TÉGUMENTS
Ces téguments se composent d’un épiderme, d’un tissu colorant et d’un derme.
L'épiderme, comme chez tous les animaux, est un tissu trèsmince, diaphane, corné, qui recouvre toutes les parties extérieures de l’animal, même les écailles. C’est cet épiderme qui se détache à certaines époques et qui Constitue ce que l’on nomme le changement de peau ou mue du serpent. La dépouille rejetée représente si complètement toutes lesmparties qu’elle enveloppait, qu’elle paraît comme une sorte e moule sur lequel l’on peut distinguer la forme desécailles, et jusqu’au cercle de la cornée. On trouve cette dépouille souvent toute d’une pièce, sans déchirures, renversée à l’envers, depuis la tête jusqu’à la pointe de la queue; elle représente la face qui était à l’intérieur lorsqu'elle faisait partie de l’animal, absolument comme un doigt de gant retourné. Je ne sais si jamais quelqu'un a surpris le serpent dans cette opération; mais voici comment on la raconte : — On suppose que le serpent se débarrasse de son épiderme par un mouvement lent et progressif, en se frottant contre un corps raboteux, ou bien qu’il passe entre deux corps ronds comme entre deux cylindres, ou bien qu’il s’aide de quelque épine ou de quelque autre corps pointu qui arrête l’'épiderme à mesure que l'animal s’en retire. C'est pourquoi on rencontre souvent de ces peaux dans les cases à bagasses, dont les cannes desséchées présentent ces conditions.
On ne sait pas au juste combien de fois le Fer de lance change de peau pendant l’année. Suivant M. de Lacépède, ce dépouillement chez la vipère a lieu deux fois : dans les beaux jours du printemps et vers la fin de l’automne. Suivant Linné, une seule fois au printemps : « exeunte vere exeunt exuvias. » Suivant M. Barillet, qui a observé un grand nombre de Fer de lance tenus en captivité, leur dépouillement aurait lieu un nombre de fois indéterminé, trois ou quatre fois au moins dans l’année. Il pense que l’animal change plus souvent encore de peau lorsqu'il est à l’air libre que lorsqu'il est dans l'obscurité, à l'ombre, et comme il se tient souvent dans les trous, cela fait que, même à l’état libre, les époques du dé-
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pouillement sont très-variables, En effet, on m'a dit qu’à toutes les époques de l’année on trouvait des peaux de serpents. D’après Lacépède, à quelque moment qu’on prenne des vipères, on les trouve revêtues d’un double épiderme : de l’ancien, qui est plus ou moins altéré, et du nouveau, placé au-dessous, plus frais, et prêt à remplacer l’ancien. La même chose a lieu pour le bothrops lancéolé; j’en ai fait la remarque sur tous les individus que j’ai eu occasion d’examiner: il suffisait de frotter le doigt un peu fortement sur leur corps pour détacher l’épiderme placé superficiellement et qui ne tenait s à rien. Au dessous s’en trouvait un autre plus beau et d’une couleur plus éclatante, de sorte qu’en tout temps le bothrops lancéolé comme la vipère, aun double épiderme. L'établissement d’une ménagerie de reptiles vivants, au muséum de Paris, a permis de faire, sur la mue, de ces animaux des observations très-précises. «On sait aujourd’hui d’une manière certaine, dit M. Auguste Duméril, que dans de bonnes conditions d'alimentation et de température, les serpents perdent en moyenne, dans une année, cinq ou dix fois leur épiderme, c’est-à-dire tous les mois, à partir d'avril jusqu’à la fin de septembre; d’où il résulte qu’il n’y a point de changement de peau entière. En est-il de même sous les tropiques, où l’engourdissement n’a pas lieu? » dau
