‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 17 sur 57 · A ROUBAIX · texte numérisé non relu

A ROUBAIX

LA MUNICIPALITE

On sait qu'aux élections municipales de mai 1892, un fait caractéristique s'est produit dans le Nord : à Roubaix, la plus importante ville industrielle de la région, trente-six ouvriers socialistes ont été élus conseillers municipaux ; des sièges au Conseil général et au Conseil d'arrondissement ont été enlevés par le Parti ouvrier, et le maire de Roubaix est, à l'heure actuelle, un socialiste, M. Carrette, porteur de journaux et cabaretier.

Je ne devais pas négliger, dans l'enquête que je mène, ce précieux élément d'investigation, et je suis allé passer quelques jours dans le « repaire ». Un député du gouvernement, que j'avais rencontré en wagon, m'avait dit :

— Ah! ah! vous allez là-bas ! Vous en verrez de belles! Depuis qu'ils sont élus, nos édiles se sont tous faits mastroquets, tenanciers de caféscoiicerts, etc. ! Il y a de quoi vous amuser : mais il faut que vous voyiez Branquart ! Branquart, c'est le premier adjoint, l'orateur, celui à qui le maire passe la parole dans les grandes occasions, c'est un cabaretier aussi.

L'après-midi du dimanche où j'arrivai, j'allai donc tout droit chez Branquart ; café de l'Hôtel-

Tsswr?

de-Ville, juste en face le bâtiment municipal. C'est un petit cabaret sombre et propret, quelques tables de bois, du sable sur le plancher. On me dit que le patron est au « jardin ». J'y vais : un étroit rectangle à ciel ouvert formé par deux murs blanchis à la chaux, où s'alignent deux rangées de bancs peints en vert; au fond se dresse une petite scène ; un homme en bras de chemise balaie la terre par devant: c'est le premier adjoint. Deux consommateurs sont assis sur les premiers bancs et causent avec le patron. Je m'installe près d'eux et j'entame la conversation qui ne tarde pas à rouler sur la question qui m'intéresse. Au bout d'un instant, je leur demandai de m'expliquer le triomphe si complet et si soudain du parti ouvrier de Roubaix.

— Il y a à peine trois ans, dis-je, vos électeurs étaient encore boulangistes, et votre ancien Conseil municipal n'était composé que de bourgeois ?

— Oui, mais voilà longtemps, me répond le citoyen Branquart en déposant son balai sur le devant de la scène, que Roubaix est travaillé par le parti. Il faut bien que ça rapporte des fruits, quand la semence est bonne et le terrain aussi. Vous ne savez pas que les ouvriers sont de plus en plus malheureux ici... quinze francs par semaine, voilà la moyenne du salaire des tisseurs à Roubaix. Qu'est-ce que vous voulez qu'ils deviennent avec ça?

— Mais si les affaires ne marchent pas, que

voulez-vous qu'on fasse?

— Ça, ça nous est égal, on travaille, on a faim, il faut manger, il n'y a pas à sortir de là!

— Et puis, si les affaires vont si mal, ajouta l'un de mes deux autres interlocuteurs qu'on me présenta comme le rédacteur d'une feuille socialiste de Lille, si les affaires vont si mal, avec quoi les patrons bâtissent-ils les hôtels superbes du boulevard de Paris? Allez voir cela. Des palais! Vous m'en direz des nouvelles.

— On se loge comme on peut, insinuai-je. Et vous ne m'expliquerez pas pourquoi les patrons de Roubaix n'auraient pas le droit de se loger comme ceux de Rouen, de Lyon ou de Marseille.

— Ils n'ont pas plus raison les uns que les autres... Nous ne savons qu'une chose : les ouvriers roubaisiens crèvent de faim. M. JuUen Lagache, l'ancien maire, a gagné trente-sept millions en quelques années, et ceux qu'il emploie mangent du pain sec et de l'oignon cru à leurs repas.

— Voyons, tout le monde ne peut pas être riche, pourtant !

— Non, mais personne ne devrait crever de faim, excepté les fainéants,

— Bien. Mais comment voulez-vous arriver à cela ?

— Oh I c'est bien simple ! Vous n'avez qu'à lire les écrits de Karl Marx, de Lassalle, de Lafargue, de Guesde et de tous les collectivistes.

