PRESIDENT DE LA CHAMBRE DE COMMERCE DE PARIS
L'intérêt d'une consultation prise sur la question sociale au président de la Chambre de commerce de Paris se dégage de lui-même. M. Cousté, par sa fonction même, autant que par sa haute situation personnelle dans l'industrie du bâtiment, doit me fournir, pour le but que je me propose, une note spéciale qu'on pourra considérer comme l'opinion moyenne d'une classe imposante de la société moderne.
J'ai trouvé M. Cousté à Vichy. Le matin où, à l'hôtel, je l'avais rencontré, je l'avais vu trop peu de temps, dans le costume d'intérieur justifié par les 36 degrés de chaleur qu'il faisait ; un pantalon et une chemise blanche à vaste jabot retombant en gros plis sur la poitrine, enguirlandant le cou et les manches de flots de dentelles; l'après-midi, après la douche, très correct en son costume « ville d'eaux » : chapeau gris-perle, gilet blanc, veston anglais.
Grand, très corpulent, M. Cousté donne l'impression d'un tempérament particulièrement vi^ goureux; les traits remarquabiement réguliers.
les cheveux blancs très, drus, frisés sur le front et les tempes, la moustache mousseuse assez forte, la mouche blanche comme les cheveux adoucissent la physionomie, l'encadrent de mièvrerie; pourtant l'œil est très vif, plutôt sec, la mâchoire forte ; les joues épaisses et tombantes se perdent dans l'épaisseur du cou en formant un double menton très large.
— Les socialistes, dis-je à M. Cousté, affirment que la production industrielle marche à l'aveuglette et sans tenir aucun compte sérieux des besoins de la consommation. Lorsque les marchés sont encombrés, on ralentit la fabrication, on ferme tout à fait ou partiellement les ateliers, et c'est le chômage pour un certain nombre de travailleurs; ou bien, pour vendre quand même, on avilit le prix des marchandises qui n'arrivent plus à représenter le travail qu'elles ont coûté, et c'est la baisse constante des salaires, la misère pour l'ouvrier. Les socialistes veulent donc rechercher une organisation, créer une entente entre les producteurs ou au besoin instituer une loi pour remédier à ces inconvénients.
M. Cousté, qui se présentait à moi de profil et m'écoutait en regardant au plafond, se retourna brusquement :
— Et la liberté, monsieur ! qu'est-ce qu'elle devient là-dedans? De quel droit empêcherezvous les fabricants de produire tant qu'ils voudront? Tant pis pour eux si les marchés sont engorgés, c'est à eux de prévoir les demandes probables et à se régler là-dessus. La concur-
rencc doit otrc al)Solument libre, tout le commerce est là !
— Pourtant, fis-je, si réellement les ouvriers voient leurs salaires diminuer, s'ils tombent peu à peu dans la misère, s'il y a des chômages?
— Eh bien, qu'ils luttent, ils ont le droit, qu'ils se mettent en grève ! Mais, au fond, ce qu'on vous a dit là, ce n'est pas vrai!
Et me regardant avec une expression de défi, il répéta :
— Ça n'est pas vrai 1 Ça n^est pas vrai! Ça ne se joue pas sur le dos des ouvriers, tout cela.
— ...Mais, sur quel dos?...
— Sur aucun dos !... sur l'échiquier du commerce libre! D'ailleurs, vous n'avez qu'à voir les statistiques qui sont déposées à la Chambre de commerce, vous constaterez que depuis vingt ans les salaires ont doublé, et ça continue toujours; les ouvriers gagnent beaucoup plus aujourd'hui que dans le temps ! Tenez, moi, j'avais des travaux à faire à la campagne, j'ai dû payer le double de ce que je payais il y a dix ans, et encore je n'ai trouvé que difficilement le nombre d'hommes qu'il me fallait; mes parquets sont restés là, inachevés. Où voyez-vous le chôn^age làdedans ?... C'est comme pour la journée de huit heures, continua M. Cousté, vous n'avez qu'à vous reporter à nos statistiques, vous verrez que sur deux cent cinquante chambres syndicales ouvrières consultées, deux cent quarante ont repoussé la journée de huit heures !
— Ça se comprend assez, puisque pour ceuii
qui travaillent aux pièces et qui sont la majorité, la réduction des heures de travail, ce serait la réduction du salaire.
