‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 38 sur 57 · EN RUSSIE, UNE USINE · texte numérisé non relu

EN RUSSIE, UNE USINE

ouvriers ignorent le premier mot de ce qui vous inquiète tant en Europe, je veux dire en France et en Allemagne... le socialisme.

— Vous entendez que le peuple russe est très heureux, ou qu'il ne se plaint pas ?

— Je veux dire à la fois que Touvrier ne se plaint pas et qu'il se contente très bien de ce qu'il a. Vous ne pouvez pas avoir une idée en France de ce qu'est l'ouvrier russe ; car il n'y a même presque pas, à proprement parler, d'ouvrier en Russie.

« Chez vous, l'ouvrier est un homme, un citoyen, comme vous dites, qui vit dans les villes, qui est instruit, qui sait lire tout au moins, qui s'occupe de politique, qui vote. Chez nous, l'ouvrier est un paysan qui n'a pas assez, pour vivre et payer ses impôts, de la culture de sa terre, et qui quitte son village, son miry tous les ans, de l'automne au printemps, pour venir travailler dans les usines des villes. Or, ce paysan est un être très doux, très naïf, ignorant comme un enfant, qui ne sait pas lire, qui est à mille lieues d'admettre et de comprendre le suffrage universel. Un être dont le cerveau est nourri seulement de l'idée de Dieu et du Tsar, et qui n'a pas, comme vos ouvriers d'Occident, le besoin de changer, de remuer, de fronder...

« Me comprenez-vous, monsieur? C'est un être primitif, un sauvage, si vous voulez, mais dont les instincts n'ont rien de féroce, dont le sens est droit, l'intelligence ouverte, mais ignorant et placide par dessus tout.

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4C Vous oubliez donc, monsieur, continua-t-il, que nos paysans ne sont affranchis du servage que depuis trente ans? A peine ont-ils eu le temps de s'habituer à la liberté, beaucoup n'en ont même pas la notion exacte ; les vieux surtout, et même la génération qui a été élevée par eux, se refusent encore à comprendre qu'ils sont libres. Comment voulez-vous qu'ils pensent au socialisme ?

— Mais s'ils étaient malheureux pourtant, ils sauraient vite pourquoi !

— Ils ne sont pas très malheureux, et puis ils sont habitués à la sobriété, aux privations... il ne leur faut qu'un peu de votka (eau-de-vie) pour être tout-à-fait contents... Voyez ici, la moyenne de mes tisseurs gagne 4 roubles par semaine (le rouble vaut 2 fr. 60 au cours), les femmes, 2 roubles et demi, et les jeunes ouvriers, jusqu'à vingt ans, 3o kopecks par jour. Eh bien! personne ne se plaint! La vie leur coûte très bon marché; je les ai amenés à s'organiser en « artel », c'est-à-dire en société de consommation; j'ai avancé les fonds suffisants, je leur ai fait construire un réfectoire, ils ont choisi une cuisinière, et ils mangent à frais communs, les hommes pour douze à quatorze kopecks par jour, les femmes pour huit kopecks (le kopeck vaut environ deux centimes et demi); pour cela, ils font deux repas, de la soupe aux choux aigres (stchi), et de la viande le matin; du gruau (kâcha) le soir, et du pain noir à volonté; vous voyez qu'il leur en reste assez! *

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— Ils travaillent combien d'heures pour leurs quatre roubles par semaine ?

— Entré 1 3 et 15 heures par jour. Et personne ne s*en plaint. Notez qu'ils sont logés et éclairés par dessus le marché. Oh ! les conditions ne sont pas mauvaises... L'hiver dernier, des ouvriers sont venus en masse à la porte de l'usine me demander à travailler pour le manger seulement.

— Alors, jamais de grève ?

— Dans la contrée, à Moscou, rarement; ici, jamais. Les grèves sont défendues par la loi, d^ailleurs. Il y est dit en toutes lettres qu'en cas de cessation des travaux ou même en cas de grève des ouvriers dans le but d'obhger les patrons à augmenter les salaires ou à changer les autres conditions des contrats de louage, les meneurs sont condamnés à quatre ou huit mois de prison et les complices, c'est-à-dire les grévistes, à deux ou quatre mois. Il n'y a que les ouvriers qui cèdent à la première injonction de la police qui sont exemptés de toute peine.