— Je les connais, dis-je. Ce que je voudrais savoir, c'est votre façon à vous de comprendre le collectivisme.

— ; Nous le comprenons comme eux ; ce n'est pas nous, bien sûr, qui Tavons inventé ; mais ils nous Font enseigné, à nous et à tous les ouvriers de Roubaix, et il n'y a rien de plus juste au monde.

— Vous croyez que les ouvriers de Roubaix sont collectivistes ?

— Sûr, que nous le croyons ! Les preuves sont là, nous avons été élus tous les trente-six sur le programme de Lyon.

— Ce n'est pas une raison... Ont-ils seulement la notion de ce que serait l'égalité dans une société collectiviste ? Vous-même trouvez-vous que Végalité absolue soit une chose juste ?

Je m'adressais au citoyen Branquart. De taille moyenne, la face ronde et pâle, la bouche très rouge, épaisse, d'un dessin puéril, à demi cachée par une longue moustache retombante, il me regardait de ses yeux bleus attentifs et doux, l'air simple, convaincu.

— L'égalité, dit-il avec une voix chantante qui traînait en caressant les mots, est-ce que ce n'est pas un bien beau rêve ? Est-ce que tout le monde ne serait pas heureux si nous étions tous égaux, si les patrons se contentaient du nécessaire pour laisser le nécessaire aussi à l'ouvrier ? Est-ce que tous les hommes ne sont pas faits pour s'aimer ? S'ils sont méchants, ce n'est pas leur faute, c'est qu'ils sont malheureux. Pourquoi

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aurais-je plus de droits que mon voisin ? Un patron ne peut pas se passer de ses ouvriers, et les ouvriers ont besoin de quelqu'un pour les diriger, je veux bien, mais ce sont toujours des travailleurs au même titre ! Pourquoi un ingénieur gagnerait-il plus qu'un balayeur des rues ? La société a besoin de tous les deux et ne peut pas plus se priver de l'un que de l'autre.

— Mais, interrompis-je, qui sera le patron ?

— Le plus intelligent, bien sûr.

— Comment distinguerez-vous le plus intelligent ? Chacun prétendra être celui-là !

— Pourquoi? puisqu'il n'y aura pas d'intérêt à commander les autres à moins d'en être vraiment capable, attendu que tout le monde aura les mêmes avantages. Et puis... Et puis... quoi! on les reconnaîtra toujours, ces mieux doués, il y aura des commissions pour ça, des médecins, des savants qui les désigneront. Enfin, est-ce qu'à présent on ne reconnaît pas les aptitudes des jeunes gens pour le dessin et la musique? Si tout le monde recevait exactement la même instruction, est-ce qu'on ne verrait pas bien vite quels sont ceux que leur inintelligence empêche de dépasser un certain niveau, etc., etc ?

— Pardon! interrompis-je encore.

Mais il continua ;

— D'abord, il ne s'agit pas de ce qu'on fera ; les ouvriers sont malheureux, ils travaillent uniquement pour enrichir les patrons. Il n'y a pas besoin de savoir autre chose ; ça ne peut pas durer, voilà tout! Ce que nous voulons, c'est

que tout le inonde pense comme nous ; nous ne sommes pas des assassins, nous sommes des socialistes, des gens convaincus. Ah! monsieur, voyez-vous, si on voulait nous comprendre, comme ce serait facile de faire tout le monde heureux, avec un peu de justice : il y a tant de richesses !

— C'est fort beau, tout cela, dis-je, et tout le monde en convient. Seulement, encore une fois, comment y arriver? Ça ne me semble pas aussi simple qu'à vous.

