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I. Voir appsndice

AU GREUZOT. — M. SCHNEIDER 25

train avec un peu d'affectation dans son aisance bon enfant.

M. Schneider a la moitié de la voix de Coque- ^n aîné, la partie claironnante, agressive et haut perchée.

Quand j'eus posé ma question, il me demanda brusquement :

— Mais enfin, voyons, qu'est-ce que c'est que le socialisme ?

Comme il m'était difficile d'improviser et de réciter une définition sortable, je dis : « Ce sont les théories dont on paraît se préoccuper davantage depuis les dernières explosions de dynamite. Ce n'est pourtant pas la même chose... »

— Évidemment, ça n'est pas la même chose !

interrompit M. Schneider avec cette fougue sanguine qui paraît la marque dominante de sa nature. Si Ravachol avait été M. de Rothschild, il n'aurait pas fait sauter des maisons, et si M. de Rothschild s'était trouvé à la place de Ravachol, il est probable qu'il en aurait fait autant que lui, en supposant que M. de Rothschild eût <^es instincts criminels, ce que je ne crois pas!... car Ravachol n'est rien autre qu'un criminel de droit commun... Mais les socialistes, qu'est-ce qu'ils veulent ?

— Entr'autres choses, on dit qu'ils voudraient supprimer le patronat... ou plutôt les privilèges exagérés des patrons...

— Ah I oui ! M. de Mun, qui est un de mes amis, veut aussi supprimer les patrons. Je lui ai dit un jour ; « Je n'entends pas être supprimé,

je me défendrai, soyez-en sûr! » Voyons, e^t-ce admissible? Ne faut-il pas une tête pour penser? Un corps, quelqu'il soit, peut-il se passer de la pensée? Aujourd'hui, où tout est aux sciences et aux arts, rêve-t-on un Pasteur sans tête qui trouverait, avec ses mains ou ses pieds> le moyen de guérir la rage? Voit-on un artiste décapité peindre un tableau avec ses seuls doigts ? De même, comment admet-on une usine, même un simple atelier sans une tête qui pense pour tous les autres, sans patron? C'est de la folie, c'est de la folie pure.

— Mais s'il faut, en effet, une direction à l'usine, est-il indispensable que ce directeur en absorbe à lui seul tous les bénéfices? Voilà comment la question se pose.

— Ça, c'est autre chose ! Pensez-vous qu'il ne faut pas de l'argent pour faire marcher une « botte » comme celle-ci ? Eh bien I qui est-ce qui l'apportera, cet argent, à l'usine ? A côté du directeur, de la tête^ il y a le capitaliste!... qui aboule la forte somme...

— C'est cela! interrompis-je, nous y voici...

— Eh oui ! Le capital qui alimente tous les jours les usines des outillages perfectionnés, le capital sans lequel rien n'est possible, qui nourrit l'ouvrier lui-même ! Ne représente-t-il donc pas une force qui doit avoir sa part de bénéfices, n'est-il pas une collaboration indispensable qu'il faut intéresser?

— Peut-être. Car les théoriciens prétendent qu'il est injuste que ce capital — qui est le pro-

duit du travail des ouvriers et qui n'existerait pas sans eux — s'augmente encore, et indéfiniment, par ce même travail de la masse prolétaire.

