‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 39 sur 57 · EN RUSSIE. UNE USINE I · texte numérisé non relu

EN RUSSIE. UNE USINE I

valles au printemps et à Tété, où je retourne au village pour ensemencer la terre et faire la moisson... Cette petite mère de terre, notre nourrice, Dieu nous en a privés; toute Tannée, on travaillait jusqu'à la septième sueur, mais elle, la petite mère, ne donnait guère assez, non seulement pour se nourrir, mais aussi pour payer les impôts; d'année en année, cela allait de mal en pis, le petit ménage était peu à peu vendu, jusqu'au jour où mon malheur est arrivé... alors, il a fallu que je vienne à la ville travailler...

— De quel malheur parle-t-il?

Ma question traduite, le paysan-ouvrier hésita, chercha des phrases, rougit et, finalement, baissa la tête en disant :

— On m'a traîné au volostnoïé... (à la mairie du village).

Puis il nous tourna le dos et disparut.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? interrcn geai-je.

— On Ta fustigé, le malheureux, pour non paiement des impôts...

« Comment! vous ne connaissiez pas cette coutume? ajouta mon guide d'un air étonné en voyant mon ébahissement...

EN RUSSIE {suite)

Après des heures et des heures de chemin de fer, et encore des heures de carriole, nous arrivons, mon compagnon et moi, dans le petit village du gouvernement de Toula, où j'ai voulu m'éclairer sur le fonctionnement du mir russe.

Il se produit pour moi ce phénomène assez singulier que j'enquête, en Russie, dans des villes dont il faut que je cache le nom, près de gens à qui je jure de ne pas les nommer, en compagnie d'aimables cicérones que je masque, sur leur demande formelle. J'ai bien eu un moment de révolte quand, là-bas, il m'a fallu faire ces promesses aux gens qui m'aidaient à me renseigner, j'ai longuement discuté pour les convaincre, que je ne répéterai pas les choses qui pourraient les « compromettre », mais ici, en me souvenant de leurs figures soudain pâlies, de leurs regards inquiets et de leur insistance fiévreuse, je n'ai pas le courage de leur manquer de parole ; et, malgré la parfaite innocence de leurs explications, la nature purement documentaire de ces conversations, je tairai non seulement les noms de mes intermédiaires^ mais tous les noms propres.

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