— Justement, triompha M. Cousté. Alors il faudrait supprimer le travail aux pièces, me direzvous? Voilà une chose qu'il ne faut pas faire! Le travail aux pièces, c'est la noblesse de l'ouvrier, c'est l'initiative, l'intelligence récompensées, il ne faut pas y toucher !
— Ce n'est pas tout-à-fait la question, il s'agit surtout d'une entente pour assurer aux travailleurs le repos reconnu nécessaire et surtout les moyens d'existence, un minimum de salaire, par exemple, calculé sur le coût actuel des objets de première nécessité.
M. Cousté parut chercher un instant, puis il dit lentement, avec une conviction qu'il voulait rendre communicative :
— D'abord, ceux qui ont dit que les ouvriers meurent de faim se trompent. Jamais l'ouvrier n'a été plus heureux qu'aujourd'hui. Pour ne vous parler que de mon. industrie à moi, celle du bâtiment, je puis vous affirmer que nos Limousins, nos maçons, se font de 10 à 15 francs par jour et se retirent tous dans leur pays après quinze, vingt ans de travail, avec de petites économies ; ils font bâtir une maisonnette avec ça et sont tout à fait heureux. Et quant à la cherté de la vie, c'est encore une erreur. Les loyers n'ont que peu augmenté, les vêtements sont à bon marché et, quant au bouillon et au bœuf du déjeuner, je peux vous en parler moi, car je l'ai mangé!
54 ENQUÊTE SLR LA QI^'ESTION SOCIALE
Et M. Cousté hochait la tête avec crâaerie, en se renversant dans son fauteuil.
— Eh bien ! de mon temps, ça coûtait neuf sous, et aujourd'hui c'est encore neuf sous, seulement le prix de la journée d'un ouvrier a doublé !
— Pourtant, il y a des industries où tout ne marche pas aussi bien ; dans les grandes usines il y a des ouvriers qui ont faim...
II m'interrompit :
— Vous avez vu le Creusot, n'est-ce pas? Eh bien! est-ce que tout ne va pas très bien là-dedans? J'ai lu votre conversation avec JM. Schneider, hein ! vous avez trouvé là quelqu'un pour vous répondre ! Il n'y a rien à ajouter à ce qu^il vous a dit : c'était superbe !
M. Cousté riait d'un air aimable, découvrant deux rangées de dents blanches; sa moustache et ses cheveux blancs si joliment frisés lui donnaient l'aspect d'un capitaine des gardes françaises en belle humeur :
Mais l'expression de son visage changea toutà-coup :
— Vous me parlez d'un minimum de salaire, du pain assuré pour l'ouvrier? Mais c'est notre rêve à tous, c'est tout le sentiment paternel du patron, ça ! (Et il mit, d'un air bon, la main sur son cœur). — Nous voudrions tous voir les ouvriers parfaitement heureux! Quand on aime l'ouvrier, on comprend ça ! Seulement il ne faut pas oublier que la liberté doit passer avant tout, l'industrie doit être absolument libre, c'est le principe de la société moderne I
M. GOUSTE 55
— Peut-être pourrait-on le changer ce principe, car la société moderne n'est pas la perfection.
— Mais voyons, dit-il, prenons la France.
Comment voulez-vous que les fabricants français luttent avec la concurrence étrangère si la loi vient les forcer à payer à leurs ouvriers un certain minimum, si la journée de travail est réduite, etc., etc.? Non, non! c'est impossible! tout cela c'est de la pure utopie, ce sont des meneurs qui racontent tout ça ! mais, au fond, les ouvriers savent bien que les patrons ont raison, qu'il n'y a qu'avec la liberté entière qu'on peut faire quelque chose et que c'est grâce à elle que notre patrie est si grande. Car je viens d'assister à un magnifique spectacle et je tiens à ce que vous le notiez si vous faites un article de notre conversation : je viens, comme vous savez, de parcourir la France avec le Congrès international de la navigation intérieure : il y avait là des ingénieurs de tous les pays; c'est beau de voir leur admiration pour les richesses de la France ! Je présidais ce Congrès au point de vue commercial, et M. Guillemain, un ingénieur éminent, directeur de l'Ecole des ponts et chaussées, présidait au point de vue technique ; on nous a fait des réceptions enthousiastes, et les étrangers admiraient, admiraient... Oh! dites bien cela! vous avez là une belle page à faire, oui! une bien belle page !
