‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 72 sur 93 · DES CROCHETS OU DENTS VENIMEUSES · texte numérisé non relu

DES CROCHETS OU DENTS VENIMEUSES

Ces crochets sont des dents particulières aux sérpents venimeux. Elles n'existent qu’à la mâchoire supérieure; leurs dimensions varient suivant la grosseur de l’animal. Sur un individu du Muséum de Paris dont nous donnons l’image (Planche I), le crochet le plus développé a quinze lignes, Ces crochets sont coniques, plus larges à leur base qu’à leur pointe. Leur base est implantée dans los maxillaire supérieur et leur pointe est libre. On a comparé leur forme à celle d’une corne, ou mieux à celle du petitinstrument des cordonniers, appelé alène. Ils sont courbes dans leur ensemble, mais à une ligne environ de leur extrémité libre, ils se redressent, deviennent droits et offrent ainsila configuration d'un petits. On ne trouve pas chez tous les Bothrops lancéolés le même nombre de erochets, parce qu’il en peut manquer, par suite de la eassure de un ou de deux. J’en ai trouvé quelquefois sept, quelquefois neuf; ils nesont pas d’égale dimension ni au même degré de perfection; ils offrent même entre eux des différences trèssensibles; c’est pourquoi il faut les distinguer en trois sortes, que je nommerai : 4° Les crochets en exercice; 2° leserochets d'attente ; 3° lescrochets de réserve,

Les crochets en exercice et les crochets d'attente sont les seuls crechets montés, c’est-à-dire fixés dans les alvéoles que leur fournissent les os maxillaires supérieurs; ils sort au nombre de deux de chaque côté de la mâchoire: un monté, un d'attente. Ils ne sont point implantés dans l’alvéole par une racine, comme les dents des mammifères, ils sont soudés avec cette alvéole et font corps avec elle, quoique leur tissu propre en diffère, étant plus éburné.

Ces crochets présentent sur leur convexité deux: orifices, l’un inférieur (l'animal étant considéré dans sa pose naturelle, sur le ventre) à l’extrémité libre, très-fin, eannelé, n’arrivant point jusqu’à la pointe du crochet, mais ouvert seulement à une ligne de cette pointe, laquelle reste pleine et aussi effilée que l’aiguille la plus fine, disposition admirable

pour rendre l’arme propre à remplir son but sans lui retirer de sa force, et quimontre à quelle minutieuse précaution s’astreint la nature dans ses ouvrages. Car ainsi la voie est faite à l’avance à l’orifice qui verse le venin, par la pointe de la dent, de manière qu'il ne s’en puisse perdre aucune goutte. Get orifice occupela huitième partieenviron de la dent. Il est elliptique et semblable à la cannelure d’une aiguille à inoculation. L’autre orifice supérieur ou alvéolaire est carré, moins long, mais plus large, plus haut et par conséquent plus visible : c’est à lui qu’aboutit le conduit excréteur du venin, qu’il semble continuer, de manière que, dans son ensemble, le canal excréteur du venin peut être considéré comme composé de deux parties, une molle et charnue, formée par le conduit de la glande, l’autre dure et osseuse, formée par les crochets.

Les crochets montés (crochets en exercice et crochets d’attente) sont les seuls qui présentent leurs deux orifices complets, à l’état parfait. Ces deux orifices sont joints, à l’intérieur du crochet, par un canal intra-osseux qui occupe l’espace laissé entre eux. Ce canal va se rétrécissant de la base à la pointe, c’est-à-dire de l’orifice supérieur à l’inférieur.

Lorsque l’on casse à diverses hauteurs l’une de ces dents ou crochets, outre le canal que nous venons de décrire, on découvre dans leur épaisseur une autre cavité, si bien indiquée par Fontana, que nous lui en donnerons le nom : {a cavité de Fontana, placée du côté de la concavité de la dent, se terminant vers son milieu, sans communication au dehors, ni avec le canal du venin, et destinée à recevoir les nerfs et les vaisseaux nourriciers de la dent.