Il paraissait tout attristé de mes doutes ;

— C'est qu'on ne veut pas s'entendre, c'est qu'on ne veut pas savoir ! gémit-il. Les riches, parbleu ! ils tiennent à leurs privilèges ; mais si vraiment ils voyaient la misère qu'il y a dans le peuple, ça n'est pas possible, pas possible, ils comprendraient ! Tenez, moi, avec mon peu d'instruction, j'ai bien compris ! Il y avait longtemps que je cherchais un chemin à donner à ma vie : on ne peut pas ne penser qu'à soi, n'estce pas? Eh bien! un jour, à l'atelier — j'étais trieur de coton — yn de mes camarades assis près de moi se met à me parler socialisme ; je ne voulais pas admettre tout ça. J'étais républicain et je n'avais jamais pensé à faire de révolutions. Pendant une heure, voilà que je le combats de toutes mes forces, et pourtant je me disais au fond de moi : « Tu as tort de le combattre, c'est lui qui a raison, » Alors, je me suis donné quelques jours pour réfléchir, et à la fin je me suis déclaré convaincu. Je suis entré

dans le syndicat, on m'a nommé secrétaire, j ai été porté au Conseil municipal et maintenant me voilà adjoint; je n'avais jamais fait de politique, mais je trouve que c'est bon, voyez-vous, de faire tout ce qu'on peut pour le bonheur de ses semblables ! Et ce n'est pas bien difficile... Excusez-moi, dit-il tout à coup, voilà le concert qui va commencer, il faut que je serve mes clients, je vous dis au revoir...

Vu le citoyen Branquart il me restait à visiter le citoyen Carrette, maire de Roubaix; je le trouvai servant des bocks dans son étroit débit à l'enseigne de la Brasserie sociale^ orné des portraits de Karl Marx, de Guesde, de Lafarfjue et de Culine. C'est un grand homme maigre, à la face romaine, entièrement rasée, douce et énergique à la fois. Il a la réputation d'être peu discoureur, et il fut, en effet, très concis ; pendant que nous prenions ensemble la chope traditionnelle, je lui dis:

— Maintenant que vous voilà à la tête des affaires de la ville, qu'est-ce que vous comptez faire?

— Appliquer notre programme d*abord. Quand il n'y aurait que ça de fait, ça serait déjà un bon résultat, n'est-ce pas? et Roubaix n'aurait pas à s'en plaindre. Nous savons ce que c'est que les économies, nous autres, nous ne dépenserons pas plus d'argent qu'il ne faudra, et nous le dépenserons à propos.

— Et votre programme ?

Très simplement, d'une voix tranquille et voilée, il explique, avec des gestes courts et gauches ;

— Eh ben I voilà : nous allons commencer par les cantines scolaires; puisque, d'après nous, les enfants devraient être élevés par TEtat, c'est bien juste que les pauvres aient de quoi manger à Fécole, n'est-ce pas? On leur donnera un repas de viande à midi ; ceux qui auront le moyen de payer paieront. On distribuera aussi des chaus sures et des vêtements à tous ceux qui en manqueront. Ensuite nous créerons une Bourse du travail, nous supprimerons les taxes d'octroi sur les denrées alimentaires ; ah I nous aurions bien voulu les augmenter pour les vins fins, les gants, les cravates [et tous les objets de luxe, mais, vous savez, on n'est pas les maîtres, il y a des lois qui forcent les villes là-dessus. Nous ferons des établissements de bains et des lavoirs pi blics et gratuits. Nous allons installer des mate nités, des asiles pour les vieillards et les infiri mes, des refuges de nuit; nous ferons des distr butions de vivres pour les passagers sans asile et sans ouvrage. Et puis il y aura des consultations judiciaires gratuites pour les ouvriers. Touj ça, c'est le programme de Lyon, c'est là-dessus^ que nous avons été élus, c'est ça que nous voulons réaliser, v'ià touti Après... Eh ben, on verra... Il n'en manque pas de choses à faire* pour le peuple ; le tout c'est d'avoir de la bonne volonté ! Ça ne nous manque pas. Ainsi, il y avait une foule d'affaires en souffrance à la mai-

rie ; en trois mois, après avoir travaillé comme des nègres, nous avons réglé tout ce que l'ancien Conseil avait laissé de côté depuis des années...