— Je m'efforcerai... mais pour en revenir à la concurrence et à la surproduction?
— Oui, eh bien! pour me résumer je vous dirai que je préfère la liberté absolue que nous avons maintenant à n'importa quelle réglementation. Les ouvriers ont la liberté de la grève, et c'est une excellente chose, ils ont les syndicats, les sociétés coopératives ; qu'ils luttent !
— Mais cette lutte à outrance entre des intérêts si opposés pourrait peut-être avoir des conséquences terribles?
— Qu'importe! c'est la vie, ça! et ce ne sera jamais comme le socialisme d'Etat qui est la mort, entendez-vous, la mort !
— Pourtant, représentez-vous une grève générale, tous les mineurs et les métallurgistes refusant en même temps de travailler dans toute l'Europe et s'arrangeant pour résister huit jours, quinze jours ! Que de ruines !
Il se mit à rire.
— Oh ! oh ! alors, c'est une autre affaire !
— Ce serait la révolution, insistai-je.
Alors, redevenant subitement grave :
— Mais c'est impossible une entente pareille ! Et puis, on mettrait des soldats dans les usines, dans les ateliers, et on pourrait bien forcer les ouvriers à travailler!
— Forcer ? Mais, alors... la liberté dont vous parlez ?...
— Il y a liberté et liberté ! car, enfin, ça deviendrait criminel, des agissements semblables? De même que les patrons n'ont pas le droit d'accaparer, de monopoliser, etc., les ouvriers n'auraientpas ledroltde se révolter de cette manière...
M. COUSTE gy
— Dans le cas de falsification de denrées, par exemple, vous seriez aussi contre Tingérence du gouvernement !
— Absolument ! Il y a une loi qui punit la tromperie sur la qualité de la marchandise vendue, elle suffit bien; mais quant à vouloir tout analyser tout contrôler, c'est très mauvais, ça tue l'industrie. Ainsi, on a prétendu qu'on vendait, à Paris, du vin frelaté : on a analysé le vin de raisins secs, on a trouvé que c'était très malsain ! d'autres chimistes ont trouvé que ça n'était pas mauvais du tout, et on s'est chamaillé làdessus. Résultat : l'étranger s'est ému, nos concurrents se sont servis de ces polémiques, et le commerce des vins français à l'étranger a reçu un coup 1
— Pourtant, si vraiment ce produit empoisonne, si vraiment l'alcool qu'on vend aux ouvriers est mauvais, cause tant de maladies, prépare des générations malsaines, ne faudrait-il pas chercher un moyen de garantir la qualité de ces denrées d'un usage aussi commun, dans l'intérêt supérieur de la santé publique ?
— C'est peut-être un mal en effet, mais c'est un mal inéluctable ! Si l'Etat intervenait, ça n'irait pas mieux ; voyez toutes les entreprises de l'Etat ; quelle infériorité sur l'initiative privée ! Et je vous le répète, s'il y a fraude, nous avons des lois très suffisantes. C'est comme pour cette question des margarines dont j'ai eu à m'occuper : au commencement, on n'avait pas le droit de la colorer ; elle restait blanche, et
VOUS savez que la margarine est composée de graisse fondue et préparée d'une certaine façon : c'est un aliment excellent pour le peuple, et qui avait l'avantage d'être très bon marché ; il remplaçait donc parfaitement le beurre ; (moi-même j'en employais chez moi; on faisait des fritures avec ça et de certaines cuisines, on réservait le beurre pour mettre sur le pain). Eh bien, on a prétendu que c'était une fraude, qu'on vendaitça comme du beurre, et on a forcé les fabricants de margarine à colorer leurs produits en rou(]e. Coup mortel pour une industrie ! Résultat : la France exportait pour quatre millions de margarine ; aujourd'hui plus rien, ce sont les Danois qui nous ont pris ça et ils en font des quantités.
— Qu'ils vendent pour du beurre ?
— Pour du beurre... pour du beurre... je n'en sais rien ! En tous cas, ils mettent 3® ou 4* qualité... et puis enfin, puisque ça n'est pas malsain !