« Et heureusement qu'il en est ainsi ! Les grandes usines doivent être menées monarchiquement, si l'on veut qu'elles prospèrent ; si on y faisait entrer le parlementarisme, ce serait fini ; je suis le maître chez moi, je veux rester le maître... Je sais bien qu'il y a eu des abus... II y a même encore des patrons qui dépassent un peu les bornes. Ainsi, dans la plupart des fabriques, les contremaîtres étaient forcés, sous peine de renvoi, d'infliger deux cents

amendes de 5 kopecks par jour; de la sorte, souvent Fouvrier arrivait à la fin du mois sans avoir rien à toucher ; et puis on le forçait à s'approvisionner à la fabrique de tout ce qui lui était nécessaire, et on lui comptait les marchandises plusieurs fois leur valeur... Alors, l'ouvrier quittait l'usine, après six mois de travail, et n'avait pas gagné autre chose qu'une mauvaise nourriture. La femme restée au village, l'attendait pour payer l'impôt et ne comprenait pas qu'il revînt les mains vides... C'était vraiment exorbitant... Tout cela se passait sur une très vaste échelle, des millions et des millions de roubles ont été ainsi gagnés par le fabricant... L'État est enfin intervenu il y a quatre ou cinq ans, et on commence un peu à se modérer. Il y a des inspecteurs de fabrique qui sont chargés de viser les tarifs de marchandises vendues à l'usine, et le produit des amendes ne rentre plus dans la caisse des patrons; il est affecté à des œuvres organisées au profit des ouvriers, c'est un progrès...

— Êtes-vous bien sûr qu'il n'y a pas quelques esprits révolutionnaires mêlés à la masse des ouvriers, et ne croyez-vous pas que, peu à peu, ils finiront par devenir un peu plus exigeants ?...

Mon interlocuteur se mit à rire.

— Ah ! bien oui ! Il s'en est trouvé un ime fois qui se permettait de tenir des discours subversifs; je l'ai naturellement appris tout de suite, je l'ai fait venir et je lui ai dit d'aller se faire pendre ailleurs. Depuis ce temps-là, plus de nou-

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relies des révolutionnaires ! Ah ! oui, un jour, on m'apprend qu'un ouvrier lisait au dortoir à ses camarades des histoires où on se moquait <le Dieu; je me suis fait apporter le Uvre ; c'étaient les Métamorphoses d'Ovide traduites en russe. Ce n'était que de Jupiter qu'il était question... Enfin, dernièrement, une femme m'a raconté tout bas que sûrement une ouvrière de ses voisines était nihiliste ; je lui ai demandé pourquoi elle croyait cela; elle m'a répondu que c'était parce que cette femme portait des pantalons ! C'est tout.

Mon interlocuteur riait, il riait sans éclats, d'ailleurs, et il me faisait penser à un heureux directeur de pensionnat où tout prospère, et qui s'amuserait à raconter des peccadilles d'élèves innocents et bien élevés.

— La journée de huit heures n'a par consé^ quent, aucun adhérent par ici ? lui demandai-je.

Le fabricant rit encore, et répondit :

— Les ouvriers les plus avancés de l'usine, c'est-à-dire les plus intelligents, ce sont les tisseurs et les mécaniciens; quelques-uns d'entre eux, — ils sont rares, — ont appris à lire et achètent en collectivité une petite feuille de chou inoffensive et bon marché. On parlait du i^^Mai, sans doute, dans ce journal, car un jour ils m'ont demandé ingénument si l'usine n'allait pas fêter le \^^ Mai ? Je les fis s'expliquer sur ce qu'ils pensaient du i®' Mai : ils se figuraient... savezvous quoi ?... que c'était une petite fête encouragée par les patrons, où ils étaient dispensés

de travailler, et que je leur donnerais, le joffl venu, de bons pourboires supplémentaires ! Je me suis moqué d'eux, cela a suffi, ils en ont ri avec moi, et jamais je n'ai plus entendu parler de rien...

Je demandai au fabricant s'il m'autorisait à répéter notre conversation. Il me dit vivement :

— Monsieur, si vous faisiez cela, vous m'exposeriez à toutes sortes de choses... Je vous ai parlé très sincèrement, promettèz-moi donc de ne ps me nommer. Nous ne sommes pas en France, ici... »

Je quittai l'usine accompagné de mon obligeant cicérone de tout à l'heure, quand l'heure de la fermeture des ateliers sonna ; je voulus assister à la sortie. Des flots d'ouvriers défilaient devant nous, avec leurs longues barbes, leurs longs cheveux, en nous regardant de leur doux œil craintif; ils étaient habillés d'un paletot informe, recouvrant une longue chemise de calicot rouge passée par dessus le pantalon, tombant jusqu'aux bottes, et serrée à la taille par une ficelle. Je remarquai l'un d'eux qui me parut plus triste encore, plus affaissé que les autres; je priai mon guide de l'arrêter et de le faire parler un peu. Ce qu'il fit.

— Demandez-lui pourquoi il est ici, et depuis quand?

La question fut posée, et sa réponse fut textuellement celle-ci, qu'il nous fit lentement, par morceaux, la casquette aux doigt? :

— Je suis ici depuis sept ans, avec des inter-

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