De nouveaux clients arrivaient, le maire me quitta un instant pour les servir. Je le suivais du regard; placidement, il allait de table en table, distribuant les consommations et les poi-

^ gnées de main. Pour moi, j'étais quelque peu "'déconcerté : en venant à Roubaix, je m'attendais

M à trouver de beaux parleurs d'estaminet, des « gueulards », des énergumènes, mais je n'aurais pas imaginé cette simplicité bonhomme et convaincue du maire Carrette et de son adjoint. Je me rappelai alors que ce fut cet excellent maire qui, au i4 juillet, sut éviter en ces termes, qu'on trouvera d*une simplicité antique, les ronflantes banalités du speech traditionnel aux pompiers :

« Citoyens pompiers, dit-il, buvez ce vin, il est le vôtre, c'est vous qui le payez ! Moi, je le bois à votre santé, à la ville de Roubaix et à la République ! »

Le citoyen Carrette revient un instant verj moi. Avant de le quitter je lui demandai encore ;

— Mais vos électeurs doivent vous assiéger de leurs demandes, ici?

— Ici? dit-il, ah ben! il ne manquerait plus que ça ! Quand il en vient, je leur dis : « Ici je suis cabaretier, si vous voulez une chope je vais vous servir, mais si vous voulez voir le maire, allez demain à deux heures à la mairie, il y sera ! »

8o EXQIÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE

Là-dessus, il me dit au revoir et me serra la main en riant doucement.

Pendant que j'y étais, je voulus visiter encore un adjoint dont on m'avait parlé, le citoyen Lepers : « C'est au cabaret du coin, me dit-on, il est sergent fontainier de la compagnie des pompiers, sa femme en est la cantinière. »

— Encore un ! ne pus-je m'empêcher de m'écrier.

J'affrontai une troisième fois la fumée des pipes et là tournée de chopes obligatoire. Le citoyen Lepers m'apporta lui-même mon verre de bière et, pour trinquer avec moi, se servit une « grenadine ».

— Toute la municipalité vend donc de la bière? lui dis-je en riant.

Mon étonnement parut l'amuser.

— Mais oui, monsieur, dit-il, on est bien forcé! On ne peut pas être en même temps à l'usine et à la mairie ; on ne peut pas faire des dix heures de travail par jour et s'occuper des affaires de tout le monde ! Comme le préfet a refusé d'approuver l'indemnité que nous avions votée pour les conseillers municipaux et qui s'élevait à l'équivalent du salaire des ouvriers, il a bien fallu que nous quittions nos ateliers. Alors quoi faire? Faut bien nourrir sa famille pourtant ! Dans un cabaret, la femme et les enfants peuvent vous aider et vous remplacer pendant qu'on est dehors. On gagne sa vie tranquillement et, voyez-

A ROUBAIX. LA MUNICIPALITE Si

VOU3, pour nous, dans notre situation, c'est encore le métier le plus commode; et puis, ça Qous amène toujours quelques clients, la politique I

Cela dit gaiement, il choqua son verre contre le naîen en souriant de tous les plis de ses yeux fins.

La conversation recommença sur les projets de la municipalité ouvrière, il me redit les mêmes espoirs, il parla avec la même confiance tranquille ; il devait aller à Lille le lendemain siéger au Conseil général dont il est membre.

— Vous allez vous trouver là avec tous les infâmes bourgeois? dis-je en riant.

— Ah ben I ils ne me font pas peur, allez ! Et puis, ils n'y sont plus pour longtemps I

— Je me figure que vous ne les effrayez guère non plus ; ils sont bien sûrs que la municipalité socialiste de Roubaix ne durera pas !

— Allez, dit-il, nous sommes bien tranquilles, les ouvriers ont compris, ils sont avec nous maintenant. Bien malin qui les en fera démordre.

Le soir tombait, on allumait les lampes, et les consommateurs avaient envahi toutes les tables ; Mme et Mlles Lepers se multipliaient en vain. L'adjoint me quitta, et comme je sortais, je l'entendis qui criait :

— Allons, vivement, deux canettes par ici!

Le soir, je revins au café de PHôtel-de- Ville, chez le citoyen Branquart. Je tombai au milieu d'une petite réunion d'ouvriers et de conseillers municipaux qui prenaient tranquillement leur café autour d'une grande table ronde, dans une

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En ce moment môme l'initiative privée fonde des Maternilês. Elle établit partout, dans les grandes villes, des crèches et des asiles pour les enfants valides, des dispensaires et des sanatotoriums pour les enfants malades. Un grand effort est tenté, en ce moment même, pour régulariser le service des nourrices et tous les services médicaux dans les campagnes.-

Le lecteur s'interrompit ;

— Un projet de loi ! Si nous nous mettons à compter les projets^ ça, c'est vrai, nous pourrions en dénicher pas mal dans les cartons de la Chambre et du Sénat, et des meilleurs, qui dormiront encore longtemps, si jamais ils voient le jour!... Quant aux secours d'allaitement, il y en a peut-être à Paris, mais dans quelle proportion? C'est ce que nous ne savons pas, et pour la province, c'est encore un rêve. Quant aux maternités, aux crèches, aux asiles, aux dispensaires, aux sanatoriums de l'initiative privée — et dont la présidence est le monopole de M. Jules Simon — nous savons ce qu'en vaut l'aune!

