‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 41 sur 57 · EN RUSSIE. UN MIR 20I · texte numérisé non relu

EN RUSSIE. UN MIR 20I

répondait lentement, par phrases courtes; elle restait là les bras ballants, et sa figure était toute de résignation. Pas une plainte, pas une amertume, pas un reproche.

— Nous n'en tirerons pas autre chose, me dit mon guide, allons-nous en!

— Demandez-lui pourtant, insistai-je, si le Tsar ne doit pas faire quelque chose pour les malheureux comme elle ?

Il traduisit ma question et la femme répondit, les yeux fixés dans le vide, avec un branlement incrédule de la tête :

— Jusqu'à Dieu c'est haut ; jusqu'au Tsar c'est loin!

Puis après quelques secondes de silence :

— Le Tsar... on le trompe, il ne peut pas s'occuper de nous...

Nous sortîmes.

— Allons voir le starosta (maire du village), je vais vous faire expliquer le mir russe.

Le maire était chez lui, dans une isba bâtie comme les autres, en bois, mais à deux étages et d'un aspect plus riche. Mon guide se fit connaître, me présenta; nous nous assîmes autour du samovar et une longue conversation s'engagea, que je résume ici pour plus de clarté :

Il y a trente ans, tous les paysans russes étaient esclaves ; ils dépendaient absolument du seigneur et propriétaire de la contrée. Quand l'empereur Alexandre II, en 1861, aboht l'esclavage, une partie des terres (ut obligatoirement concédée aux paysans qui, par annuités, et

pendant 4? ans, sont obligés d'en rembourser la valeur. Aujourd'hui donc le mir est la réunion d'une centaine de chefs de familles qui jouissent en commun d'un territoire inaliénable. A part les domaines seigneuriaux, il n'y a pas de propriété individuelle dans les villages; seuls la maison et un demi-hectare de potager appartiennent au paysan, et il peut les transmettre à ses enfants. Quant à la terre communale, elle est partagée également tous les trois ans environ et les lots sont tirés au sort entre les membres du mir : c'est ce qu'on appelle le petit partage.

Tous les dix ou quinze ans a lieu le grand partage, qui est une sorte de remaniement cadastral, pour suivre les fluctuations de la population.

Quand un adulte a vingt ans, il a droit à une portion de terre comme les autres.

Toutes ces opérations sont présidées par le starosta élu par les chefs de famille, qui a en outre la charge de la police et remplit à peu près les fonctions de juge de paix.

L'autorité centrale n'intervient pas dans les affaires intérieures de la commune, qui s'administre elle-même sous l'autorité des élus des paysans. Il faudrait l'adhésion des deux tiers des pères de famille pour décider la dissolution du mîr, pour faire un partage définitif des terres en lots individuels et désormais héréditaires, c'est-à-dire pour transformer la propriété collective en propriété privée. Les habitants du mir sont responsables collectivement vis-à-vis de TEtaL des charges communales, impôts en

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rgent, et en hommes pour le service militaire. les impôts sont très considérables, puisqu'ils oat composés à la fois des contributions dues t rÉtat et des annuités d'amortissement pour e rachat de la terre, car l'État se fait rembourser par les paysans le prix de la terre qu'il avait achetée pour eux aux . seigneurs lors de l'abolition du servage.

Quand mon guide m'eut expliqué cela, je lui fis demander au starosta quels avantages il voyait à cette organisation :

— C'est que le moujik ne peut pas vendre sa terre, répondit-il, et qu'il ne peut pas s'appauvrir, puisqu'il a toujours de quoi travailler lorsqu'il arrive à vingt ans, que ses parents aient été ou non paresseux.

— Pourquoi donc les paysans sont-ils presque tous misérables et forcés d'aller travailler à la ville ?

— C'est que les impôts sont trop lourds et que la terre ne produit pas assez.

Voilà tout ce que put dire le vieux maire du village. Mon compagnon, très renseigné sur ces questions, m'expliqua alors :

— La terre, en effet, ne produit pas assez ; mais cela provient de ce que les vieux moujiks conservateurs ne veulent pas entendre parler de changements dans les systèmes d'assolements, car le paysan n'est pas libre de cultiver ses parcelles à sa guise. Il y a ici ce qu'on appelle les trois champs : une année de blé, une année d'à-

voine, une année de jachères. Il faudrait, pour changer de culture, l'accord de tous les membres de la commune, et i/s ne veulent pas en entendre parler. Ainsi, dans les terres des grands propriétaires on sème déjà de la luzerne et du trèfle entre les deux et la terre ne s'en trouve que mieux. D'un autre côté, les paysans, ne détenant leurs parcelles que deux ou trois ans, ne sont pas intéressés à travailler la terre à fond et à la fumer comme il faudrait ; la terre s'appauvrit, s'épuise, et vous avez là une des causes les plus évidentes et les plus indiscutables de la famine de l'hiver dernier.

« Ce que le brave homme ne vous dit pas non plus, c'est que le moujik est très paresseux, très abruti par l'alcoolisme. Il travaille toujours à contre-cœur. Sa seule joie c'est le votka (eaude-vie). Or, l'Etat n'a aucun intérêt à entraver la consommation de l'eau-de-vie, au contraire ; l'impôt sur l'alcool rapporte trois cents millions de roubles, c'est-à-dire le tiers du budget de l'Etat. Si le moujik s'enivrait moins, que ferait le gouvernement ?

— Et ça n'est pas tout, continua-t-il ; chaque année, les paysans voient leurs lots diminuer. Le territoire du mir reste le même, tandis que la population augmente sans cesse ; ces gens-là sont très prolifiques.

« Résumez vous-même : un système de culture mauvais, une terre épuisée, des bras paresseux, des impôts exorbitants et, avec cela, le champ rapetissé...

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