« C'est dans le commencement de la saison des pluies, dit « le père Labat, que les crabes, les tourlouroux, les lézards et « les serpents quittent les bois et les cannes pour venir à la «mer. Après que ces derniers s’y sont baignés:; ils passent « entre quelques bois qui aient des crocs ou des épines, et « s’y accrochent par le col; ils y laissent leur peau toute en- « tière et vont se cacher entre des racines d’arbres ou dans « quelque trou, jusqu’à ce que leur nouvelle peau soit assez « endurcie pour paraître à l’air. Dans le temps qu’ils sont obli- « gés de demeurer ainsi en retraite, ils deviennent maigres, «et sont très-faibles et n’ont pas la force d’aller chercher « leur nourriture. J’en ai trouvé quelquefois qui n’avaient pas « la force de se traîner; leur faiblesse n’excite la compassion « de personne, on ne leur pardonne jamais. »
Beaucoup de nègres m'ont parlé de cet état de faiblesse du serpent au moment de sa mue. Dernièrement, ayant trouvé une de ces dépouilies rejetées, je fis or à la recherche
du serpent dont elle pouvait provenir, et je trouvai dans un trou voisin un individu qui présentait les sien de celui auquel cette dépouille pouvait avoir appartenu. Il'était trèsfaible et. dans un état de maigreur extrême. — D’autres personnes m'ont dit que, sur le point de changer de peau, le serpent voyait moins que de coutume, à cause de l’épiderme qui se détache de devant la cornée et qui obstrue la vision, et que sa reptation sur le sol est plus difficile.
Cette faiblesse des serpents, au moment de la mue, est aujourd’hui un fait bien observé à la ménagerie du Muséum. « Ce trouble, dit M. Auguste Duméril, consiste dans our dissement de l’animal et dans des changements de coloration; pendant six ou sept jours les teintes deviennent plus foncées et plus ternes, du liquide s’épanche sous l’épiderme et donne aux yeux un aspect opalin et comme laiteux : c’est alors que le serpent reste pendant deux ou trois jours dans un état de torpeur. Il y a un abaissement de température de 1/4 de degrés jusqu’à 4 degré; vingt-quatre e ou quarante- huit heures avant la mue, l’'opacité disparaît, l’agilité revient, etc. »
Cette souffrance de l’animal, pendant la mue, doit entraîner une sorte de paralysie de ses mouvements; il est alors moins agressif, moins disposé à se jeter sur ceux qui passent à sa portée, et aussi annulé que pendant le sommeil, qui est si fréquent chez lui, que pendant la digestion, et la parturition. Or, c’est la fréquence de ces états d’impuissance qui explique la rareté des piqûres du serpent à la Martinique, proportionnellement au grand nombre de ces animaux; beaucoup d’habitants racontent que, pendant des années, ils ont pu traverser les bois, les halliers, les pièces de cannes, sans rencontrer un serpent. Rappelez vous aussi que c’est un animal nocturne et qui ne voyage que la nuit. Dans ces entraves naturelles, qui limitent l’action des causes malfaisantes, qui empêchent les serpents de mordre en toutes les rencontres où ils le pourraient faire, qui ne permettent pas aux épidémies de frapper indistinctement toute une population, ' et leur opposent des conditions mystérieusement préservatrices, dont on jouit sans s’en rendre Compte, ne nous semble-t-il pas voir l'ombre de cette grande main, qui a tout créé avec intelligence, qui veille sur tout et qui arrête la mer et l'empêche d’aller plus loin ? Omnia fecit pondere et numero. |
Chez les anciens, le changement de la peau des serpents était considéré comme l'emblème du rajeunissement. Qui ne connaît le beau vers de Virgile :
Nunc posilis novus exuviis nitidusque juventa !
Ce que nous venons de dire de la faiblesse du serpent à l’époque de la mue, cadre mal avec cette poétique opinion.