— Pour finir, dis-je à M. Cousté, dites-moi ce que vous pensez de la participation aux bénéfices ?
— Oh! ça, c'est très bien, — quand on peut le faire ! voilà du vrai socialisme, et pratique ! Certainement, on peut distribuer aux ouvriers une part quand les affaires marchent, et ça se fait d'ailleurs beaucoup, seulement il ne faut pas que ça serve de prétexte aux syndicats ouvriers pour mettre le nez dans les affaires du patron, car alors tout est fini !
— Comment cela ?
— Bien sûr ! et puis c'est très dangereux.
Qu'est-ce qui fait le commerce, sinon le crédit ? Eh bien, quand un patron fait une mauvaise année, il ne tient pas à le faire savoir au public, et s'il n'y a pas de bénéfices à répartir aux ouvriers, on le sait tout de suite et souvent c'est tout simplement la ruine.
— En résumé, dis-je à M. Cousté, comment appréciez-vous le mouvement socialiste en France ? Le croyez-vous sérieux, menaçant ?
— Ah ! s'écria-t-il, avec tous ces meneurs on ne sait jamais où on va ! Mais, quant aux vrais ouvriers français, à la bonne moyenne, ils n'y pensent pas du tout à ces balivernes ! ils savent très bien qu'il n'y a encore que la liberté du travail telle que nous l'avons qui peut leur donner satisfaction.
« Et, tenez, ajouta-t-il, on peut dire que nous avons un gouvernement assez démocratique, n'est-ce pas ? Voilà M. Yves Guyot qui a été ministre des travaux publics et qui en a écrit, lui, des livres dans ce sens-là ; eh bien ! il me le disait lui-même :
« Comment voulez-vous intervenir? c'est impossible ! Les ouvriers ne le demandent même pas. J'en ai reçu au ministère, je leur ai dit : Aujourd'hui vous avez le droit de vous défendre, vous pouvez vous syndiquer, vous mettre en grève, lutter pour vos intérêts comme le patron lutte pour les siens, que voulez-vous de plus ? Le gouvernement ne vous doit pas autre chose. »
Et M. Yves Guyot ajoutait ; « Ils ont très bien compris ça ; en France, ce qu'il faut avant tout, c'est la liberté. » Eh bien, dit M. Cousté, en se levant, ça résume toute mon opinion !
M. LE BARON Alpiti DE ROTHSCHILD (i)
A Dinard, là-haut sur la côte, cette grande construction blanche qui domine la falaise, c'est le Château des Deux-Rives^ appartenant à M. Rochaïd-Dadah et loué pour la saison (8,000 fr., si cela vous intéresse) à M. le Baron Alphonse de Rothschild. On gravit la montée en spirale; le château est fermé par une haute grille ; je cherche une sonnette, pas de sonnette; j'ouvre et j'entre. Devant moi, entre deux rangées de fusains, derrière un parterre de géraniums, la mer bleue et calme apparaît,, confondue avec le ciel limpide. Un colosse à la tête ronde, à la face rasée, sanglé dans un habit noir boutonné jusqu'au col, se promène devant le perron, les mains gantées de blanc derrière le dos.
— M. de Rothschild est-il là? ^
— Oui, monsieur. Il vient de sortir de table. Je donne ma carte et j'attends.
Je vais donc voir « Rothschild »! On a beau entendre ce nom cent fois par jour, M. Drumont peut le traîner régulièrement aux gémonies, il n'en sonne pas moins à toutes les oreilles avec un bruit de légende lointaine, comme quelque chose de mystérieux, de formidable et de fantas-
tique, comme d'autres mots d'éblouissement et de richesse, qu'on ne peut prononcer sans fermer les yeux : Crésus, Golconde, mines d'on milliard... Rothschild ! C'est un des premiers noms qui ont frappé mon oreille d^enfant, en même temps que ceux des contes de fées. Combien de fois n'ai-je pas entendu ma mère me répondre quand je tendais les mains vers un jouet de plus de treize sous : « Tu crois donc que j'ai la bourse de Rothschild ? » Et quoi que je fasse, ce nom superbe évoquera toujours à mon esprit ce qu'il y aura pour moi d'inaccessible dans la vie...
