UN CONTRE-MAITRE
Il fait nuit, le ciel est criblé d'étoiles ; tout le long de la route, par la portière entr'ouverte du Tvagon, j'avais respiré un air délectable chargé du parfum des foins fraîchement coupés ; je m'étais laissé vaguement assoupir dans la contemplation des paysages noirs fuyants sous ce ciel d'orfèvrerie, enveloppés par une brume fine où persistait un peu des clartés bleues d'un crépuscule attardé.
Seul dans mon compartiment, je ne pensais plus au Creuzot ni à rien de ce qui m'y amenait, tout à la jouissance molle de cette soirée rêveuse et douce. Le train s'arrête brusquement et je descends, encore engourdi.
En mettant le pied sur le quai de la gare, une odeur de soufre, qui ne me quittera plus pendant tout mon séjour là, me prend à la gorge ; en même temps, arrivé à mes oreilles un bruit énorme, sourd, lointain, pesant; je m'informe ; c'est le marteau-pilon de 100,000 kilog. qui manœuvre jour et nuit.
Un ouvrier parisien de mes amis m'avait recommandé à son beau-frère, contremaître au Creuzot, qui m'attendait à la sortie de la gare; je laisse mon bagage à l'omnibus de l'hôtel, et à
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petits pas, je m'achemine avec mon compagnon à travers les rues désertes. Je regarde autour de moi : c'est déjà toute une ville éblouissante, fantastique, aux pignons et aux murs de verre, illuminés de la lumière bleue des lampes électriques.
— Les ateliers n'arrêtent pas, me dit mon contremaître ; il y a une équipe de jour et une équipe de nuit.
Autour de nous, tout près et très loin, comme une armée de géants, la foule des cheminées crache des tourbillons de fumée vers le ciel où les étoiles clignotent plus faiblement. Nous gravissons une pente assez abrupte, bordée de maisons aux façades sinistres. Tout à coup, à micôte, devant une rampe en fer qui commence à la dernière maison, éclate à nos yeux un spectacle terrifiant, formidable, grandiose.
Un gouffre immense est sous nos pieds, borné, au fond, par une rangée de feux sombres ; au centre, dans le trou, un flamboiement extraordinaire illumine les façades vitrées de halls gigantesques, les spectres prodigieux de tourelles de fer, les pignons des hangars, les bras rigides des grues, des amoncellements de métaux; sur le ciel bleu profond sali de tourbillons de fumée, toutes les choses prennent des développements surhumains ; c'est un chaos inouï de formes inattendues, heurtées, rudes, disproportionnées, sur lesquelles se projettent, démesurées, les ombres d'hommes gesticulant follement devant la gueule des fours, enjambant des ruisseaux de feu liquide