‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 12 sur 57 · AU CREUZOT. — UN CONTRE-MAITRE I · texte numérisé non relu

AU CREUZOT. — UN CONTRE-MAITRE I

de Técole primaire, ils passent des examens pour entrer dans les écoles d'apprentissage de M. Schneider ; là on leur apprend* tout ce qu'il faut pour être admis à l'usine comme apprentis ; les plus intelligents, cinq ou six tous les ans, sont envoyés à l'Ecole des arts et métiers de Châlons, reviennent ici comme dessinateurs et peuvent devenir contremaîtres et chefs dateliers ; les autres sont reçus dajis les ateliers de tournerie, d'ajustage, de forge, de chaudronnerie : les derniers sont mis aux fours à pudler s'ils sont solides, ou bien on en fait des mineurs ou des manœuvres. Alors, ils gagnent tout de suite et ils apprennent leur métier ; ils ont douze sous par jour pour commencer, et tous les ans, aux bons sujets, on accorde cinq sous par jour d'augmentation; ils arrivent comme ça à se faire... hé! hé I cinquante-cinq sous, trois francs, et même plus, au moment de tirer au sort. Ils font leur service militaire et reviennent ici; souvent, s'ils sont bons ouvriers et qu'il y ait de la place, on leur trouve un emploi à l'atelier, ou bien on les fait travailler comme manœuvres, en attendant. C'est une bonne chose, çà ! Tenez, c'est comme pour les accidents ; il y a une infirmerie gratuite, un chirurgien, gratuit aussi, pour les opérations, parce que vous savez, ici, les accidents ne sont pas rares, il y en a même tous les jours, plus ou moins ; pensez donc I sur des milliers d'ouvriers, il y en a toujours qui ne font pas attention...

-r- II3 sont payés, les ouvriers, quand ils sont blessés ?

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— Oh ! je crois bien ; on leur donne un tiers de leur journée, et « les pharmacies » pour rien. Vous comprenez bien que si on payait davantage il y en aurait qui se feraient blesser exprès, histoire de pouvoir se reposer tranquillement chez eux !

— Et quand ils meurent?

— Eh bien! leurs femmes, s'ils sont mariés, ont une pension...

— De combien?

— Ça dépend encore du nombre des enfants ; ça peut être vingts trente et même quarante francs par mois ! Je vous dis, ici, il n'y a pas à se plaindre ; M. Schneider fait bien les choses, c'est un brave homme qui a le cœur sur la main; il est député d'ailleurs, conseiller général et maire du Creuzot, ce qui prouve bien qu'on connaît son bon cœur.

— Il doit y avoir encore d'autres avantages ? demandai-je à ce contre-maître modèle.

11 réfléchit un moment et ajouta en souriant d'un air malin, très content de sa trouvaille :

— Ah! et puis, ici, les ouvriers peuvent devenir propriétaires !

— Comment cela?

— Mais oui ! La Compagnie nous avance l'argent qu'il nous faut pour faire bâtir une maison ; on rembourse tant par mois, et, au bout d'un certain temps, on a sa petite maison et spn petit jardina soi... Alors, quand vient la retraite, on peut faire le rentier !

— On a une retraite aussi ?

AU CREUZOT. UN CONTRE-MAITRE If)

— Et c'est la Compagnie qui paie, s'il vous plaît ! On ne nous retient pas un sou sur nos journées, comme on fait dans presque toutes les usines.

— Une retraite de combien?

— Eh ! mais, ça va de dix ou quinze francs par mois, à trente et quarante francs, ça dépend des salaires, car la Compagnie verse tous les ans à la caisse en proportion de ce que l'ouvrier gagne. C'est bien généreux de la part de la Compagnie, il n'y a pas à dire.

Une odeur épouvantable de houille, de soufre, de suie, de poussière sortait du gouffre ; on se sentait comme enveloppé, pénétré par la fumée.

— Alors, dis-je, pour résumer, voilà des gens nés ici, entrés à l'école de M. Schneider, qui ont passé toute leur vie, douze heures par jour, été comme hiver, dans ce grand trou-là, à respirer ça, à s'éreinter, et qui finissent leurs jours, s'ils sont bien sages et s'ils ont fait des économies, dans des maisonnettes avec 20 francs par mois de pension?

Mon contremaître me regarda, étonné, ne sachant où je voulais en venir :

— Eh bien! dit-il, c'est toujours ça, voyons, ça vaut mieux que rien, puisqu'ils n'ont rien eu à verser 1 D'ailleurs, ils ne se plaignent pas ! Encore bien contents, allez, de trouver de l'ouvrage jusqu'à 60 ou 65 ans... Qu'est-ce que vous voulez qu'ils demandent de plus, du moment qu'ils peuvent élever leurs enfants et cfu'ils sont à peu

près sûrs d'avoir du pain jusqu'à la fin de leurs jours ! Ça n'est-il pas le bonheur pour un ouvrier?

