LE PRINCE ALOÏS DE LICHTENSTEIN
Le prince eut un rapide mouvement de surprise et de dénégation :
— Oh! pas du tout ! Il faut bien qu'il y ait des classes dirigeantes! Le journalier qui travaille toute la journée a-t-il le tempç de s'occuper de ses intérêts politiques? Les comprendrait-il bien, d'ailleurs?
Je dis ;
— Les socialistes répondent que, dans l'état actuel, les travailleurs ne sont pas capables, en effet, de faire de bonne politique, et même de bien connaître leurs véritables intérêts ; mais ils assurent que c'est parce que la société est mal arrangée. Supposez réalisé l'idéal collectiviste, par exemple; on peut concevoir alors que l'ouvrier, n'ayant plus que trois ou quatre heures à travailler par jour, arrive très vite à un degré de culture suffisant pour se passer de la direction des riches?
— Nous n'en sommes pas là ! dit le prince en souriant du bout de ses lèvres bleues.
— Certains prétendent que le moment est proche, dis-je.
— t)'autres, et j'en suis, n'y croient pas du tout, riposta-t-il en s'animant un peu et en décroisant les jambes. Car, de même, en définitive, qu'il y a des hommes grands et des hommes petits, des imbéciles et des intelligents, il y aura toujours une échelle sociale. Dans tous les temps, même aux époques les plus civihsées, cette différence a existé, et nous n'avons pas la
prétention, je suppose, de changer la nature éternelle de Thomme ?
Et il ajouta, dans un vague sourire :
— Pour ma part, je ne suis pas disposé da tout à m'appauvrir pour les autres, ce qiii n'avancerait à rien. Et puis ce serait de la charité, cela, et non pas' de la justice... Ma conYiction est que le sort des ouvriers peut être amélioré sans rien détruire des choses établies. Au moyen-âge les artisans étaient heureux, ils gagnaient assez pour vivre largement, ils mangeaient trois fois autant que ceux d'aujourd'hui, ils étaient logés très confortablement, et les rois firent môme des lois pour empêcher le développement du luxe chez la bourgeoisie. A quoi cela tenait-il? C'est que la répartition des produits était alors plus équitable, tout simplement, l'organisation sociale protégeait mieux le travail. Oui, je sais, il y a eu aussi des grèves, des soulèvements, de même qu'aujourd'hui; mais, comme les ouvriers étaient plus puissants, ils obtenaient toujours satisfaction et il fallait compter avec eux. Il s'agit donc, aujourd'hui, de rétablir cet équihbre rompu entre le travail et le salaire, il faut que l'ouvrier retienne davantage de son travail, -^ et, croyez-moi, Monsieur, cela peut se faire sans la révolution radicale proposée par les collectivistes, qui ne sont, en somme, que de purs théoriciens.
— Votre plan de réformes comporte-t-il l'impôt progressif?
— J'en suis tout-à-fait partisan, pour ma part,