitude de nos méthodes actuelles. Surtout ces autres paroles — {ant les unes que les autres naissent d’une mémemère, et que les masles s'accouplent indifféremment avec toutes les femelles, — achèvent de montrer que l’auteur n’entendait pas établir une espèce particulière. D'ailleurs aucun des voyageurs qui ont écrit après le P. Dutertre sur le serpent de la Martinique, ne parlent de plusieurs espèces différentes.

Les colorations diverses du Fer de lance, dont nous n’avons pu donner une idée qu’en les comparant à celle de fleurs ou d’écorces d’arbres, jointes à la forme en branches et en lianes, qui sont les objets parmi lesquels vit cet animal, sont des

perfidies de sa nature, qui exposent l’homme, comme je l’ai

dit, à de cruelles méprises. Ce fait concorde mal avec une des vues de Bernardin de Saint-Pierre. Dans ses Études de la nature, cet auteur prétend que toutes les bêtes nuisibles à l'homme lui sont indiquées par des couleurs tranchantes, qui font sur lui une impression désagréable et l’avertissent en quelque sorte de se tenir sur ses gardes. « Partout, dit-il, les « reptiles venimeux ont des couleurs meurtries, heurtées; par- « tout les oiseaux de proie ont des couleurs terreuses oppo- « sées à des couleurs fauves, et des mouchetures blanches « sur un fond sombre. La nature a donné une robe fauve rayée « de brun et des yeux étincelants au tigre en embuscade dans « l'ombre des forêts du midi, et elle a teint de noir le museau « et les griffes de l’ours blanc, et de couleur de sang sa gueule « et ses yeux, de manière à le faire distinguer, malgré la blan- « cheur de sa peau au milieu des neiges du nord. Jusqu'à la « guêpe carnivore jaune bardée de noir, et au cousin avide « de sang humain, etc., etc. » (Études, t. 8, p. 80.)

Mais il n’est malheureusement que trop vrai que le Fer de lance ne peut entrer dans cette généralisation; que par ses couleurs aussi bien que par sa forme, il met en défaut même la continuelle défiance qui dans ce pays préside à tous nos pas, au milieu des plus riantes campagnes.

La variété des couleurs du trigonocéphale nous paraît encore contredire une autre assertion que nous avons trouvée dans Buffon. Suivant ce grand naturaliste, les animaux sauvages ont tous un pelage sombre, uniforme dans la même espèce; tels sont les lièvres, cerfs, bufiles, loups, qui tous, quant à leurs couleurs, sont fauves et ne peuvent être distingués les uns des autres; tandis que les animaux domestiques, poules, lapins, chiens, bœufs, etc., ont des couleurs si diverses, si variées, qu'il est difficile de rencontrer deux individus semblables.

Or, il nous semble, d’après ce que nous venons de dire des couleurs de notre serpent, que le Fer de lance, tout sauvage qu’il est (car nous ne pensons pas que personne lui conteste cette qualité), est plutôt dans la dernière que dans la première des deux catégories établies par Buffon. Ceci prouve combien il est difficile à l’homme, au milieu des effets infinis de la fécondité de la nature, de saisir des généralités et des principes, opération dont il est pourtant si avide et si fier,

qu’en comparaison de celle-là toute autre lui paraît inférieure et subalterne.

Qui croirait que pour la beauté et la richesse des couleurs, la nature a été aussi libérale envers les serpents qu’envers les oiseaux, les insectes et même les fleurs ? C’est ce dont l’œil est agréablement surpris, en parcourant la collection des peintures qu’une foule d’auteurs ont données de ces animaux, « tan- « tôt uniformes et ternes, dit M. Schlégel, tantôt brillantes, ve- « loutées, d’un éclat semblable à celui des métaux et des pierres « précieuses ; leurs teintes sont variées à l'infini, non-seule- « ment chez les différentes races, mais aussi chez les espèces « du même genre. »

Quelques personnes veulent rapporter la diversité des colorations à celle des lieux habités. Ainsi, à la Martinique, j'ai souvent entendu dire que le serpent jaune était particulier à certain terrain. C’est un des points sur lesquels j’avais appelé l’attion, lors de la première publication de l’enquête. Tous les renseignements qui me sont depuis parvenus me portent à penser qu’on trouve partout des serpents de toutes les couleurs, dans les terres fortes et grasses du sud de Pile, aussi bien que dans les sablonneuses et les volcaniques du nord, et sur les montagnes comme sur les bords de la mer.

En Europe, on a renoncé à consulter la coloration pour établir le diagnose des vipères; il a été reconnu que la vipère Bérus, aussi bien que la vipère Aspic, qui sont les deux seuls genres admis aujourd’hui, présentaient dix ou douze variétés de couleurs, auxquelles on ne peut assigner aucune règle, et que la coloration, prise pour caractère de la classification, avait été la cause de la confusion qui a régné si longtemps dans la détermination des différentes espèces de vipères. M. A. Duméril fait voir à ce sujet, dans son cours, une collection de desseins très-remarquable, faite par M. Bocourt, l’habile artiste du Jardin des Plantes. Suivant M. Host, les teintes de la vipère ammodyte sont si variées, que sur une trentaine d’individus qui lui furent apportés, des environs de la rivière de Vienne, il n’en trouva pas deux de parfaitement semblables. Les modifications de couleur des serpents, dit M. Schlégel, sont innombrables.

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