N'y entrent que les protégés des belles dames des comités, qui ont toujours des tas de cousins de leurs femmes de chambre à y caser.

Et quand même tous ces beaux établissements privés donneraient asile à quelques milliers do nécessiteux dans toute la France, en quoi seraient-elles avancées, les centaines de mille ouvrières que le chômage, la maladie ont rendues indigentes momentanément et qui n'auront pas profité de ces belles institutions, faute de place ou de recommandation, ou pour avoir eu l'orgueil de ne pas faire la queue aux guichets et de fuir l'humiliation du certificat d'indigence?

A ROLBAIX. LA MUNICIPALITÉ. 85

Ce que no'us voulons pour le prolétaire, Monsieur Jules Simon, ce ne sont pas les aumônes des belles dames centralisées dans vos mains sacerdotales, ce sont les millions du budget de TEtat et des villes. Ce que nous voulons, c'est le droit à l'assistance égal pour tous.

— C'est ça ! très bien I Il continua :

L'enseignement primaire est obligatoire. II est continué et complété par l'enseignement primaire supérieur et par l'enseignement des adultes. Tous ces enseignements sont gratuits. Des bourses d'étude et de voyage sont attribuées à ceux qui se distinguent dans les examens et les concours. On donne au mérita exceptionnel l'occasion de se manifester ; on donne au mérite qui s'est manifesté l'occasion et le moyen d'arriver à tout.

Il y a des écoles d'arts et métiers de divers degrés, des écoles professionnelles, des écoles d'apprentissage.

— Ah ! nous y voilà ! ça c'est vrai ! L'instruction laïque, gratuite et obligatoire ! C'est la seule vraie réforme que la République ait faite. Et, entre parenthèses, il serait curieux de savoir combien de députés et de sénateurs républicains la regrettent aujourd'hui... Les bourses, très bien! Les écoles d'arts et métiers, les écoles professionnelles, parfait!... pour ceux qui peuvent y aller, et qui ne sont pas forcés, comme c'est le cas de la majorité, d'entrer à l'atelier à douze ans pour gagner au moins leur morceau de pain. Tout ça sert peut-être à faire sortir quelques ouvriers de la cla^sse ouvrière, mais ça n'avance pas les autres.

— D'ailleurs, interrompit un autre que je n'avais pas vu et qui montra tout à coup sa tête

broussailleuse à rextrémité de la table, à quoi ça sert, les écoles d'arts et métiers? A faire des mécaniciens, des chefs d'atelier qui reviennent apporter au patron leur intelligence, leur savoirfaire, leurs inventions ! Moi, je le sais, j'en sors, des écoles d'arts et métiers, est-ce que ça m'empêche de crever de faim avec ma femme et mes cinq gosses? Et si les patrons font des écoles d'apprentissage, comme M. Schneider a l'air de s'en vanter, c'est parce qu'ils ont besoin d'ouvriers intelligents et habiles pour gagner plus d'argent encore ! Ça leur sert à eux, pas à nous! Qu'est-ce qu'ils racontent !

— Bon, continuons, dit le lecteur qui s'animait de plus en plus, tandis que les quinze ouvriers, l'oreille attentive, Tœil ardent, souriaient, tout fiers qu'un des* leurs sût improviser aussi crânement l'éreintement en règle d'un homme aussi considérable que M. Jules Simon!

Il reprit :

L'Efat, prenant l'iat^rct des enfants contre l'ignorance oa l'imprévoyance des familles, ne permet le travail qu'à certaines conditions 'et à un âge déterminé.