— Voyons : j'aî un cheval, vous venez me demander de vous le prêter... Je vous dirai : soit ! mais payez-moi I Car enfin, mon cheval, que j'ai nourri de mon avoine, vous allez le fatiguer, vous pouvez le couronner, et puis il va vous servir à quelque chose, à transporter je ne sais quoi, à vous faire gagner de l'argent en un mot ! Eh bien, pourquoi voulez-vous qiie je vous le prête pour rien ? Je ne vous le prêterai pas, voilà tout ! De même, si vous supprimez au capital son intérêt, vous n'en trouverez plus quand vous en aurez besoin ! Ceux qui l'auront le conserveront, c'est tout simple. Il y a eu, d'ailleurs, des pays où l'argent ne rapportait pas d'intérêt; du temps des premiers chrétiens, pour empêcher le développement de l'usure, on interdisait jusqu'au simple intérêt normal; il paraît même qu'il existe encore des contrées, dans certains coins de l'Asie, où le capital ne rapporte pas ; mais cela se passe chez des peuplades non-seulement barbares, mais tout-à-fait misérables ! Et comme ça se comprend ! Il y a là quelques particuliers, quelques rajahs qu^ empilent l'or et les pierreries dans leurs coffres : c'est à celui qui aura le plus gros tas, c'est un match! Comme personne n'est intéressé à faire gagner leur vie aux pauvres diables, à faire circuler les richesses, ceux qui n'ont rien continuent

à végéter sans aucun espoir de sortir jamais de la misère ! Je ne vois pas bien ce que cet état-là a d'enviable pour une société comme la nôtre... « Le capital 1 le capital ! continua M. Schneider, mais il existe depuis que le premier homme des vieilles civilisations a construit sa première maison! Il lui fallut pour cela des économies, c'està-dire un capital, car pendant qu il mettait les pierres les unes sur les autres, il n'allait pas à la chasse, et pourtant il lui fallait vivre : il avait donc des provisions de côté ! C'est cela, le capital !

— Aussi, objectai-je, n'est-il pas question de supprimer le capital proprement dit ; il ne s'agit que du capital privé qu'on empêcherait de se former et de grossir ; il ne subsisterait que le capital social^ reconnu indispensable par tous les socialistes, pour le travail lui-même, les crises possibles, les fléaux.

— Mais comment peut-on empêcher la formation du capital privé ? Ou plutôt, que veut dire cette différence ? Est-ce que le capital n'est pas àé]k social? Est-ce que tout l'argent qui circule ne retourne pas aux ouvriers ? Tenez, j'ai un million en louis d'or, dans le tiroir que voici, en belles piles; boni Je veux faire bâtir une usine, n'est-ce pas? J'appelle un millier d'ouvriers, des ingénieurs, et, au bout d'un an, mon usine est bâtie. Mais où est mon million de beaux louis ? Tous les jours j'ai payé les journées de tout ce monde, et mon capital privée comme vous l'appelez, est devenu capital social !

— Avec cette différence, ripostai-je, que mille ouvriers ont travaillé un an pour gagner i,ooo francs chacun, et que vous demeurez seul propriétaire de l'usine qu'ils ont construite, qui vaut, au minimum, un million, sans doute beaucoup plus. Voilà le capital privé.

— Ahl mais naturellement! C'est l'échange perpétuel, c'est la vie du capital, et c'est là en même temps son utilité. Comment empêcher le capital de se former? Je reprends mon exemple de tout à l'heure, la parabole du million de louis... Il y avait un ouvrier, parmi les mille que j'ai employés, qui gagnait cent sous par jour ; il s'est dit : « Tiens! Bibi n'a besoin que de quatre francs pour vivre, Bibi va mettre vingt sous de côté tous les jours ! » Il dit, et au bout de Tannée il a 365 francs; il recommence l'année suivante, dix ans, vingt ans de suite, et voilà un capitaliste! presque un petit patron! Son fils pourra agrandir le capital paternel, et c'est peutêtre une grande fortune qui commence. La trouverez-vous mal gagnée ?

— Au contraire ! répondis-je. Mais si l'ouvrier qui a des instincts d'économie et qui gagne cent sous par jour a cinq enfants et une femme à nourrir, comment mettra-t-il de l'argent de côté? Bibi n'aura-t-il pas plutôt faim?

