‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 11 sur 57 · AU CREUZOT. UN CONTRE-MAITRE I · texte numérisé non relu

AU CREUZOT. UN CONTRE-MAITRE I

qui serpentent dans la terre noire ; de temps en temps, des guichets de brasiers s'ouvrent sur des constructions basses d'où s'échappent, par vingtaines, des flammes ardentes, et c'est, par ces portes d'enfer, une dégringolade continue de gros blocs rouges qu'un plancher roulant entraîne sous des jets d'eau.

Au-dessus de ce spectacle dantesque, l'accompagnant dans une harmonie farouche, un indescriptible bruit, fait de vacarmes indistincts, de tapages lointains, plane, gémit, hurle ; mais, dominant tout cela, dominant les rivières de feu, les incendies des fours, les ouragans de fumée, écrasant l'universel et tragique tumulte du gouffre, un prodigieux ronflement s'élève d'un coin de ténèbres, par intervalles réguliers : c'est la respiration de la « Machine soufflante », qui boit au ciel, avec sa grande gueule, l'air nécessaire au fonctionnement du monstrueux organisme. Dans la gloire épique du tableau, ce bruit-là, sinistre et géant, éclate comme un colossal et lamentable sanglot; à l'écouter, le cœur se serre, et on voudrait plaindre et consoler l'invisible et douloureux bruit...

— Alors ces gens-là travaillent toute la nuit? demandai-je sans quitter le spectacle des yeux, à mon compagnon qui fumait tranquillement sa pipe, le dos tourné au gouffre, appuyé au gardefou.

— Naturellement. Les fours ne s'éteignent jamais.

— Combien y a-t-il d'ouvriers là-dedans?

l6 ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE

— En tout une douzaine de mille ici, et quatre mille à peu près aux mines de la Compagnie et dans les dépendances.

— Combien d'heures travaillent- il s?

— La journée est de douze heures; mais, en réalité, ils ne travaillent que dix heures, parce qu'ils se reposent un peu et qu'ils mangent.

— Et ils gagnent?

— Oh I ça varie beaucoup ! Les manœuvres gagnent de 2 fr. 55 à 3 francs par jour, les bons ouvriers, les ajusteurs, les chauffeurs, les contremaîtres comme moi peuvent aller de cent sous à dix francs : mais bien sûr, ajouta-t-il en riant, qu'il y a en a plus à trois francs qu'à dix! C'est même la très grande majorité.

Je ne pus' m'empêcher de m'écrier :

— En voilà un métier ! En voilà un métier !

— Oh ! allez ! répliqua mon guide d'un ton dégagé, ils ne sont pas plus malheureux que d'autres ! Ils ne se plaignent pas d'ailleurs; ils y sont tellement habitués I Pensez donc ; on vient ici en sortant de l'école et on ne s'en va que quand on n'est vraiment plus bon à rien.

— Y a-t-il souvent des grèves, ici ?

— Jamais. La dernière remonte à iSyi.Oh! ils savent bien que ça ne servirait à rien, d'abord? et puis ceux qu'on pincerait pourraient être sûrs de leur affaire...

11 ajouta, après un silence :

— Des grèves, pourquoi faire ? On fait tout pour les ouvriers ici; quand les enfants sortent

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