Il suit l'enfant et l'ouvrier dans l'atelier. Il prescrit des précautions coutre les accidents du travail. Il règle avec sévérité, peut-être même avec trop de sévérité, la responsabilité civile des patrons. Il veille à l'aération, à l'espace. Il prescrit la visite du médecin, l'organisation et l'entretien d'une pharmacie. 11 interdit aux enfants et aux femmes le travail de nuit et le travail souterrain. Il donne à tous les ouvriers, quels que soient leur âge et leur sexe, un jour de repos hebdomadaire.

— Comment la trouvez-vous, la sollicitude de l'Etat? Elle est l-*en bonne, colle-là! Cette prô-

tection des enfants, est-ce que ça ne se traduit pas tout juste par la liberté de crever de faim, quand le père est mort et que la mère reste là avec cinq ou six gosses, ce qui n'est pas rare I

«La responsabilité des patrons, faut voir comme ça se joue devant le Tribunal ! Quand vous n'acceptez pas l'indemnité dérisoire que le patron vous offre, vous plaidez; bon! mais c'est des histoires à n'en plus finir. Le Tribunal finit par vous donner raison, mais quoi? une jambe ou un bras d'ouvrier ça ne se paie pas cher ! Et alors, si vous voulez utiliser ce qui vous reste de membres, il faut que vous cherchiez bien loin, car les patrons n'aiment pas les récalcitrants. Et c'est toujours la même rengaine, d'une manière ou de l'autre vous avez toujours tort !

— C'est vrai I c'est vrai I cria-t-on tout autour de la table.

— Silence ! Je continue :

Il (l'Etat) veille à r aération et à r espace! (Ici tout le monde se mit à rire, d'un rire amer, et à frapper des coups de poing de gaieté sur la table).

— Je vous défie de respirer une minute dans lespeignages, Monsieur ! Un homme comme vous, qui n'y êtes pas habitué, en crèverait I Allez-y, allez-y voir ! Tâchez donc d'y emmener le père Jules Simon. Et il y a des femmes et des enfants ià-dedans, tout comme dans les mines, d'ailleurs. Vous les lui montrerez. Mon Dieu I peut-on avoir un toupet pareil! Quel toupet 1 Quel toupet!

L'orateur avait rejeté son chapeau en arrière, et il s'éponyeait le front avec ardeur; ses yeux noirs jubilaient d'une joie profonde et naïve, les applaudissements de son auditoire improvisé le (jrisaient; de temps en temps il avalait une gorgée de café, et reprenait de plus belle :

— Citoyens ! Voici une perle :

Il permet les coalitions. 11 n'intervient que pour protéger la liberté de ceux qui refusent de faire grève. Il permet et favorise la création des syndicats. Il a étendu la juridiction des prud'hommes. Il a établi dans le sein des conseils l'égalité entre patrons et ouvriers.

— La liberté des grèves, citoyens, nous avons la liberté des grèves I C'est M. Jules Simon, sénateur, qui nous l'a dit !

Tous répondirent en chœur, la face illuminée de triomphe, comme s'ils étaient heureux de pouvoir répondre par cet argument :

— Et Fourmies ! et Fourmies I

— Ça n'est pas tout, citoyens. Nous avons aussi, paraît-il, la liberté des syndicats ! N'est-ce pas, citoyens, qu'elle est propre, cette liberté-là? On nous renvoie tous, petit à petit, un par un, quand on sait que nous faisons partie d'un syndicat. Ah ! oui, la loi Bovier-Lapierre ! Oui, oui, la Chambre l'a votée ; elle la votera encore autant de fois qu'on voudra... Qu'est-ce que ça peut lui faire à la Chambre ? Les députés voteraient même tout le programme socialiste ! Parbleu ! ça ne les engage à rien ! Est-ce que le papa Sénat n'est pas là pour empêcher les petits

A ROUBAIX. LA MUNICIPALITE 89

agneaux du Palais-Bourbon de faire leurs farces?

On se tordait à chaque apostrophe irrévérencieuse de l'orateur à l'adresse des pouvoirs publics, des patrons, des ministres ou de M. Jules Simon. De temps en temps, de nouvelles « tournées » de consommations faisaient leur apparition sur la table ronde. On s'interrompait une minute, on rallumait les pipes, et alors, arrivait distincteinent aux oreilles le bruit des danses qu'un orchestre criard jouait dans le jardin tout proche.