Entre le crochet en exercice et le crochet d'attente, qui présentent à l’œil la même forme, il y a cette différence que leurs pointes ne sont point placées sur le même plan. Le crochet en exercice est plus redressé, et le crochet d’attenteun peu plus dévié et courbé dans la gueule, de manière qu’ils paraissent ne pas pouvoir être enfoncés à la fois dans une même surface. Cette divergence augmente encore au moment où la pointe du crochet en exercice ayant pénétré dans un corps, Ce corps rencontre la courbure, au lieu de la pointe du crochet d’attenteet repousse celui-ci, au lieu de s’en laisser pénétrer. Get - écartement est facilité en outre par une plus grande mobilité du crochet d'attente; jamais il n’est aussi solidement fixé que

le crochet en exercice: il a par conséquent un mouvement qui lui est propre, tandis que le crochet en exercice n’obéit qu’au mouvement de totalité et de bascule que lui imprime la mâchoire supérieure, et se casserait plutôt que de céder à toute autre impulsion. {

Ces deux crochets sont placés côte à côte, leurs bases se touchent, n'étant séparées que par une lamelle à l’intérieur des alvéoles et à l'extérieur par une crête assezsaillante, visible sur la face de l'os maxillaire ; comme les bases sont plus épaisses que les pointes, il en résulte que celles-ci laissent entre elles un intervalle de 1/2 ligne au moins. Cet écartement devrait se reproduire entre les empreintes laissées par les pointes des crochets, si l’animal mordait avec les deux crochets de chaque côté. Mais je puis assurer que, dans toutes les blessures faites par le Fer de lance et que j'ai été à même d’examiner, soit sur les hommes, soit sur les animaux, je n’ai trouvé qu’une seule piqûre pour chaque côté, ou bien deux pour l’ensemble de la blessure. Mon attention était d'autant plus attirée sur ce point, qu’étudiant les morsures du Fer de lance, surtout sous le rapport du traitement, j'ajoutais une grande importance au nombre des voies, c’est-à-dire des piqûres par lesquelles le venin peut être introduit, afin de n’en négliger aucune dans le pansement; je dois dire que l'opinion générale du pays est aussi qu’il n’y à qu'une piqûre de chaque côté, et si l’on parle de deux trous par les crocs, c’est qu’on entend l’ensemble de la blessure faite par les deux mâchoires. Si le serpent se servait de ses deux crocs montés de chaque côté, il devrait y avoir quatre ouvertures, séparées suivant la grosseur de l’animal, en deux groupes, par la distance qui sépare le maxillaire supérieur . gauche du droit, distance qui peut être chez les très-gros serpents de un centimètre et demi environ.

J'ai donc été très-étonné de trouver dans l’ouvrage de Fontana le passage suivant :

« Lorsque la vipère veut mordre, les dents canines s'élèvent « par un mécanisme que Nicholls a parfaitement bien décrit « dans l’appendice anatomique qu’on a joint au traité des « poisons de Mead. Mais celles des grosses dents qui tiennent « moins fortement à leur alvéole s'élèvent d'autant moins qu’elles « sont plus mobiles et moins bien assurées sur la mâchoire. Ni- « cholls prétend que lorsqu'il y a une ou deux de ces quatre

