DU VENIN
Le venin du Fer de lance est un fluide blanc légèrement jaunâtre, ayant la consistance d’une solution de gomme arabique (Blot, Guyon, Moreau de Jonnès). C’est tout ce que présentement on peut en dire; c’est toute sa chimie actuelle. On ne sait même pas s’il rougit la teinture de tournesol ; les uns disent oui, les autres disent non. On ne s'accorde pes non plus sur l'impression qu’il produit lorsqu'il est placé au contact de la langue, La vie humaine est le seul réactif de ce poison dont les effets soient connus. Je n'ai jamais essayé d'apprécier exactement la quantité de venin renfermée dans la glande d’un Fer de lance. Fontana dit que la vipère n’en a jamais plus de 10 centrigrammes; il me semble, de mémoire, que le Fer de lance en a davantage, et que j'ai fait quelquefois couler de sa glande près d’une cuillère à café de venin. Si l’on considère la rapidité avec laquelle sont faites la plupart des blessures, l’étroitesse des divers orifices que doit traverser le venin, sa sécrétion au fur et à mesure que le be-
soin s’en fait sentir, le défaut de tout réservoir de ce fluide, et enfin l’absorption qu’en doivent faire souvent les vêtements du blessé, en essuyantles crocs qui les traversent, on comprendra qu’il ne doit'se faire à chaque blessure qu’une très-petite inoculation du venin; et comme plusieurs animaux en peuvent mourir coup sur coup et à la suite les uns des autres, il faut admettre que le venin, qui continue à se sécréter, continveaussi, pendant un certain temps, à conserver ses qualités délétères, et qu’il n’en faut qu’une très-minime quantité pour déterminer les plus graves accidents.
C’est une opinion générale dans le pays que le venin conserves es qualités délétères, même après la mort: aussi, lorsque les nègres tuent un serpent, ont-ils soin de lui couper la tête et de l’enterrer, de peur que les crochets ne piquent les pieds qui la rencontreraient, ce qui pourrait arriver bien souvent sans cette précaution, le nègre allant toujours pieds nuds. Mais je n’ai jamais entendu parler d'accidents particuliers arrivés à ce sujet. Dans les monstrueuses histoires d’empoisonnement pratiqués par les nègres, qui pendant longtemps ont fait la terreur du pays, on prétendait que le venin du serpent jouait un grand rôle. Pour apprécier la valeur de cette accusation, j'ai fait, dans mon travail sur les Empoisonnements par les nègres, des expériences avec le venin recueilli sur des Fer de lance fraîchement tués, j'ai introduit de ce venin avec ou sans les crochets, dans la chair de gros animaux, bœufs et mulets (Annales d'hygiène et de médecine légale): je n’ai jamais observé d'accidents généraux par suite de l’absorption du venin, mais seulement de petits abcès locaux.
C’est aussi une très-vieille dispute entre les observateurs et qui remonte aux premières études sur l’appareil venimeux du serpent, de savoir si le fluide venimeux conserve les mêmes qualités, inoculé par l’animal ou recueilli avant ou après la mort pour êtreintroduit par un instrument artificiel. Charras, fidèle à sa doctrine des esprits irrités, affirme qu’il a introduit le venin recueilli dans les chairs des animaux, sans jamais en avoir vu aucun mauvais effet. Redi l’a combattutrès-vivement. Fontana a confirmé l’opinion de Redi par plus, dit-il, de dix mille expériences. « Le venin de la vipère, dit-il, se conserve des années dans la cavité de sa dent, sans perdre de sa couleur ni de sa transparence: si l’on met alors dans de l’eau
tiède cette dent, le venin se dissout très-promptement et se trouve encore en état de tuer les animaux. En outre, le venin de la vipère, séché et mis en poudre, conserve pendant plusieurs mois son activité, ainsi que je l’ai éprouvé plusieurs fois d’après Redi: il suffit qu’il soit porté, comme à l’ordinaire, dans le sang par le moyen de quelque blessure. Mais il ne faut pas cependant qu’il ait été gardé trop longtemps, je l’ai vu souvent sans effet au bout de dix mois.» D’autres observateurs sont moins affirmatifs; je suis de ce nombre. Mes expériences faites, il est vrai, sur de gros animaux, me font penser que le venin du Fer de lance ne produit que des effets locaux; M. Guyon le croit plus délétère, mais il a expérimenté sur de petits animaux.