M. Schneider leva les bras et les épaules d'un air qui signifiait ; qu'y faire? et il dit, en effet ;

— Ça, c'est une loi fatale... On tâche, ici, de corriger, le plus qu'on peut, cette inégalité... mais comment la supprimer? Oh! à cet égard le

3o ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE

Pape a dit tout ce qu'il y avait à dire ; je trouve que sa dernière Encyclique est une merveille de sagesse et de bon sens. Il y explique que le patron a des devoirs étroits à remplir vis-à-vis des salariés, et c'est vrai... Je vous le répète, ici nous faisons tout ce que nous pouvons ; mais sous ce rapport, nous sommes un peu comme la douce violette... nous n'aimons pas beaucoup à en parler... Mes ouvriers me montrent bien qu'ils sont contents de moi, puisqo'à chaque occasion qui s'offre à eux, ils témoignent de. leur confiance...

— Oui, je sais, ils vous ont nommé député, conseiller général et maire.

Il y eut un instant de silence. Je cherchais les questions qui me restaient à poser à mon interlocuteur; très aimable, M. Schneider attendait patiemment.

— Croyez-vous, dis-je enfin, que les crises de surproduction sont fatales et que, pour empêcher le chômage qui en résulte, une entente soit possible entre les patrons ?

— Pas du tout; c'est un mal nécessaire, on n'y peut absolument rien ! La production dépend de la mode, ou d'un courant dont on ne peut prévoir ni la durée ni le développement. Un exemple : sous l'empire, on portait des crinolines. Eh bien: les usines qui s'installèrent pour fabriquer les cercles d'acier se sont vues, le jour où la mode a changé, surchargées de produits et avec un outillage devenu tout à fait inutile. De même, il y a quelques années, lorsque

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M. de Freycinel, étant ministre des travaux publics, voulait créer partout des chemins de fer, une foule de métallurgistes se sont mis à produire et à surproduire des rails et tout ce qui est du matériel de traction. M. de Freycinet a disparu et tous les travaux faits à l'avance sont restés pour compte aux producteurs !

Aujourd'hui, tout est au « militaire », on ne fait que des canons en acier et des plaques de blindage ; demain, ce mouvement peut s'arrêter pour une cause ou pour une autre, qu'aujourd'hui nous ne pouvons pas prévoir. Donc : pléthore sur le marché, arrêt dans le travail, chômage, chômage forcé, fatal !

— Oui, dis-je, saisissant la balle au bond, avez-vous pensé à Téventuahté du désarmement au point de vue de votre industrie ?

M. Schneider répondit :

— Oh! ce serait un grand malheur... Je ne sais pas ce qu'on ferait.

Puis, après une courte réflexion :

— Après tout, il y aurait peut-être équilibre ? Les cinq cent mille hommes que nous nourrissons, vous et moi, à rien faire se trouveraient sans emploi du jour au lendemain ; ils viendraient faire la queue à la porte des usines, offrir leurs bras au rabais ; ça ferait baisser les salaires et nous n'aurions plus à payer les vingt sous par jour qu'ils nous coûtent à chacun !

Ces mots d'armée, de canons, de soldats, jetés ainsi dans la conversation firent passer devant

mes yeux la viiion énorme des engins de guerre VUS la veille. Et je ne pus m'empêcher de demander à M. Schneider :

— Je voudrais bien savoir ce que dit votre psychologie devant ces immenses fabrications d%struments de mort?

Il se récria, et tendant les bras en avant, comme pour se défendre :

— Oh! je ne suis pas psychologue, moi! je suis maître de forges; je fais des factures... c'est tout'

Mais, comme j'insistais :

— Voyons, dit-il; ce ne sont pas des instruments de mort, au contraire, puisque ça fait vivre cinq cent mille hommes qui les astiquent du matin au soir et qui ^ont payés pour ça! Ce sont des instruments de vie!...

On rit.

— Pensez-vous, dis-je pour continuer, que l'agglomération des moyens de production dans des usines comme le Creuzot ne faciliterait pas la révolution sociale annoncée par les marxistes?

— Sans patron, sans quelqu'un d'intéressé à faire marcher tout ça, le Creuzot serait absolument fichu au bout de huit jours !

— Croyez-vous que la concentration des capitaux et des moyens de production a atteint son maximum ou doit encore se développer ?

— Il n'y a pas de maximum ! s'écria rudement M. Schneider.

