‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 40 sur 57 · EN RUSSIE. UN MIR I · texte numérisé non relu

EN RUSSIE. UN MIR I

J'avais demandé : « Le village, je peux le nommer?... » On m'a répondu : « Ne faites pas cela, monsieur, sur l'honneur ! On ira dans le village, on saura qu'un Français y a passé au mois de mai, en compagnie d'un Russe — on saura mon nom, puisque je suis connu dans le village — et on m'enverra en Sibérie...

— Comment I en Sibérie, pour me promener dans un hameau, interroger pour moi quelques paysans sur leur situation, et me faire expliquer rorganisation'de la commune?

— On croira que je suis socialiste, nihiliste, que sais-je ! On fera immédiatement chez moi des perquisitions, et si on y trouve un livre, quel qu'il soit, défendu par la censure et interdit à la frontière — Madame Bovary est interdite, par exemple, de même que certains volumes de IdL Phi7osophîe positive d'Auguste Comte et toute l'œuvre de Littré — je suis condamné A la prison et désormais surveillé comme dangereux... A partir de ce moment-là ma vie devient un enfer, et il faut que je m'expatrie... Oh! je connais dix, cent exemples... Ne faites pas cela monsieur...

... C'est donc un petit village de cent âmes, dans le gouvernement de Toula, au sud de Moscou. Les isbas sont disséminées, par groupes de cinq ou six, à travers la plaine, il n'y a pas de rues; entre les maisonnettes, ce sont de maigres prés où des poules picorent, parmi des carrioles basses ; quelques enfants jouent silencieu-

iqS enquête sur la question sociale

sèment; le ciel est un peu voilé, le temps de cet après-midi de mai est d'une adorable douceur; de temps à autre des gens tranquilles et lents, comme s'ils venaient de se réveiller, passent et repassent; les hommes en casquettes sales, avec leurs cheveux longs et leurs longues barbes blondes, sont vêtus de peaux usées, trouées, crottées, aux innombrables plis; les femmes, en jupon d'indienne claire, coiffées d'un mouchoir aux couleurs vives, traînent des chaussons de paille épaisse où leurs pieds apparaissent, ou bien vont pieds nus; on entend chanter, tristement, un plain-chant sans rythme, une mélopée désolée, par des voix d'enfants; les voix sortent d'une cahute très basse, recouverte de paquets rectangulaires de terre où l'herbe point. G'est l'atelier du forgeron du village ; un apprenti bat le fer sur l'enclume, un autre souffle, tous deux chantent, lentement, leur étrange chanson; quand nous approchons, ils se taisent. Du kabak (cabaret) sortent deux moujiks ivres, ils gesticulent gravement, en vacillant sûr leurs jambes, ils nous voient et nous font de grands saints qui les courbent en deux; finalement ils s'allongent dans une mare; quelques paysans, qui sont là, sur le pas des portes, fument tranquillement leur pipe, sans même sourire. La plaine s'étend très loin, à l'infini. Pas un cri, pas un appel de voix, je crois que je deviens sourd.

— Il nous faudra coucher ici, me dit mon guide... et il n'y a pas d'auberge... Allons d'à-

EN RUSSIE. — UN MIR jgg

bor,d rendre visite à la femme de mon cocher de Moscou, puisque c'est dans notre programme.

Nous verrons après...

Tout au bout du village, isolée des autres, c'est la misérable chaumière traditionnelle, aux murs faits de troncs d'arbres superposés et à peine équarris. De la mousse emplit les joints, le chaume épais descend en auvent à deux mètres à peine de terre.

Une femme habillée comme les autres est sur le seuil. Mon guide lui dit :

— Zdravstvouî, Petrowna (Bonne santé, fille de Pierre).

La femme répond :

— Zdravstvoui^ batiouchka^ Mikhaïlo loanitch (bonne santé, petit père Michel, fils d'Ivan).

Et nous entrons. C'est une seule pièce basse, au sol en terre battue, qui a exactement l'air d'une écurie. D'un côté, de la paille étendue par terre où un porc se vautre, c'est l'étable. De l'autre, prenant presque toute la place, un énorme cube en argile cuite atteint presque les poudres du plafond ; c'est le poêle classique des romans russes et des décors du Théâtre-Libre. Pas d'autres meubles qu'une petite table de bois et des bancs. Dans un coin, un grand coffre de bois grossièrement sculpté, orné de ferrures. Au-dessus, l'icône slave, la Vierge et l'enfant, dans une gloire de papier plissé et doré. Devant l'image une petite lampe brûle. Au milieu de cette misère et de cette saleté, cette petite flamme

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garde une splendeur. C'est à la fois luticliaut et lamentable. Des poules gloussent sous la table, et les enfants, quatre ou cinq, nou^ regardent de leurs yeux bleus.

— Il n'y a pas de lit, ici ? dis-je à mon guide. Il me désigna le dessus de Timmense poêle, où

je n'avais pas aperçu un vieillard couché. Ace moment, le vieux ayant entendu nos voix penchait la tête, et c'était une étrange apparition, cette figure ravagée de rides profondes aves ses longs cheveux de noyé et sa barbe blanche. Il toussotait péniblement, répétait comme la femme tout à l'heure :

— Zdravstvoui\ Zdravstoouî, batîouchka.

— C'est le père du « grand », dit la femme, il est bien malade, il ne bouge plus de là.

— Et vous, Petrowna, et la famille coi^iment ça va-t-il?

— Nous sommes bien malheureux; nous avions encore une vache qui était là — et elle désignait le tas de paille dans le coin où maintenant le porc sommeillait — nous l'avons vendue, c'est un malheur ; le lait nous rapportait deux ou trois kopecks par jour et cela suffisait pour acheter du pain.

— Et l'homme, toujours à Moscou?

— Ouil il reviendra pour la récolte... Ah ! il a bien fallu I... les enfants avaient faim... et le receveur voulait être payé. C'était difficile, la terre nous rapportait 3o roubles et il y avait 22 roubles d'impôts.

La femme, assise sur le coin du banc, nous

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