LKTTIIE DE M. JEAN JAURÈS IX
tion de la propriété capitaliste en propriété nationale au profit des travailleurs semble possible.
La, société capitaliste n'a donc pas au-dessus d'elle un Dieu qui la légitime et un prêtre qui la consacre; et elle a derrière elle un successeur qui grandit, qui la guette et qui demain la brisera. Comment donc Tuniversel besoin de bienôtre, d'indépendance de vie heureuse, c'est-à-dire comment la nature humaine elle-m^me n'auraitelle pas raison d'un régime qui n'inspire pas la vénération et qui tous les jours inspire moins de crainte? C'est d'un mouvement irrésistible que nous allons tous à la Révolution.
Et on n'y échapperait pas, môme si la société nouvelle devait être la barbarie opprimante et déprimante que semblent imaginer nos contradicteurs. Mais ils s'en font l'idée la plus grossière la plus sommaire et la plus fausse. En même temps qu'elle organisera l'action sociale, elle suscitera et développera les énergies individuelles. Nul ne peut enfermer dans une formule étroite la complexité presque infinie de l'ordre socialiste en préparation. Il aura deux pAles s'équilibrant l'un l'autre : la toute-puissance sociale réalisant la justice, la toute puissance individuelle affirmant la liberté. Et tant pis pour ceux qui ne démêlent pas que le progrès même, que l'histoire même est la conciliation croissante des contraires et même des contradicteurs I
Aussi, quand on se borne à dire que le socialisme abolira la propriété individuelle, la formule est trop pauvre et fausse. Il abolira la propriété
capilalisle, ^ais sous 4'autres îormtes IsL^T&priéU individuelle subsistera, et de ses rapports iniiniment variés à la propriété sociale résultera la société la, plus compliquée, la plus riche et la plus diverse qu'aient connue les hommes. Aujourd'hui même quand on se borne à dire que la société a pour base la propriété individuelle,, on dit un mot qui n'a presque pas de sens et qui ne répond pas à toute la réalité. En fait, eu même temps qu'elle est individuelle, la propriété est familiale puisque le père ne peut en disposer, au moins dans une très large mesure, que pour ses enfaïUs. Elle est encore gouvernementale, puisque l'impôt en prélève incessamment une part. Mais surtout elle est capitaliste, car ce sont les lois générales et impersonnelles du capital, la plus-value, la concurrence qui règlent, bien plus <}ue l'effort personnel et la prévoyance individuelles, la distribution de la propriété, et les individus sont aujourd'hui le point d'attache de la propriété bien plus qu'ils n'en sont les créateurs et les maîtres. Elle les tient et les gouverne bien plus qu'ils ne la gouvernent et la tiennent. Il ne faut donc pas opposer, comme on le fait trop sommairement, propriété indiyiduelle et propriété sociale ; l'ordre socialiste les conciliera par l'infinie diversité de -ses modes juridiques et économiques, et nous allons à la pleine liberté individuelle comme à la pleine juslice sociale.
Comme ils se trompent donc ceux qui croient que nous sommes tentés d'abandonner dans je ne sais quels marchandages ou quelles équivoques
LETTRE DE M. JEAN JAlRES XI
de tactique une part quelconque de notre haut idéal! Nous ne guettons pas des miettes de pouvoir tombées de la table du maître. Nous voulons et nous aurons le pouvoir tout entier pour notre idéal tout entier. Nous n'avons pas besoin d'être des émeutiers en un temps et en un pays où la légalité, même bien maniée, est révolutionnaire, et où le régime parlementaire peut être un formidable engin de dislocation et de rénovation.
Nous nous servons contre la société présente, injuste et barbare, du mécanisme même qu'elle a créé, et c'est dans le vieux clocher, avec la cloche qui a sonné toutes'^les fêtes bourgeoises, que nous sonnerons les temps nouveaux.
Bien à vous,
Jean JAURÈS.