Et ses mains firent un grand geste autour de lui :

— Ça marche toujours, ça n'a pas de bornes,

ça I Ce qui est particulier en ces temps-ci^ en 1 892 par exemple — car dans dix ans je ne sais pas ce que ce sera — c'est la tendance universelle à se spécialiser. L'industrie va, de plus en plus, vers la spécialisation. Ainsi le Greuzot, d'où sort tant de fer, est obligé d'acheter des chaînes ailleurs ; il y a des quahtés d'acier qu'on ne fait pas ici non plus, et qu'il faut aller chercher dans des forges qui ne sont pas, néanmoins, nos concurrentes. Je crois que plus on va, plus cette tendance se généralise.

— Et l'expropriation des industriels et capitalistes annoncée par les marxistes, comment Tenvisagez-vous ?

— Si on m'exproprie, j'espère qu'on me paiera mes usines ce qu'elles valent ; alors je m'achèterai un beau château à la campagne et j'irai y vivre tranquillement.

— Ce sont les modérés, remarquai-je, qui parlent d'indemnité, les autres sont nettement pour la dépossession pure et simple.

— Le vol, alors ! Bien sûr ! On peut aller chez vous, prendre tout ce qu'il y a et vous expulser ! Ce sont des moyens qu'on ne peut pas discuter. Mais dans une société collectiviste, comme ils disent, je crois bien, allez, que si je suis malin, je saurai bien faire ma pelote tout de même I

— Pardon ! c'est qu'il y aura des lois pour empêcher toute accumulation et toute usure.

M. Schneider me comprit mal sans doute et me dit assez vivement :

— Pardon, monsieur, croyez bien que je ne fais pas d'usure I

— Oh I dis-je en riant, je me servais du vocabulaire socialiste, qui appelle usure tout intérêt de l'argent...

-^ Alors, dit M. Schneider avec un accent de découragement, je n'y suis plus du tout, je ne vois vraiment pas comment tout cela pourrait s'arranger...

— L'intervention de l'Etat ?

— Très mauvaise I très mauvaise I Je n'admets pas du tout un préfet dans les grèves ; c'est comme la réglementation du travail des femmes, des enfants; on met des entraves inutiles, trop étroites, nuisibles surtout aux intéressés qu'on veut défendre, on décourage les patrons de les employer et ça porte presque toujours à côté.

— La journée de huit heures?

— Ohl je veux bien! dit M. Schneider, affectant un grand désintéressement, si tout le monde est d'accord, ^e serai le premier à en profiter, car je travaille souvent moi-même plus de dix heures par jour... Seulement, les salaires diminueront ou le prix des produits augmentera, c'est tout comme 1 Au fond, voyez-vous, la journée de huit heures, c'est encore un dada, un boulangisme.Dans cinq ou six ans, on n'y pensera plus, on aura inventé autre chose. Pour moi, la vérité, c'est qu'un ouvrier bien portant peut très bien faire ses dix heures par jour et qu'on doit le laisser libre de travailler davantage si ça lui fait |)laisir.

— En résumé, que croyez-vous qu'il soit bon de faire, étant donnée la situation présente?

— L'Encyclique 1 lisez l'Encyclique 1 G est tout à fait celai Et c'est très amusant de voir M. de Mun, qui se dit catholique et qui obéit au Pape quand il s'agit de devenir républicain, se mettre en dehors des prescriptions pontificales pour devenir socialiste 1...

— Ne croyez-vous pas qu^il y ait, en effet, un péril socialiste?

M. Schneider répondit posément :

— Les ouvriers ont le plus profond mépris pour toutes ces théories et surtout pour les hommes qui espèrent s'en servir pour les berner. Vous pouvez m^'en croire.

Il ajouta en riant :

— En définitive, la question se résume ainsi : savoir ce qu on peut tirer de la poche de gens qui sont les patrons pour le faire passer dans celle d'autres gens qui sont les politiciens, sous prétexte de socialisme.

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