‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 3 sur 57 · LETTRE DE MT. JEAN JAURES VII · texte numérisé non relu

LETTRE DE MT. JEAN JAURES VII

(sauf la première période théocratiqoe} fes s€>iiverains nous cachent aujourd'hui le secret de feur action, les ressorfs de leur pouvoir? Les rois, les empereurs, Louis XIV, Frédéric II, Napoléon, nous ont laissé leurs mémoires, les hommes (TEtat, les diplomates, nous ont laissé fes leurs. Nous savona précisément comment on fait ou défait fes Constitutions, comment on vole une province, comment on gagne une bataille. Seuls les grands capitalistes, qui sont les vrais rois, et les vrais généraux de notre temps, s'enveloppent de mystère : nous n'avons ni les Souvenirs de M. Christophle, ni les Mémoires de M. de Rothschild, ni THistoirede nra vie de M. Bleichrœder. Et quand on les interroge, quand vousmême les interrogez, ils répondent par des histoires de berger. « Il y avait une fois un brave homme qui, avec son épargne, avait acheté un petit champ. » Ce sont des capitalistes d^Arcadie ! Au demeurant, cf pour toucl er au fond, la question est pour eux fort mal posée. Une s'agit pas de savoir si des particuliers, tant qu'ils détiendront les moyens de production, pourront faire travailler à leur profit les autres hommes. Cela va de soi. Ayant la propriété, ils ontla force et ils font la loi. Mais ce qu'il faut savoir, c'est si la société humaine se résignera longtemps encore à un mode de propriété qui soumet ainsi la multitude à quelques hommes. Une telle société, devant l'histoire et la conscience, ne peut avoir qu'un titre : c'est d'être nécessaire. Quand les hommes commencent à entrevoir la possibilité

d'une société nouvelle, le titre de la société ancienne est par cela même caduc. Toute sa légitimité lui venait de sa nécessité et elle tombe avec celle-ci.

Ah ! je sais bien : vos interlocuteurs capitalistes affirment qu'un ordre social nouveau est impossible parce qu'il faudrait changer la nature humaine. « 11 y aura toujours des pauvres et des riches », comme on disait il y a quelques siècles : « Il y aura toujours des nobles et des roturiers », comme Aristote disait il y a plus de deux mille ans. « Il est dans la nature humaine qu'il y ait des esclaves. » Et l'on confond ainsi de siècle en siècle, de société en société, de privilège en privilège, la nature humaine avec les formes sociales transitoires qui la déterminent un moment sans la captiver à jamais. Et d'ailleurs, qui ne voit que c'est la nature humaine elle-même qui condamne aujourd'hui le régime capitaliste ? Qui ne voit que l'éternel et universel égoïsme humain se révolte aujourd'hui contre une forme de société qui presque partout lui fait violence ? Oui, l'humanité est capable de dévouement, d'abnégation, de soumission, mais à une condition : c'est que la puissance même devant laquelle elle s'incline lui apparaisse comme irrésistible et supérieure. Or, la puissance du Capital n'apparaît ni comme sacrée, ni comme invincible. Elle n'a pas pour la conscience un caractère divin ou une beauté idéale ; et à mesure que la nation prend conscience d'elle-même, et que les travailleurs s'éveillent et s'organisent, la transforma-

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