‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 37 sur 57 · EN RUSSIE. UNE USINE · texte numérisé non relu

EN RUSSIE. UNE USINE

plaques noires s'appellent du caviar. Dans les villes, je n'avais rencontré ni cafés, ni colonnes E\ambuteau; dans les rues, je n'avais entendu ni un cri, ni un rire, ni même aucune conversation à. denoii-voix.

A l'hôtel où j'étais descendu, on m'avait raconté que, quelque temps avant mon arrivée, la veille de Pâques, la police était venue, dès huit heures du soir, veiller à ce que rien ne fût servi dans la salle du restaurant, car c'était le dernier jour du carême ; le voyageur affamé avait été obligé de se faire monter, en cachette, quelque chose dans sa chambre.

A Moscou, on avait voulu me forcer à me découvrir en entrant dans un bureau de poste ea proie à dix courants d'air ; l'employé m'avait montré, de son doigt respectueux, le portrait du Tsar, en chromo, collé au mur, et il refusait de me Uvrer mes lettres si je ne me découvrais pas. Mais tout cela était loin de suffire pour me donner une idée du peuple russe, et, à côté de Moscou, je visitai une fabrique de coton, l'une des plus importantes, qui occupe plusieurs milliers d'ouvriers, hommes et femmes. Une usine comme toutes les usines ; des centaines de métiers marchant du matin au soir, et du soir au matin, avec un bruit d'enfer, une chaleur accablante dans toutes les salles, de la tristesse sur toutes les figures. On m'avait montré, près de l'usine, les dortoirs des ouvriers : de vastes pièces blanchies à la chaux, avec trois rangées de larges planches inclinées où les couchettes sont

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installées : dans chaque case une paillasse épaisse de dix centimètres et une couverture en étoffe rouge, bleue, verte, ou de toutes les couleurs à la fois; le réfectoire se trouve dans un bâtiment à côté; je vis les ouvriers manger là leur pain noir et leur pâtée de sarrasin, et boire de Teau claire. L'aimable et intelligent ingénieur qui m'accompagnait m'expliquait le moujick tel qu'il le connaissait.

— Le moujick, disait-il, est un grand bébé, un bébé résigné, apathique, foncièrement indifférent à tout, incapable de révolte.

Il leur parlait en les tutoyant tous, ouvriers et contremaîtres, comme les médecins célèbres parlent, dans les hôpitaux, aux convalescents, vous savez, avec ce ton un peu bourru, un peu protecteur et un peu paternel qu'ils ont tous.

— D'ailleurs, ajoutait-il, tout le monde en Russie tutoie les ouvriers, les domestiques, les cochers. Au besoin, on leur donne des bourrades, et vous n'en voyez jamais un protester... (La veille, en effet, un bourgeois avait, devant moi, frappé d'un coup de canne un izvotchik (cocher) qui se mit à pleurer et se contenta d'essuyer ses larmes du revers de sa manche, en évitant un autre coup).

Je demandai à parler un instant au directeurpropriétaire de la fabrique, qui m'accueillit très aimablement. Quand il sut ce qui m'amenait :

— Oh ! monsieur, en Russie, je crois que vous perdrez votre temps ; il n'y a pas de question sociale ici, et il ne peut pas y en avoir ; nos

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