‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 9 sur 57 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Le socialisme-^ qu'il faudrait définir : la systémat isation de la sondante humaîo e — est devenu la pré.>ccupation générale, j)resque la hantise de l'heure présente. De tous les phénomènes suscités par les prodigues enfantements du siècle, beaucoup le considèrent non seulement comme le plus important, mais comme celui dont la solution esi la plus impérieuse : appréciation qui, peut-être, ne tieat pas suffisamment compte des Cléments de fortuite, d'actualité pittoresque qui la constituent, Certains événements récents, malgré leur retentissement énorme, méritaientils bien l'effroi qu'ils ont causé ? Ou ne s'en eston pas effrayé quelque peu par jeu, amour des émotions théâtrales? La manifestation du i®^ mai, qu'est-elle en somme, sinon le lundi idéal de la cJasae ouvrière ? Des catastrophes comme celle de Fourmies, ne se renouvelleront pas de sitôt ; si la leçon a été rude, du moins dégoûtera-t-elle les foules des frissons dramatiques. Les exploits de Pini, ceux de Ravachol ne diffèrent des cri-

l*\ :**iïi6Ls'Tulgâiç'es'qpe par Tironie des arguments et :• : / •rôrîgînalîîé des moyens, sans d'ailleurs moins relever du feuilleton que ceux de Rocambole.

Même, pour remonter à des faits dignes de l'histoire, aux journées de juin ou aux mois de la commune, ces insurrections ne doivent-elles pas leur durable terreur aux épisodes épiques, aux monstrueuse incidents de la bataille ? Leurs causes ne furent-elles pas de courte venue, quoique de jet puissant, plutôt psychologiques que sociales? Et la principale, chez une plèbe grandie dans la légende des barricades, ne serait-ce pas le besoin d'une truculence héroïque par-dessus la pâleur de ses joues d'anémie?

Ces remarques ne tendent pas à méconnaître Pacuité du phénomène socialiste, mais plutôt à lui donner, à lui rendre, avec son véritable caractère, sa décisive importance. Cette importance, il faut la voir, au matériel, dans les transformations amenées par le machinisme, dans les avatars de la production et de l'échange, dans la constitution des centres industriels et l'agglomération, la condensation des capitaux. Au moral, elle se manifeste par la continuité des revendications prolétariennes, leur énergie, leurs exigences toujours grandissantes ; par l'adhésion, par la sympathie qui, de tant de côtés, leur vient de l'élite humaine ; surtout par leur corrélation, bien que longtemps inconsciente, avec les droits physiologiques que la science moderne donne,

comme éléments premiers, aux existences de tout ordre.

De ces points de vue, le socialisme se découvre permanent et vivace durant tout le siècle, s'y développe sans une halte, a même Texcessivité de croissance de la vie générale. Dès son aube, à peine appliqués, les prodiges de l'industrialisme scientifique, des théoriciens de génie, observateurs autant que voyants, Saint-Simon et Fourier, annoncent, l'un la prédominance prochaine des faits économiques, l'autre la fatalité des crises industrielles et commerciales, leur fréquence de plus en plus grande tant que Tanarchisme sociologique persistera. Peu après, lorsque le développement du machinisme cause la gêne ou déjà la ruine des petites industries, condamne à de mortels chômages des milliers de bras prolétariens, le socialisme, puéril et surpris, ne sait que combattre en désespéré ou rêver le miracle ; et, même quand il balbutie des systèmes, son idéalisme prédomine si bien que dans l'association il voit surtout la concrétion de la fraternité. Mais voici qu'avec les chemins de fer le capital étend partout ses tentacules; il possède des . mines qui sont des contrées souterraines, des usines dont les villes forment la dépendance, des magasins qui donnent la vie à tout un quartier de capitale. Bientôt même, la voracité enivre le j monstre qui s'abandonne à la furie des entreprises, à l'idéalisme des spéculations, aux risques

de raccaparement, au jeu sans frein de la Toute Puissance. Cependant, à ses côtés, le socialisme croît, lui aussi, se virilisant et s'intellectualisant; et l'oppression du régime capitaliste, ses théoriciens Font su décrire avant la pléthore, le dénoncer encore à demi tyrannique. N'y a-t-il pas trente ans déjà que Karl Marx en fit la géniale analyse et la critique définitive? Mais sa voix, austérisée de science, ne parvint d* abord qu'à une élite restreinte de travailleurs. Car, en dépit des légendes, l'Internationale, dont on s'effara tant, ne fut jamais qu'une peu nombreuse agglomération de politiciens de rebut et d'ouvriers d'élection. C'est surtout après la Commune que le socialisme marxiste se répandit dans les masses prolétariennes. Des partis ouvriers se constituèrent en Allemagne d'abord, puis en France, en Belgique, en Hollande, indépendants des partis politiques et différant foncièrement d'idéal avec eux, dont le programme comportait la création d'un quatrième état, ou, plus exactement, la fusion de toutes les classes dans une république de travailleurs.