— Oui, dis-je, pour vider à fond les idées de mon contremaître, mais la Compagnie en gagne, de l'argent, tous les ans, avec le travail des ouvriers?

— Ahl ah! je crois bien ! Il paraît même que, l'année dernière, il y a eu des millions et des millions de bénéfices!

— Eh bien, dis-je en ayant l'air de rire, ils n'ont pas envie de partager?

— Qui ça, partager ?

— Les ouvriers I

— Tout ça, c'est des bêtises, les ouvriers c'est des ouvriers, et les patrons c'est des patrons. On n'y changera jamais rien, allez. Vous croyez qu'il n'en faut pas, de l'argent, pour faire marcher des manivelles comme ça!

— Alors, il n'y a pas de socialistes, ici?

— Ah ! ah ! ils ne s'y frottent pas ! Ils seraient mal reçus au Creuzot... Il ne faut pas qu'on bronche, sous ce rapport-là, vous savez... On les aurait vite fait filer, les récalcitrants, et à quoi cales avancerait-il ? Ils seraient forcés d'aller chercher bien loin du travail... savoir même s'ils en trouveraient... c'est pas toujours commode... qu'est-ce qui donnerait du pain aux mioches pendant ce temps-là? Non, non, on se tient bien tranquille ici, je vous dis.

Le lendemain, je visitai le Creuzot en détail.

Rendre, même à peu près, l'horrible impression de pitié, de tristesse, de terreur que j*ai ressentie là, est une tâche au-dessus de mes forces. Sans doute M. Schneider sera bien étonné en lisant cela. Il y est habitué, lui, né, élevé au Créuzot, nourri, pour ainsi dire, de cette atmosphère, il s'est peu à peu blasé au spectacle de cet enfer qui est le produit de sa collaboration avec le progrès industriel; mais il est trop intelligent et à coup sûr trop sensible pour ne pas comprendre ce qui s'en dégage d'opprimant, d'eCfarant et de pitoyable à des yeux novices.

Une journée tout entière, j'ai parcouru les kilomètres d'ateliers qui sont le Creuzot. Mon admiration pour cette organisation merveilleuse, pour les engins monstrueux et dociles qui font des blocs de fer de 50,000 kilos une pâte aussi molle que la cire à modeler, s'épuisa vite, et je fus bientôt exclusivement absorbé, conquis par le grouillement d'humanité qui m'entourait. Je me disais : C'est donc cela « l'ouvrier » ! L'ouvrier, ce n'est pas seulement un homme en blouse et en casquette qu'on voit passer dans les rues et dont on craint la mauvaise éducation ; un homme qui travaille de ses mains, qui n'est pas riche et qui a un gros appétit ; ce n'est pas seulement un homme sans instruction et aux idées rudimentaires qui remplit, en somme, sa destinée et son rôle social en fatiguant ses muscles : non! non! l'ouvrier, ce sont ces milliers d'êtres palpitant aux gueules des fournaises sous

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le soleil de juillet; ce sont ces faces terreuses et maigres, aux yeux brillants de fièvre, qui regardent passer, respectueusement, le visiteur curieux de leurs fronts mouillés, de leurs paupières rougies, de leurs cils brûlés, de leurs torses dégouttants de sueur; ce sont eux quimangent sans appétit, à deux pas des brasiers, assis sur des tas de métaux, le pain que leurs mains noircissent, que la poussière poivre, que l'horrible fumée empeste; ce sont eux qui se lèvent à six heures du matin tous les jours, tous les jours, depuis leur plus tendre enfance, pour venir s'enfermer dans ces immenses hangars où tout est noir et rouge... Et ils continueront demain, l'année prochaine, toujours, jusqu'à l'extrême vieillesse, sans quinze jours, sans huit jours de repos I Jamais, jamais ils ne sauront la calme et reposante douceur des lacs bleus et des plages normandes, pour eux n'existeront jamais les forêts feuillues et profondes qui sont si fraîches ! où se reposent quelquefois les capitalistes, d'où je viens moi-même, moi! Et pourquoi? pourquoi? Parce qu'un jour sans travail est pour eux un jour sans pain ! Parce qu'ils ont beaucoup d'enfants et que leurs pères étaient pauvres aussi ! Est-ce* juste ?

Et je fis le projet de le demander aux patrons et aux capitahstes.

Puis, quand j'eus fini de m'apitoyer de la sorte, je me dis que pourtant il faut bien que quelqu'un travaille, que c'est la loi, que si ce n'était pas eux ce serait moi qui suerais, qui gein-

drais près des fournaises, sous le soleil de juillet... Oui, ce serait moi peut-être, ce pudleur au torse nu qui, une heure durant, enfonce, remue formidablement son énorme pince de fer dans ce four chauffé à blanc ! Mais il me semble que je me révolterais...

Et je me promis de demander aux ouvriers pourquoi ils ne se révoltent pas.

M. SCHNEIDER (i)

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