Depuis longtemps, je n'essayais plus de défendre M. Juleé Simon; au début, je l'avais tenté en vain, et comme je m'apercevais que mes interruptions nuisaient à la marche de l'argumentation, j'avais fini par me taire.

La voix gouailleuse, avec des modulations de raillerie, mais maladroites, le contradicteur recommença la lecture :

L*iniliative privée a crée des cités ouvrières. De tous côtés rÉlat, les communes, les particuliers sont à l'œuvre pour remplacer les anciens taudis par des maisons agréables et commodes. On facilite l'acquisition de ces maisons : il suffit à un jeune ouvrier d'être bon travailleur et économe pour devenir propriétaire. On encourage la participation aux bénéfices, les sociétés coopérative§ de consommation, les sociétés coopératives de production, les économats. Le rêve si longtemps caressé des invalides civils va devenir une réalité. Une loi proposée par M. Constans et déjà prise en considération par un vote de la Chambre crée des retraites civiles pour les ouvriers.

Il s'arrêta :

— Ah ! c'est beau ! c'est beau ! c'est beau !

go ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE

Vraiment peut-on dire des choses pareilles ? Ça vaut-il la peine de répondre à cela ?

— Nonl nonl c'est trop bête I crièrent quelques voix.

— Si, si, répondez, insistai-je.

Alors, mon blond voisin, le docteur-cuisinier, qui avait écouté avec placidité toute la discussion, prit la parole :

— Dites donc, entre nous, si vous étiez embarrassé de capitaux, est-ce que vous ne trouveriez pas que c'est un joli placement, une centaine de maisonnettes avec de bonnes hypothèques dans vos tiroirs? Le voilà le secret des cités ouvrières! La voilà la philanthropie des patrons, qui ont inventé ce joli truc pour avoir tous leurs ouvriers dans la main, pour être sûrs qu'ils ne se mettront pas en grève et qu'ils resteront doux comme des moutons soumis à leurs caprices I

« Et pour ce qui est des anciens taudis, on ne ferait pas mal de se dépêcher de les remplacer par des « maisons agréables et commodes » ! Pendant que vous êtes à Roubaix, monsieur, allez donc faire un tour rue des Longues-Haies... un tout petit tour seulement...

— Oui! oui! rue des Longues-Haies! crièrent les autres. Allez-y !

— Et puis, continua mon voisin, que ditesvous de ce jeune ouvrier qui peut devenir propriétaire avec trente sous par jour de salaire? Que dites-vous aussi du « on encourage les sociétés de coopération, etc. »? Qui ça on? X

Guise, oui! Et où encore? El la Caisse de secours de M. Constans ! Prise en considération par la Chambre ! Avouez qu'il n'est pas fort, votre M. Jules Simon! Il croit donc les ouvriers df bêtes, si bêtes qu'on pourra toujours les payer avec des mots? C'est fini de rire, ohé! les bourgeois ! Venez donc à Roubaix, monsieur Jules Simon, on vous mettra au courant et on vous montrera le pas de géant qu'a fait la classe^ ouvrière depuis que vous avez été jeune.

— Finissons, messieurs, finissons; encore un paragraphe : c'est le plus beau :

Les ouvriers sont électeurs. Ils sont éligibles. Ils ont des représentants choisis par eux, parmi eux, à la Chambre, au Séaat, dans les Conseils municipaux. Je cherche en vain quel est le privilège laissé aux bourgeois. Il est hors de doute que si les bourgeois venaient à découvrir qu'il subsiste un privilège en leur faveur, ils seraient les premiers à en demander la destruction.

— Si VOUS voulez, conclut l'orateur, nous ne gâterons pas la saveur de ce petit morceau par des commentaires inutiles. M. Jules Simon n'est plus, en somme, que le président de beaucoup d'œuvres de bienfaisance, et il serait cruel de l'oublier.

La réunion se leva sur ces mots, au milieu du tumulte des rires, des exclamations et des chaises remuées. La lampe pendue au plafond filait depuis un instant, on proposa de prendre un peu l'air.

Ahuri, j'acquiesçai avec empressement.

A ROUBAIX {suite)

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