Pour le moment, j'oubliais l'action effective de ce Roi des Rois dans le sort économique des nations européennes, pour ne penser qu'à la somme irréelle de bonheurs que sa fortune représente; et je m'acharnais à me figurer des choses énormes et pourtant vraisemblables : celui que j'allais voir pouvait charger d'or des trains entiers, en emplir une maison de la cave au toit, égr(yier des cascades de diamants entre ses doigts pendant une heure, créer à sa fantaisie Je la vraie joie, pour toujours, dans des âmes désespérées! Même il pourrait payer 10,000 fr., chacun des cheveux de M. Drumont I et tant d'autres choses diverses et folles!
— M. le baron vous attend.
C'était le domestique qui venait me chercher. Il ouvrit une porte du rez-de-chaussée et m'introduisit dans une petite pièce donnant sur la mer.
M. de Rothschild se leva quand j'entrai, me fil
asseoir sur un canapé adossé au mur et s'installa dans un vaste crapaud, près de la fenêtre ouverte sur l'horizon bleu.
J'exposai le but de ma visite : apprendre son opinion sur les causes et sur Timportance du mouvement socialiste en France. Je détaillai le plan de mon enquête; et comme mon interlocuteur se trouvait de profil, je pus, tout en causant, Texaminer à mon aise. De taille moyenne, mince, dans un complet de cheviotte noire à longs poils un peu chiffonné, une lavallière noire sous le col rabattu, les cheveux d'argent, assez longs, séparés sur le côté droit par une raie, les favoris blancs, flottants, et la moustache blanche aussi, le menton ras, le teint très rose, les pommettes saillantes, le nez long un peu aplati au milieu de l'arête; seuls, les yeux bleus, à fleur de tête, animés d'une vie extraordinaire, rappellent la race. L'ensemble de la physionomie est, au repos, volontaire, énergique et grave.
Quand je me tus, il tourna la tête en signe de dénégation, et dit ;
— Il n'y a pas de crise en ce moment, je ne le crois pas du tout. Il y a eu des crises momentanées, des crises produites par des faillites malheureuses, comme celle de la banque Baring, de Londres, par exemple ; mais la situation générale en Europe n'a pas changé, et elle n'est pas mauvaise.
— On parle, dis-je, d'un malaise de la classe ouvrière qui se, traduit par un courant socialiste devenant de plus en plus menaçant...
— Je n'y crois pas pour ma part, à ce mouvement ouvrier; je suis sûr que les ouvriers — je parle en général — sont très satisfaits de leur sort, qu'ils ne se plaignent pas du tout et qu'ils ne s'occupent pas de ce qu'on appelle le socialisme. Certes, il y a des meneurs, qui tâchent de faire le plus de bruit possible autour de leurs personnes, mais ces gens-là n'ont aucune prise, aucune influence sur les ouvriers honnêtes, raisonnables et travailleurs. Car il faut distinguer entre les bons et les mauvais ouvriers! Ainsi, il est absolument faux, par exemple, que les hors ouvriers demandent la journée de huit heures; ceux qui la demandent, ce sont les paresseux et las incapables; ils se tiennent ce raisonnement: « Travailler dix ou douze heures par jour, d'abord c'est fatigant, et puis il y en a qui sont moins paresseux et plus adroits que nous, qui produisent davantage dans le même espace de temps, et qui par conséquent, gagnent davantage ; tâchons de les, forcer à travailler moins, notre intérêt et notre paresse ne pourront qu'y gagner! » C'est bien cela! Mais les autres, les pères de famille, sérieux et rangés, n'entendent pas du tout qu'on les empêche de travailler le temps qu'ils jugent utile à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Mais quand même! Admettons qu'on les force tous à ne travailler que huit heures! Savez-vous ce qu'ils feront, la majorité? Eh bien ! ils iront boire ! Ils iront davantage a« cabaret, voilà tout! Que voulez-vous qu'ils fassent?
Le baron de Rothschild parlait ainsi, d'abondance et très simplement, répétant volontiers les mêmes mots dans la même phrase, d'une voix grêle, avec un rien d'accent anglais dans la prononciation de certaines consonnes ; les jambes croisées, les chaussettes noires déboulant sous le pantalon relevé par la pose, chaussé de bottines épaisses, lacées très lâchement, il fumait un mauvais cigare qui s'entêtait à ne pas vouloir brûler comme il faut; de temps en temps, à un geste brusque, de la cendre tombait et s'écrasait sur le gilet du baron, dans le creux de l'estomac ployé.
