‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 35 sur 57 · PRESIDENT DE LA BANQUE D ESCOMPTE DE BERLIN · texte numérisé non relu

PRESIDENT DE LA BANQUE D ESCOMPTE DE BERLIN

A Berlin, Sous les Tilleuls^ dans un grand hôtel neuf, bâti en briques rouges, d'une architecture un peu chargée, au haut d'un large escalier à la rampe de marbre rouge, un huissier m'attend et me fait entrer dans un vaste bureau sévère.

Un homme de cinquante à soixante ans, de haute taille et de forte corpulence, à la grosse figure rose garnie d'une barbe en éventail, grisonnante et frisottante, me reçoit. Je commence à exposer le but général de mon voyage en Allemagne, et aussitôt je me félicite d'avoir choisi cette heure : deux heures après-midi, le moment où l'on sort de table à Berlin. Je remarque posé sur le bureau un cigare qui se consume doucement en envoyant jusqu'au fumeur dérangé son lourd encens. Les petits yeux clairs de mon interlocuteur papillotent gaiement, sa figure rose, très rose, doit être chaude au toucher, sa bouche sensuelle et bonne sourit, pleine de bienveillance et de belle humeur. Soucieux de spécialiser mes questions, selon les

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compétences, celle-ci me vient aux lèvres lottj d'abord :

— Croyez-vous le capital indispensable à la 1 vie des sociétés?

Il sourit en haussant un peu les épaules,, e^ que ne puis-je rendre son accent de conviction définitive et froide et profonde, où Tironie se mêle à Tennui de répéter des choses banales :

— Mais certainement, monsieur! mais certainement! A quoi bon discuter cela? D'ailleurs ce que le socialisme menace, ce n'est pas seulement le capital, c'est toute la vie sociale, c'est l'humanité tout entière ! Mais le mouvement est à présent en décroissance. Et puis, nous sommes bien tranquilles ici; la meilleure garantie qu'on ait contre le socialisme, c'est encore, voyez-vous, un gouvernement fort et une armée disciplinée...

— N'y a-t-il pas 1.200.000 électeurs qui votent avec le parti socialiste-démocrate?

— Eh! cela ne prouve rien! Ce sont des gens très différents qui votent avec ces utopistes... Ils sont disséminés par tout le territoire, groupés seulement dans quelques centres industriels, ce

; qui ne les rend pas dangereux. Non, non, tout cela n'est pas sérieux, croyez-moi.

— Pourtant, dis-je, le capital est attaqué, ne faut-il pas qu'il se défende?

— Je vous le répète, sa meilleure défense, c'est un Etat énergique et une armée solide...

— On invoque tout de même des arguments plus abstraits, remarquai-je en riant. Les défenseurs du capital présentent les capitalistes, ou

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plutôt les financiers, comme les agents pacificateurs entre les nations?... Les grandes spéculations sont forcées de prendre leurs éléments dans tous les pays indistinctement, et cette communauté d'intérêts, qui devient internationale, n'aide-t-elle point à la fraternité des peuples? On dit cela, le pensez-vous personnellement?

M. de Hansemann ne répondit pas à cette question peut-être inattendue. Se» yeux fins dans sa bonne figure rose et franche se fermaient à demi sous la fumée du cigare qui brûlait toujours, et vraiment il avait Tair si heureux, si heureux, que je me fis un crime de mon importunité. Je m'endurcis pourtant, et je continuai ;

— On ei^t très socialiste d'Etat en Allemagne ? L'Empereur paraît se piquer au jeu ?...

En clignant encore un peu les yeux et en branlant légèrement sa tête puissante, il répondit, tranquillement ;

— Cela diminue, cela diminue. Il arrivera un moment où, sans doute, on reviendra à la loi contre le socialisme que M. de Bismarck voulait conserver, lui, et que notre Empereur fit supprimer malgré le chancelier... Oui, oui, on y reviendra... Ces gens sont vraiment trop fous. L'Empereur finira bien par le reconnaître et se lassera. Figurez-vous qu'il y a deux ans, au moment des grandes grèves de Westphalie, l'Empereur avait reçu trois délégués des mineurs ; il avait été très aimable, il leur avait fait beaucoup de promesses, mais il leur avait dit ; « Surtout, ne

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soyez pas socialistes ! car vous trouveriez à qui parler ! » Il sut bientôt qu'ils Tétaient déjà tous les trois, ajouta M. de Hansemann en riant, et que la fille de l'un d'eux s'appelait même Lassaiine.,. cela a dû le faire réfléchir.

— On prête à l'Empereur l'idée de monopoliser les mines, les alcools, etc., comme on a déjà monopolisé les chemins de fer allemands ?

— Tout cela est exagéré et n'aura aucune suite, c'est bi^n certain. Je comprends qu'on monopolise les chemins de fer, car, en cas de guerre, il est utile que tous les moyens de traD5ports soient centralisés dans une seule main, — quoiqu'en France cela ne soit même pas indispensable, puisque vous n'avez, je crois, que quatre grandes Compagnies. Mais pour les mines, l'expéHence est faite, celles de l'Etal sont bien plus mal gérées que celles possédées par des Compagnies...

— Ah!

— Oui, dans les mines d'Etat on a fait trop d^ concessions aux ouvriers, sur les salaires, les heures de travail, que sais-je encore 1 et les revenus sont devenus relativement minces, quand ils ne sont pas nuls...

— Vous connaissez les théories marxistes dont s'inspire le parti socialiste allemand ?

— Oui, oui.