a grosses dents qui sont mobiles, la vipère ne peut mordre « qu'avec une seule dent de chaque côté. Il ne fonde à la vé- « rité son opinion sur aucune expérience ; mais il paraît s'en « rapporter à certaines causes finales, que je ne saurais ad- « mettre, parce qu’en physique, ces sortes de preuves ne sont « plus d’aucun poids. Il remarque qu’il y a une telle distance «entre les deux dents canines du serpent à sonnettes, que « l'humeur jaune, qui est portée par un conduit entre l’une « et l’autre de ces dents, entrerait tout entière dans la gaïîne, «et n’irait point à la blessure de l’animal que ce serpent au- « rait mordu; et c’est pour cela qu’il ne balance pas à croire « que le conduit de cette liqueur vient s'appliquer précisé- « ment au trou de la base de la seule dent, de chaque côté, « avec laquelle la vipère saisit ce qu’elle mord. Mais outre « qu’on ne voit point d'organes pour exécuter cette fonction, « et qu’on n’en découvre pas le mécanisme, je puis assurer . « que j'ai vu quelquefois, dans la vipère, toutes les quatre dents « canines également fermes et bien plantées dans leurs alvéoles, et « plus souvent j’en ai vu trois bien implantées et très-fort en état « de saisir et de mordre. Il n’est pas douteux que, dans ce cas- « là, la vipère ne peut pas mordre seulement avec deux dents, « une de chaque côté, mais qu’elle doit saisir également avec « toutes celles qui sont fixées solidement dans leurs alvéoles, « et je m'en suis assuré par l’expérience même. Il n’est donc « pas vrai, comme le prétend Nicholls, que le conduit de cette « liqueur jaune ne s’adapte qu’à une seule dent lorsque la vi- « père mord. D'ailleurs cet intervalle qu’il a observé entre les « dents canines du serpent à sonnettes ne se trouve pas de « même dans nos vipères, dont les dents se touchent et se ser- ‘ « rent, presque depuis la base jusqu’à la pointe ; en sorte qu'il «wn’y peut passer aucun fluide, et encore moins la liqueur « jauneet venimeuse qui est un peu gluante; de plus, il est cons- « tant que la vipère mordet saisit non-seulement avec les dents qui « sont arrêtées dans leurs ulvéoles, mais encore souvent avec « celles qui sont mobiles. De dix vipères que j’ai examinées, il « y en avait trois qui avaient deux dents mobiles et deux fer- « mes dans leurs alvéoles, les sept autres n’avaient qu’une « dent mobile et deux fermes et bien arrêtées; si j’en excepte « une des trois premières vipères et deux des sept dernières, « toutes les autres auxquelles je présentai un morceau de ten-

« don de bœuf bouilli et bien dépouillé de sa graisse, le-saisi- « rent avec force et y laissèrent bien imprimées les traces de .« toutes leurs dents; il faut dire cependant que leurs dents les » moins fermes n'étaient pas des plus mobiles, et que, quand « elles sont bien vacillantes, je me suis assuré qu’elles s’élèvent « alors si peu, qu’il est absolument impossible que leur pointe « vienne. s'appliquer sur le corps que la vipère saisit. » Et ailleurs, page 15, à propos d'expériences faites en pressant la vésicule à venin, il dit :

« Ce n’est point seulement de la pointe de la dent que j’ob- « servais, que j'ai vu sortir cette humeur jaune, mais encore « de la dent voisine, lorsqu'elle y était : en sorte qu’elle vient « également de toutes les dents canines à la fois, sans en ex- « cepter même celles qui sans être tout à fait raffermies dans « leurs alvéoles, le sont cependant assez pour s'élever avec les « autres. En un mot, j'ai vu, dans toutes les têtes de vipères « que j'ai observées, cette humeur sortir constamment de « toutes les dents canines qui s'élèvent assez lorsqu'on presse «sur les muscles du palais et qu’on ouvre la gueule de force « pour pouvoir blesser l’animal que la vipère avait saisi. On « voit, d’après cela, que Nicholls se trompe lorsqu'il prétend « que le venin ne sort jamais que d’une dent à la fois de « chaque côté. »

Avant de lire ce passage de Fontana, on a vu que j'étais tout à fait de l'opinion de Nicholls, que le serpent ne mord qu'avec un sel crochet de chaque côté. Mais l’opinion de Fontana est exposée d’une façon si précise et avec tant d'assurance, et cet observateur est ordinairement si exact, si patient, si ingénieux, que j'avoue qu’il m'a mis en défiance sur mon expérience des blessures faites par le Fer de lance, expérience que je croyais complète, arrêtée, je dirais presqueinfaillible ; mais, je le répète, le respect que j'ai pour Fontana a élevé des doutes dans mon esprit; n'étant plus à même de vérifier par des expériences directes, de visu, si la morsure du Bothrops lancéolé, soit sur l’homme, soit sur les animaux, laisse deux piqûres de chaque côté, et par conséquent quatre trous. Je me bornerai présentement à un examen critique de l’opinion de Fontana, parce qu’elle paraît, en quelques points, offrir des obscurités et même des contradictions.

D'abord je ferai observer que Fontana expérimentait sur la

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