Voici l’opinion de M. Duvernoy :
« J'ai voulu constater, dit-il, s’il serait dangereux de se « blesser avec un scalpel qui, ayant servi à &isséquer la glande « venimeuse d’un animal conservé dans l’esprit de vin, aurait «été imprégné du venin de cet animal. J’ai pris sur une lan- « cette une assez forte portion de ce venin, recueillie dans la « glande d’un crotalus durissus ; il était d’une couleur jaune « et il avait la consistance d’une pommade épaisse, je l’ai in- « troduite sous la peau de l’intérieur de l’oreille et de la partie « interne de la cuisse d’un lapin. Il n’en est résulté pour cet « animal que le petit inconvénient de cette opération, — J'ai « dès lors continué ma dissection avec moins de réserve, es- « pérant qu’il en résulterait peut-être quelque intérêt pour la « science et pour l’humanité. »
N'est-ce pas, je le répète encore à ce propos, une chose surprenante et bien regrettable, que cette diversité de sentiments dans les sciences sur des points qui paraissent, de primeabord, si faciles à résoudre, qu’ils ne devraient être susceptibles que d’une seule solution possible. Cela vient de ce que les observateurs ne se sont point placés dans les mêmes conditions : celui-ei s’est servi de vipères vivantes, celui-là de vipères mortes, l’un à fait piquer de petits animaux, l’autre de gros, etc., etc. Il faudrait pouvoir tenir compte des nombreuses circonstances qui influent sur la nature du venin, et de celles aussi qui sont particulières à l’animal blessé. Il y a peu d'expériences qui soient parfaitement identiques et permettent une comparaison adequate. Tout cela prouve combien
l'expérimentation est difficile et décevante. Experimentum fallax!
Dans les nombreuses dissections et expériences faites par moi sur les bothrops lancéolés, je maniais le venin, sans y penser, sans précaution aucune, et il ne m'est jamais arrivé d'accident.
M. W. J. Burnett, ayant recueilli du venin sur un crotale vivant mais endormi à l’aide du chloroforme, mélangea ce venin avec du sang frais et reconnut, par le microscope, que les globules sanguins s'étaient pour ainsi dire dissociés ; la fibrine semblait avoir disparu; on jurerait, dit-il, que le sang aurait subi une profonde altération dans sa vitalité, dans sa structure et dans sa composition.
La science attend de la chimie une étude comparative du venin des divers serpents venimeux; le sujet en lui-même excite assez la curiosité, pour croire que la chimie, qui ne laisse rien d’inexploré, eût depuis longtemps rempli ou essayé de remplir ce desideratum, s’il eût été possible de mettre à sa disposition ces subtils et dangereux poisons. La chose ne nous paraît pas impraticable présentement pour le Fer de lance, le crotale et même le naja, qui se trouvent dans des contrées civilisées. Une analyse du venin de la vipère, faite dans les derniers temps par un chimiste d’un grand nom, M. le prince Louis Lucien Bonaparte, est de bon exemple et de grande espérance. Il résulte de cette analyse (Gazelta Toscana delle scienze medico fisiche, anno 1843), que le venin de la vipère, bien transparent, obtenu sur un verre demontre, soumis à la morsure d’un animal sain, à jeun depuis quelque temps, etc , etc, estessentiellement constitué: 1° par un principe particulier que le prince Bonaparte a appelé Echnidine du mot grec Ecnida, qui signifie vipère; 2° d'une matière jaune soluble dans l'alcool, d’albumine ou de mucus, d'une matière grasse et de sels consistant surtout en phosphates et en chlorures. Que la seule echnidine jouit de la propriété venimeuse, et que son énergie toxique est à peu près égale à celle du venin naturel de la vipère, qu’on peut regarder comme de l’echnidine légèrement impure. Le prince donne longuement les caractères de l'echnidine, et les procédés qu’il a employés pour l'obtenir. Il serait donc bien à souhaiter que de semblables expériences fussentreprises, re-
vues, développées et complétées par d’autres chimistes. Ce que l’on sait aujourd’hui de certains principes des liqueurs animales: de la ptyaline, de la pepsine, de la cantharidine, sont des analogies qui doivent encourager les recherches.
Ne voulant point quitter le fil des faits, je ne dis rien de cette théorie nouvelle dite catalyse métamorphosante, par laquelle quelques chimistes modernes s’efforcent d'expliquer l’action vitale des venins sur nos fluides. On peut consulter sur ce point le traité de chimie anatomique de MM. Ch. Robin et Verdeil. Cette action est comparée à celle des corps brutes organiques qui deviennent des ferments, c’est-à-dire qu’ils déterminent l’altération des autres corps par simple contact, sans se décomposer ni changer de composition chimique; de là les transformations morbides du sang, et, par suite, les altérations des tissus, etc. Tout cela n’est pas encore de la science courante, et demande d’être vérifié.