LE PRINCE ALOÏS DE LICHTENSTEIN I
car j'espère que les gros capitalistes en seront plus touchés que nous... quoiqu'ils aient des moyens que nous n'avons pas de dissimuler le chiffre exact de leur fortune...
— Êtes-vous aussi pour la suppression des héritages?
Le prince me regarda fixement de son œil froid, mais observant que je n'y mettais pas de malice, d'un ton léger il répondit :
— Supprimer, non ! Pourquoi supprimer les héritages ? Le peuple lui-même n'a-t-il pas intérêt à pouvoir transmettre à ses enfants le fruit de ses économies ? Pourquoi retirer à un brave homme la possibilité de se priver pour rendre à son fils la vie un peu plus facile ? C'est une joie pour lui, c'est souvent son seul bonheur ; pourquoi supprimer cela ? Quelle raison ?
— Oui, dis-je. Mais... si on ne supprimait que les gros !
Il y eut un instant de silence ; visiblement mon interlocuteur réfléchissait. Il se renversa sur son siège, et, les yeux un peu vagues, ses longs doigts secs tapotant les bras du fauteuil, il dit ;
— Pourquoi en vouloir tant aux riches ? Ils sont exposés à tant de séductions, ils ont tant d'occasions, plus ou moins agréables, de dépenser leur argent, qu'on p3ut dire qu'il ne leur appartient pas !!
Je ne pus m'empêchsr de rire :
— Mais c'est vrai ! répéta-t-il, sur un ton indéfinissable.
J'ajoutai :
— Ne pensez-vous pourtant pas qu'il est injuste que l'enfant d'un millionnaire, même inintelligent, entre dans la vie armé si formidablement contre le fils du prolétaire ?
Il répondit en traînant la voix, l'œil allumé d'un pétillement spirituel :
— Quand les millionnaires sont vraiment si bêtes, quand ils n'occupent pas leur cerveau à des questions nobles, élevées, au bout de très peu de générations ils deviennent tout-à-fait crétins, et il y a alors en eux, croyez-moi, une propension mystérieuse qui les pousse à se ruiner... et cela arrive fatalement !
Ce raisonnement était sans réplique : je me levai, le prince m'accompagna avec le sourire sceptique de sa figure gelée.
M. DE HANSEMANN