— Que dites-vous de la solution proposée par certains collectivistes — les plus conciliants — de supprimer le capital privé et d'indemniser les capitalistes en bons de jouissance qui ne pour-

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ront pas s'augmenter et ne leur serviraient absolument qu'à vivre ? C'est-à-dire que si vous avez, comme on le dit, cent ou deux cents millions de fortune, on vous donnera cent ou deux cents millions de bons dont vous pourrez faire ce que vous voudrez mais qui ne rapporteront pas un pfennig d'intérêt ?

A cette question, M. de Hansemann éclata de rire de bon cœur ; sa débonnaire figure rose s'épanouit comme dans la joie d'une excellente farce, et, en lambeaux de phrases entrecoupés de rire, il dit :

— Oui je sais! des bons de jouissance? c'est très drôle... Notre député Eugène Richter a écrit une brochure très amusante en réponse à toutes ces folies.... Vous ne l'avez pas lue? Je vous la donnerai, vous verrez... Plus de capital ! chacun a son petit carnet de bons avec sa photographie. On paie tout avec cela, son tabac et sa blanchisseuse. On tire au sort les professions et le rang, car tout le monde voudra être sculpteur, musicien, de même qu'inspecteur ou contremaître, n'est-ce pas ? On tire au sort les domiciles, car chacun voudra demeurer dans le château... et les paysans voudront tous venir en ville ; alors, pour ne pas faire de jaloux, on change de résidence tous les trois mois; tous les meuble s étant pareils, inutile de déménager! Le jour de la grande révolution, les gendarmes vont chez tous les habitants et laissent à chacun un lit, une table et une chaise... C'est bien assez... La journée de

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huit heures pour tout le monde! Quand on va demander un médecin après la journée finie, il refuse de se déranger, naturellement..., pourquoi travaillerait-il plus que les autres ? Plus d'impôts 1 plus de militaires 1 plus de gens riches! plus de bourgeois I plus d'équipages 1 plus de domestiques! Chacun va chercher sa portion dans les cuisines de l'Etat ! Chacun 700 grammes de pain et 150 grammes de viande par jour... Le menu sera affiché au coin des rues, pour toute la semaine. On ne boira de la bière que les jours d'anniversaire de Bebel et de Lassalle ! Les théâtres serontgratuits... mais les paysans veulent aussi aller au théâtre! Pourquoi donc pas? Alors tous les dimanches on enverra 10.000 Berlinois à la campagne et 10.000 paysans viendront à la ville. Quand il pleuvra, ce sera charmant! Les Berlinois iront admirer la belle nature et les paysans viendront s'amuser à l'Opéra !

Enfoncé dans son fauteuil, les yeux encore plissés par le rire et les lèvres restées souriantes, M. de Hansemann répétait ;

— C'est bien drôle !

— Quant à l'organisation ouvrière, aux syndicats, aux associations internationales, aux grèves, de quel œil les voyez-vous ? Croyez-vous que les gouvernements aient le droit d'intervenir?

— Je trouve que ces syndicats, ces associations sont un grand danger pour la sécurité du commerce et de l'industrie ;^ on l'a bien vu lors des grèves de Westphalie. Evidemment, le devoir des gouvernements est de les empêcher.

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J'écoutais toutes ces réponses si naturelles, au si redoutable bon sens : et une question très dure me brûlait les lèvres, que j'hésitais depuis longtemps à poser à mon interlocuteur. Timidement, je finis par dire ;

— Je voudrais bien savoir, monsieur le président, si vous croyez qu'il y aura toujours des riches et des pauvres, et comment vous légitimez à vos propres yeux une fortune comme la vôtre, en face de tant d'hommes dans la misère?.,.

M. de Hansemann sourit.

— N'y a-t-il pas toujours eu des pauvres et des riches? fit-il simplement. Quelle folie de croire qu'il peut un jour en être autrement ! Le partage des biens ? Vous savez le mot du Rothschild de Francfort, en i848, au socialiste qui l'apostrophait : « Vous voulez partager ? Soit : il y a tant de millions d'habitants en Allemagne, je suis riche à tant de millions, — voici deux marcks pour votre part ! » Et puis, ajouta M. de Hansemann, la fortune des banquiers, des capitalistes, leur appartient-elle ? N'est-ce pas plutôt la fortune de tout le monde ?

— Justement ! interrompis-je, on prétend que puisqu'elle ne leur appartient pas...

Mais il m'arrêta, et rectifia ;

— Je veux dire que si elle leur appartient en droit, — puisqu'ils l'ont gagnée, — en fait elle ne leur appartient pas, puisqu'ils ne peuvent jouir que selon leur propre et exclusive capacité d'hommes... On n'a qu'un ventre... on ne peut pas manger plus que son ventre...

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— ... Hélas !... fîs-je... Mais vous n'ayez paal peur d'une révolution ? Si elle éclatait, quel feriez-vous, vous et vos capitaux ?...

Le même sourire de confiance heureuse que j'admirais depuis une heure éclata de nouveau dans la figure du grand banquier ;

— Je vous le répète, nous n'avons pas à en\> sagercela chez nous... Une bonne armée, voyezvous...

— Vous pensez quand même, n'est-ce pas, | monsieur le président, qu'il y a quelque chose à faire pour les ouvriers ?

Il se redressa un peu sur son fauteuil, et dit avec un grand accent de conviction bienveillante :

— Oh ! mais sûrement ! sûrement, monsieur !

C'est le devoir, le devoir humain de faire tout le possible pour soulager les ouvriers pauvres... Mais, je crois bien I je crois bien !... On a donc fait déjà en Allemagne quelque chose i^les assurances contre les maladies, la vieillesse, les accidents. Et c'est M. de Bismarck qui a fait cela. Oh ! c'est très bien ! Cp sont des choses comme cela qu'il faut trouver pour détourner les ouvriers du socialisme... Oh I je crois bien! je crois bien, conclut-il en me reconduisant.

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