Voici une observation plus pratique. Un jour que je recommandais à un nègre de rechercher un serpent, parce qu’une peau avaitété trouvée dans le voisinage de la maison. — Qui a relevé Cette peau? demanda-t-il? — Et pourquoi fais-tu cette question? lui dis-je. — C’est pour savoir de: quel côté était tournée la queue; car c’est de ce côté-là que le serpent a dû continuer sa route. Cette remarque était digne d’un chasseur consommé. On voit comment une induction importante peut être tirée d’une circonstance qui de prime-
abord paraît Re | Le À Comme les couleuvr Rbandott de peau, il n’est pas sans
-utilité de savoir distinguer la dépouille d’une couleuvre d’a-
vec celle d’un serpent. C’est ce que l’on reconnaîtra à la forme de la tête, plus elliptique et moins triangulaire de la couleuvre, et aussi à une particularité des écailles qui n’ont point chez la couleuvre une petite arête ou nervure qui chez le serpent partage les écailles du dos en deux parties symétriques. Le nombredes écailles peut aussi, comme nous le dirons, servir d'indice.
Le tissu colorant de la peau du trigonocéphale est placé sous l’épiderme et revêt les écailles; il peut présenter des nuances très-différentes, ainsi que nous l’avons vu. On le sépare difficilement du derme par la macération; il est détruit par l'alcool. : | |
On ne distingue point chez le Fer de lance de glandes ni pores de la peau qui donnent lieu à quelque sécrétion particulière. w on Ont
Quoi qu'en dise le P. Dutertre, « qu’il ya des habitants, « principalement les nègres, qui connaissent les serpents au «flair et les éventent comme les chiens font la venaison, » je puis affirmer que je n’ai rien vu de lable, et que pour moile Fer de lance vivant n’exhale d'autre odeur que celle de la marée fraîche, mais encore cette o ’est pas très-forte.
“Le-dermeest une membrane fibreuse très-résistante, quoique ‘mince, ‘souple, extensible; on peut l’enléver facilement; én totalité, de la tête à la queue de l’afifal, Säns ui ‘faire subir aucune déchirure et sans éprouver aucune résistance, même au niveau de la crête des vertèbres ; elle n’adhère un peu qu’à l’'éntrée de la gueule de l'animal, sur la ligne des lèvres. Elle n'offre aucune particularité, ‘si ce ‘n’est’ d’être ‘hérissée d’écailles àsa face libre.
Considéré à sa face interne, le derme du Botrops lancéolé n'offre que lämarque des écailles extérieures, à cause de sa ‘transparence.
‘Au‘temips du P.'Duütertre, on se sérvait de la péauldes'serpenis pour faire des baudriers qui, dit-il, étaient parfaitement cheaux. Si l’industrie européenne, cette admirable fée qui tire ‘parti de tout, pouvait pendant ‘quelques années passer ‘dans notre Martinique, je ne doute pas que la peau de'notre serpent pût être métamorohosée en de charmants ouvrages de bimbélo- +terie,telsque étuis, étc., ete. J'aitanné cette peau énlasaupou- -drant: d’alun ou de poudre d'écorce de grenade. J’en ai déposé -deux beaux spécimens au Musée des produits coloniaux.
Ces écailles‘sont de petités lames ou plaques formées par le ‘derme épaisëi à leur niveau ét recouvertes par l’épiderme ; “elles'sont côteà côte, lorsque l'animal est au repos, montant lésunés sür les âütres, à la façon dont les tuiles sont placées sur :les toits ; ‘C'ést pourquoi on dit qu’elles sont entuilées ou imbriquées. Dans la dilatation du corps, 1és éCaïilles $'6- ‘cattent, leur imbrication éesse, ‘ét on voit alors entre elles le -derme ‘plus aminci, plus blanc. Ces écailles différent suivant les parties qu'elles recouvrent. Chez le Bothrops lancéblé, ‘celles du‘dos, depuis la tête jusqu’à la quete, sont très-petités, très-serrées, uniformes : elles représentent de véritäblés folioes, avec'une nervure au milieu, que l’on nornme carène : elles -sont immobilés, n’ont pas ‘d’éxtrémité libre, tiennënt à/la
peau par toute leur surface, ne se hérissent point, Come les:plamesou les poils, pour exprimer lés passions de l’animal. x
‘sous le véntre, lés écailles sont larges, rectangulaires, “éim- ‘ples, iibriquées les ‘ünés ‘sur les autres, de mänière que la