— Des théoriciens prétendent, monsieur le baron, que l'agglomération des capitaux dans les mains d'une classe restreinte d'individus, la haute banque, par exemple, sera la cause d'une révolution sociale à brève échéance^ qui marquera la fm du régime capitaliste....
— D'abord, je n'ai jamais compris ce qu'on entendait par la « haute banque ». La haute banque^ répéta-t-il en appuyant, qu'est-ce que c'est que ça ? Il y a des gens plus riches, des gens moins riches, voilà tout! Les uns sont plus riches aujourd'hui et seront plus pauvres demain ; cela suit les variations de toutes choses. Tout le monde est exposé à ces variations, ^om^ le moade^ absolument ! Et personne ne peut se vanter d'y échapper. Et puis, ces agglomérations de capitaux, c'est de l'argent qui circule, qui se meut, qui fructifie... C'est la fortune des peuples ! 11 cir-
eu le aevc les mêmes risques pour chacun, c'est de l'argent qu'on prête avec confiance pour des affaires qu'on croit bonnes et qui ne le sont pas toujours. Mais cela est vrai pour les gros comme pour les petits. Si vous l'effrayez, le capital, s vous le menacez, il disparaîtra. Et ce jour-là, on est perdu! On est perdu ! insista-t-il. J*ai toujours fait cette comparaison, moi; le capital se comporte comme Teau... Si vous la brutalisez, si vous serrez la main pour la saisir, elle s'échappe de yo; doigts, elle fuit... Au contraire, prenez-là par la douceur, creusez un canal, elle viendra où vous voulez l'amener, docilement, sans effort... Le capital, c'est la même chose ! Si vous voulez le violenter, il se cachera, il fuira ! Et, encore une fois, c'en sera fait de la prospérité du pays ! Car le capital, c'est la fortune du pays ! Il représente l'énergie, l'intelligence, l'économie, le travail des peuples ! Le capital, c'est le travail!...
Je me permis d'interrompre pour dire :
— Les socialistes ajoutent : — le travail... des autres !
— Comment cela? interrogea le baron en tournant la tête vers moi. A part des exceptions malheureuses, des accidents inévitables, chacun, en général, a la part de capital que méritent son intelligence, son énergie, son travail propres! Que le hasard ou la chance interviennent quelquefois dans le sort des individus, c'est certain! Oui, des gens indignes sont favorisés par \^ hasard, des gens méritants sont éprouvés injustement, mais c'est la même loi pour tous, c'est
i^rai à tous les degrés de l'échelle sociale ! Et la seule loi générale, la seule juste, c'est la loi du travail pour tous, pour tous !
— On en veut surtout, Monsieur le baron, à l'organisation actuelle qui fait que des milliers d'hommes travaillent toute leur vie pour en enrichir un seul Le partage n'est peut-être pas équitable.
Il éleva un peu le ton:
— S'il n'est pas équitable, si les ouvriers ne se trouvent pas assez payés, n'ont-ils pas la grève ? Ils ont le droit de grève, qui est très légitime et que personne ne songe à leur retirer. Qu'ils s'en servent! Et d'ailleurs, ils ne s'en privent pas. Mais, n'est-il pas naturel que celui qui apporte la force première, indispensable, le capital, et en même temps son intelligence, ses facultés d'organisation, d invention, son savoir et toutes les forces de son cerveau, soit mieux rétribué et ait plus de jouissances, en somme, que l'ouvrier grossier et brutal qui n'apporte à l'œuvre que le concours inintelligent de ses bras ? N'est-ce pas, d'ailleurs, un socialiste, Saint- Simon, qui a dit : « A chacun selon sa capacité, à chacun selon ses œuvres »? Je suis absolument de cet avis. Ce principe est d'une sagesse applicable à tout, et, dans un pays de liberté, il se vérifie tous les jours.
— Pensez-vous donc. Monsieur le baron, qu'il y aura toujours des riches et des pauvres?
Posément, la voix calmée, il répondit :
— Croyez-vous qu'on puisse supprimer la
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maladie? N'y aura-t-il pas toujours des geas malades et des gens bien portants?...