Sans nous attacher aux changements de ces partis, devenus depuis politiques, il nous^faut retenir leur force de propagande. Quoi qu'ils deviennent, et bien qu'ils s'écartent du but premier, un résultat capital est acquis. Un nouvel idéal a été révélé aux masses : elles ont été délivrées du maillot des vertus séculaires, déseni-

vrées de réthérisation du rêve, et elles ont retenu que, d*un bout à l'autre de THistoire, trône la statue divine de la Force.

A cette organisation des forces ouvrières, à cet idéal de matérialisme scientifique, qu'ont opposé les classes dirigeantes? Des plaisanteries dont le succès date de i848, des effronteries historiques à la Bossuet et à la Loriquet, des principes économiques qui furent d'actualité au temps des diligences. Au vrai, théoriquement, elles ne se sont pas défendues, dédaigneuses certes, impuissantes peut-être. Elles eussent pu, semble-t-il, se réclamer, elles aussi, des constatations de la science moderne, légitimer l'empire de leurs pschutteux par la persistance du plus apte, identifier la force et le droit, ériger en sélection justicière la lutte pour la vie. Elles ont négligé ces arguments, gênées sans doute par les idéaux qui jusqu'ici avaient soutenu leur domination : devoirs supraterrestres du chrétien et droits abstraits de Thomme de 89. Elles se sont bornées à dire, à répéter et à croire succinctement qu'^7 en avait toujours été ainsi : car, nul ne l'ignore, la condition sociale de monsieur Prudhomme est identique à celle de Téglath-Phalazar I Même la petite bourgeoisie s'est longtemps affolée à la seule idée d'un changement dans le mode propriétaire, sans s'apercevoir qu'il s'opérlodt en dépit d elle et à son détriment. Voici

pourtant qu'elle le soupçonne ; son commerce de détail languit; son industrie est presque morte; l'intérêt de l'argent tombe à 3 o/o ; les placements plus rémunérateurs nécessitent la spéculation; les krachs pullulent. Si l'ouvrier, qui était presque un artiste dans l'ancienne organisation du travail, est devenu un manœuvre, un quasi-automate, le bourgeois, lui, de petit patron, de rhomme d'initiative et d'indépendance qu'il était, est transformé, sous le régime capitaliste, en ingénieur salarié ou en actionnaire passif, et, sous ces deux formes, se trouve également à la merci de la féodalité financière. D'autre part, cette féodalité en apparence si puissante, si royale, qui semble créer le destin, ne se dirige guère qu'à tâtons dans la confusion monstrueuse de ses entreprises. Des colonies se fondent, des régions s'explorent, de jeunes nations se développent, les vieilles, âprement, se concurrencent; on mesure mal les besoins, on engorge aussitôt les moindres débouchés, on spécule à l'aveuglette, on surproduit néfastement. De là, mille ruines, qui se répercutent d'un continent à l'autre, ébranlent le crédit des Etats, raflent les épargnes du rentier, réduisent le prolétaire au chômage. Et, de ces mille ruines, mille plaintes, mille revendications, mille menaces, le soulèvement de toutes les consciences à la suite du péril de tous les intérêts. C'est peu, devant tant d'ennemis qui, tôt ou tard, se coaliseront, de

n'avoir pour soi — et la féodalité financière, si riche, n'a rien d'autre — que les axiomes de J.-B. Say. Encore tout laisse-t-il prévoir que cette artillerie de bicoque va faire défection.

Or, tout récemment, à la suite de quelques incidents dont j'ai souligné l'insignifiance, les classes dirigeantes ont paru s'émouvoir, ont même prétendu s'effarer pour la f olupté de leurs nerfs; et si leur effarement moral est médiocre, on n'en peut dire autant de leur désarroi intellectuel.

L'indicible tohu-bohu de bonnes intentions, d'expédients charlatanesques et de remèdes de bonne fename ! Des religions dont c'est le rôle de prêcher la charité s'accommodent de la justice ; des empereurs improvisent des socialismes d'Etat ; des professeurs au Collège de France admettent des bornes au laisser-faire, laisser-passer ; des millionnaires catholiques trouvent mal gagnés les millions des circoncis; des jacobins conçoivent que Tégalité civique ne soit pas l'unique potbouille; les hommes de cheval ne voient pas d'inconvénient à la journée de 8 heures ! Et surtout tout le monde est unanime à déclarer y^^'^7 y a quelque chose à faire. Le Pape est socialiste, Guillaume II est socialiste, M. de Bloechreder est socialiste, M. Maurice Barrés est socialiste, Nini-patte-enl'air est socialiste!! Et plus on a de rentes, plus on ne fait rien, plus on joue au poker, plus on

five o'clocke, plus on s'habille chez Redfern, plus on se coiffe chez Lentéric, plus on est socialiste ! Hauchemar si Ton veut, mode bien davantage.

Aussi bien, que d'autres s'en indignent. Si le socialisme n'était devenu une actualité bien parisiennCy le reporter aurait-il jamais eu l'occasion d'interviewer?

Les opinions qui me sei^ont confiées, je les transmettrai telles quelles; sincères ou mensonf)t\res, hurlantes ou discrètes, voire contradictoires et saugrenues. Le socialisme sera glorifié et honni ; on le proclamera imminent et on l'assurera impossible ; il sera dit la formule suprême des sociétés et la tarte à la crème du moment. Pour moi, j'enregistrerai.

Août i8<)2.

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