M. GUSTAVE GUICHES
M. Gustave Guiches a débuté, il y a peu d'années^ par deux romans, Céleste Prudhommat et VEnneyni, qui le firent remarquer parmi Tun des plus brillants disciplq^ de l'Ecole naturaliste. Il fut, ensuite, l'un des signataires de la protestation des Cinq, et sa rupture avec l'Ecole ne se borna pas à cette manifestation de combativité. Ses nouvelles œuvres, l'/mprévu entre autres, le montrent préoccupé d'analyses psychologiques, et s'orientant dans Fart à la suite de maîtres moins populaires et plus raffinés, et particulièrement de Yilliers de l'Isle-Adam.
A ma prière, M. Guiches a eu roblig-eancc d'écrire la lettre que voici :
« Monsieur et cher confrère,
» Impossible, hélas ! d'ajouter n'importe quoi d'à peu près neuf à tout ce qui vous a été dit et si bien dit au sujet des diverses manifestations dont la littérature est afl'ectée.
» J'ai lu vos enquêtes si pittorcsquement promenées à travers les innombrables esthétiques du jour. Il m'a semblé relire la Tentation de saint Antoine. Il se dégage de ces études un cauchemar aussi angoissant que celui suggéré par la vision du chaos religieux
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dansTœuvre de Flaubert. J'ai vu défiler dos symbolistes, des instrumentistes, des décadents, des naturalistes, des néo-réalistes, des supra -naturalistes, des psycholog-ues, des parnassiens, des mages, . des positivistes, des bouddhistes, des tolstoïsants, etc... J'ai entendu des imprécations furieuses, des rires amers, des exclamations de pitié, des anathèmes solennels, des analyses subtiles, des synthèses probantes, des proclamations éloquemment improvisées. Tout a été dit, redit et contredit.
» Gomment ne pas se sentir à jamais troublé en présence de contradictions telles que celle-ci ? Plusieurs de nos confrères déclarent que le naturalisme est mort. Aussitôt un télégramme de M. Alexis annonce : « Naturalisme pas inort. Lettre suit. » La lettre démontre en effet que le naturalisme avait été inhumé par erreur et qu'il était on né peut mieux portant. Alors, que penser?
)) Il est bien certain que si le naturalisme n'est pas mort, il a subi toutefois de fortes dislocations. Combien reste-t-il de naturalistes authentiques parmi les soiristes de Médan? M. de Maupassant . est retourné aux traditions de Flaubert si personnellement wçi^Wquées dans Boule-de-Suif. M. Huysmans a créé le supra-naturalisme. M. Hennique a évolué vers le spiritisme. M. Géard s'est adonné plus spécialement à la critique. M. Alexis reste seul naturaliste impénitent.
» Parmi les néo-réalistes qui paraissaient vouloir
suivre la voie indiquée par leurs aînés de Médan, mêmes transformations. Bonnetain s'intéresse, de ))référence, à l'étude des phénomènes de la sug^g-estion. Rosny s'est retourné vers un lyrisme scientifique dans lequel s'affirme toute la haute personnalité de son talent, et l'auteur de Sous-Offs va s'élancer, lui, sur les traces de M. Huysmans vers des « au-delà » mystiques, vers un naturalisme tout à fait supra.
» Quant aux psycholog"ues, je ne m'explique peis qu'ils puissent former une catégorie spéciale d'écrivains. Chaque écrivain est psychologue à un degré plus ou moins intense proportionné au développement de ses facultés de pénétration, mais de ce que beaucoup d'entre eux, soit par scepticisme, soit par système, soit encore par défaut d'esprit philosophique, ne transforment pas leurs observations en lois générales, il ne s'ensuit pas pour cela qu'ils ne soient psychologues au même titre que les psychologues de profession.
» IjC mouvement symboliste a été la première protestation contre le matérialisme des naturalistes intransigeants. Mais ce mouvement s'est tant divisé et subdivisé qu'il a pei'du tout intérêt. Les symbolistes réclament le vers libre, l'émancipation du vers. Le vers serait opprimé! C'est uni; petite ligue d'antiosclavagisles, s'exagérant les misères de la poésie cît prêchant, à des jeunes gens zélés, l'airranchissemcnt des alexandrins.
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» Avec quel plaisir rare on s'abstrait de toute idé«' d'école ! Gomme il est agréable d'admirer les (euvres en elles-mêmes sans s'intliger la préoccupation dr classer leurs auteurs ! Est-il bien utile, pour jug'i;r leur talent, de s'inquiéter si MM. Zola, de Goncourt, Alphonse Daudet, Paul Bourget, Maupassant sont naturalistes, impressionnistes, ironistes ou psychologues? Chez MM. Leconte de Lisle et Catulle Mendès n'aime-t-on pas les très puissants évocateurs et ti'ès merveilleux poètes qu'ils sont, etn'oublie-t-on pas volontiers les parnassiens dont ils furent c^t restent les maîtres incontestés ? De même ne suffisent-elh;s pas les admirables et charmantes personnalités cliez des poètes tels que Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Dierx, Henri de Régnier, Yiellé-Griftin,,lean Loirain, Gustave Kahn ?
» Cette idée d'école tend à disparaître. Les groupes, en effet, ne cessant de se multiplier, un jour viendra sans doute où chaque écrivain formera son groupe à lui tout seul, réalisant le maximum de la personnalité. Ainsi serait accomplie non pas l'évolution littéraire, mais une révolution complète dans les idées reçues, ce qui, à mon très humble avis, gérait encore mieux.
» Agréez, je vous prie, monsieur et cher confrère, l'assurance de mes biens dévoués sentiments.
» Gustave Guighks. »