La brise de mer entrait en rafales par la fenêtre du petit fumoir ; des journaux dépliés en face du baron, et qu'il lisait sans doute tout-à-rheure, s'envolaient de temps à autre du guéridon placé devant lui; il les ramassait et, chaque fois, il les chiffonnait un peu plus. Il tirait avec difficulté d'ingrates bouffées de son cigare qui se fumait tout de travers, s'acliarnant à ne pas le jeter.
Je touchais à la question brûlante, et je profitai d'un moment où le cigare parut s'amender pour dire :
— A côté du socialisme qui fait la guerre au capital, il y a une partie de la bourgeoisie, artistes, bohèmes, révoltés du catholicisme, qui, ayant des instincts révolutionnaires et manquant peutêtre d'une vue générale, ont des tendances à diriger contre les juifs le mouvement que les autres voudraient diriger contre les capitahstes de toutes catégories. Ne craignez-vous pas, Monsieur le baron, que cette autre partie de la bourgeoisie ne consente à chercher un dérivatif, à faire la part du feu et à reculer sa défaite définitive en vous sacrifiant? Dans les pays les moins civilisés de l'Europe, en Russie, dans certaines parties de l'Autriche, le mouvement est même populaire et toléré par les autorités...
M. de Rothschild répondit lentement :
— La guerre au capital est une chose bête et funeste, l'antisémitisme est bête et odieux. Mais
c'est la même race d'esprit qui fait cette double guerre... Si, par malheur, de telles insanités prenaient du crédit, ce serait la ruine définitive d'un pays. Si on permet d'attaquer le capital par un côté ou par l'autre, la classe tout entière des possédants y passera : il en sera comme des mailles d'un filet... si l'une d'elles est rompue, le reste du filet s'en va en ficelle...
— Croyez-vous à un danger réel?
— De la part des ouvriers, pas du tout; de la part des pouvoirs publics, c'est autre chose... Si le gouvernement se met à intervenir dans les conflits entre patrons et ouvriers, si la Chambre vote des lois comme la loi Bovier-Lapierre, dans dix ans il n'y aura plus de commerce ni d'industrie possibles en France. J'espère qu'on n'en arrivera pas là... mais c'est de ce côté que le vrai danger viendra...
J'étais là depuis près d'une heure et je songeais à ne pas être importun plus longtemps. Mais j'avais deux questions encore àposer,deux petites questions auxquelles on me reprocherait, à coup sûr, de ne pas avoir pensé. Et je dis, d'abord ;
— Votre opinion sur le bonheur, Monsieur le baron, intéresse bien des gens... On vous croit l'homme le plus heureux de la terre, avec Vos milliards...
Il sourit, en haussant les épaules, et les yeux au plafond :
— Mes milliards ! Oui, on m'a montre l'autre jour un journal qui disait: « M. de Rothschild, qui
a /ro/5 milliards de fortune !... » C'est de la folie !...
— N'importe le chiffre... Croyez- vous « que la richesse fait le bonheur » ?
Il se leva, fit quelques pas devant la fenêtre et répondit :
— Ah! non. Ce serait trop beau... Le bonheur c'est autre chose...
Je regardais le baron de Rothschild de tous mes yeux; j'ouvrais les oreilles toutes grandes. Cet instant de la conversation m'apparaissait comme vraiment unique dans le cours de mon enquête. J'ajoutai;
— Aujourd'hui la puissance des millions est énorme. ..Elle doit donner des jouissances infinies...
Il dit lentement, comme en se parlant à lui-même :
— Certes, s'il n'y avait pas quelques avantages attachés à la fortune, on ne se donnerait pas tant de mal pour la gagner... Mais le bonheur, au fond, le seul vrai, c'est le travail...
Je m'étais levé à mon tour :
— II est pourtant des hommes, însistai-je, qui jouissent de tous les avantages de la fortune sans avoir travaillé pour la conquérir... Les attaques qui s'adressent à la loi de l'héritage, ne les trouvez-vous pas assez justes ?
Nous nous dirigions vers la porte :
— Etes-vous marié ? me dit-il brusquement.
- — Pas encore, fis-je.
— Eh bien ! quand vous serez marié et que vous aurez des enfants, vous n'admettrez plus qu'on attaque l'héritage...
Il souriait aimablement. Je pris congé.