UNE USINE
J'étais allé en Russie pour voir des personnages dont' je parlerai plus tard, mais avant de quitter le pays j'ai voulu approcher de tout près Touvrier et le paysan russes. On parle tant de la Russie en ce moment, et on connaît si peu de choses, en France, sur nos alliés, que les quelques notes que j'ai rapportées intéresseront peut-être.
Ce qu'il m'importait de savoir surtout, c'était de quelle façon la question sociale se posait làbas — et même si elle existait. Les personnages que j'ai consultés à cet égard répondront à leur tour et leur opinion sera écoutée. Pour moi, après les avoir entendus, je me suis contenté d'observer, de comparer.
A la frontière, j'avais été saisi du spectacle de centaines de femmes et d'enfants en guenilles, allongés sur des paquets de vêtements, des coffres, dans les coins de la gare ; on m'avait dit : « Tous les jours il y en a autant; ce sont des habitants des province» baltiques qui émigrent pour l'Amérique, ils spnt trop malheureux chez eux, on leur a>,^^u'ils trouveraient
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de l'ouvrage et du pain là-bas, et ils y vont... > Les attitudes désolées, les yeux bleus noyés d'une insondable mélancolie, le silence soumis, le calme de ces êtres sordides, je ne les oublierai jamais.
A Pétersbourg, j'avais tout visité, les quartiers populaires, les larges voies interminables du centre, les églises, les jardins de plaisir, les théâtres encore ouverts : partout j'avais retrouvé la même sensation de tristesse profonde, accablante, le même calme, le même ennui formidable des yeux bleus et des figures impassibles; les cochers, les officiers, les généraux, les soldats, les ouvriers des faubourgs, les commerçants, les prêtres m'étaient tous apparus sans le pli d'un sourire dans leurs faces graves et rêveuses...
J'avais pu me promener devant le palais routje de l'Empereur, sans que les sentinelles me fissent m'écarter... mais une vieille femme qui passait derrière moi fut impitoyablement éconduite ; sur les quais de la Neva, un jour de régates, des agents bousculaient les curieux appuyés aux parapets, les curieux qui n'avaient pas dt chapeaux; et chacun obéissait sans l'ombre d'un murmure. Une enfant, la fille d'un concierge, m'avait baisé la main, presque à genoux, pouf une pièce blanche que je lui avais donnée ; j'avais voulu lire les journaux français qu'on laisse passer en Russie — pas tous — et d'énorme^ placards d'encre recouvraient des colonne^ entières du Figaro, du Temps, des Débats : ceS^