‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 45 sur 57 · EN RUSSIE. UNE EMEUTE OUVRIERE EN POLOGNE · texte numérisé non relu

EN RUSSIE. UNE EMEUTE OUVRIERE EN POLOGNE

pelle, parcourut en landau immédiatement, la Pétrokowska, la voie principale de Lodz, et s'arrêtant à tous les coins de rue, avertit les habitants, en russe et en polonais, qu'ils aient à ne pas sortir le soir, car, au moindre rassemblement, même de loin, les cosaques tireraient...

La foule jeta des pierres aux soldats. A sept heures et demie, il y avait plus de cent morts dans les rues de Lodz et des centaines de blessés. Au total, y compris les Juifs et ceux qui sont morts dans la quinzaine des suites de leurs blessures, ces trois journées des 4? 5 et 6 mai, se chiffrent par 217 décès.

Persoijine n'a connu ce chiffre à Lodz, je suis le premier à le révéler; la presse elle-même a fait le silence sur ce sinistre drame. J'ai vu cette presse : d'excellents et aimables confrères, mais terrifiés à l'idée de vous renseigner et de parler haut de ces faits publics. La presse de Lodz, il faut que je le raconte, se contenta de noter, quelques jours après l'émeute, que les ouvriers « s'étaient mis en grève ». Et pour ne pas se compromettre, le journal local avait eu soin d'indiquer : « Nous lisons dans le Courrier de Varsovie... » D'ailleurs, comment serait-elle renseignée ? Un reporter était sorti le grand jour, muni d'un message officiel qu'il était chargé de porter; il fut arrêté, jeté dans un cachot; et comme à un certain moment, il passait la tête à travers les barreaux, un cosaque lui avait asséné sur le crâne un formidable coup de nahajka^ fouet de cuir à manche très court, ter-

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miné par des fils de fer, arme favorite et tant crainte des cosaques 1 Le malheureux en fut étourdi et n'essaya pas de se plaindre.

Le samedi, il n'y eut personne dans les rues.

Le lundi, tout rentra dans Tordre, les ouvriers reprirent leur travail sans avoir obtenu aucune concession, et la ville fut quinze jours en état de siège.

Je dédie ces lignes à M. Drumont. Croirat-il que j'exagère ? Que n'était-il avec moi, là-bas, quand, aprè^s le récit qui précède, et que m'avait fait simplement, naïvement, un bon orthodoxe russe, témoin oculaire de toutes les scènes, j'allais à la « Vieille Ville » rendre visite à un vieux juif dont le fils, âgé de vingtcinq ans, avait été tué le 4 niai... Le bonhomme avait encore sur la figure les traces épouvantables des coups qu'il avait reçus en défendant son fils; la peau de la face n'était qu'une ecchymose, un œil était à moitié crevé, les mains étaient encore pleines de déchirures. Il allait sortir quand j'arrivai chez lui. C'était un vieux à barbe blanche, propret, avec un grand air de bonté dans les traits, un de ces vieux qu'on devine caressants pour les petits enfants, à la flamme douce du regard et à l'indulgence des mains tremblantes. Il était vêtu, comme tous les juifs du peuple en Russie, d'une longue redingote noire qui lui battait les talons, et sa tête était couverte d'une haute casquette de drap noir à visière. En nous voyant entrer, mon guide et moi, il s'était arrêté, craintif, la bouche ouverte,

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i yeux interrogateurs et un peu méfiants. Mon ide expliqua en polonais que je venais de Pa- ; et q*ue, de passage à Lodz, je m'intéressais X derniers événements... A ce mot de « Pa- 5 », l'expression de sa physionomie changea ludain, et aussitôt il dit en excellent français ;

— J'aime beaucoup Paris et les Français, .onsieur. J'ai habité Paris deux ans, dans ma îunesse, et je n'oublierai jamais combien les rançais ont grand esprit, et sont bons et aimales pour tout le monde... Ah! je n'aurais jamais û revenir. .•

Peu à peu, sur cette pente, la conversation n arriva aux événements du 4 mai. Quand on en ut là, le vieillard s'arrêta de parler, ses mains e mirent à trembler plus fort, ses yeux se nouillèrent, des larmes coulèrent sur les plaies le ses joues et se perdirent dans sa longue 3arbe d'argent. Puis, avec des sanglots plein la jorge, tout à coup il se mit à dire, en appuyant ses vieux doigts déchirés sur son front, dans un 3este d'infini désespoir.

— Pourquoi, monsieur, pourquoi viennent-ils nous tuer chez nous? Qu'avons-nous fait? Que leur avait fait mon fils?... Parce que nous sommes juifs? Est-ce notre faute si, nous sommes juifs?... Que diraient les chrétiens si on les persécutait ainsi et si on venait tuer chez eux leurs enfants parce qu'ils sont chrétiens?...

— Pourquoi sont-ils venus chez vous? demandai-je.

— Est-ce que je sais, monsieur? J'ni entendu

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du bruit dans la rue, j'ai ouvert pour regarder; je ne comprenais pas ce qui se passait. Ils sont alors entrés une douzaine ici et ils ont commencé à briser les vitres et les meublés ; je me défendais comme je pouvais, quand mon fils, qui était ouvrier ferblantier, est arrivé... Il s'est jeté au devant des hommes qui me battaient, et deux d'entre eux lui ont donné des coups de bâton sur la tête, tant, tant, qu'il est tombé là, tenez, en me regardant... Il est mort tout de suite...

Et le vieux, serrant sa tête dans les mains, ses longs cheveux lui couvrant la figure, le corps secoué de sanglots atroces, de râles plutôt, s'abîma dans son désespoir.

J'étais honteux et navré d'avoir ainsi réveillé la douleur de ce désolant vieillard; j'étais mal à mon aise sur ma chaise et je me reprochais ma fureur d'information... Mais je réfléchis qu'il serait peut-être utile de raconter cela, et c'est alors que je pensai à M. Drumont. Je me rappelai qu'il m'avait dit un jour : « J'aime le Tsarbien sûr 1 puisqu'il est antisémite ! »

Je me levai pourtant, mais le vieux juif, en me voyant debout, essuya vivement ses larmes avec un large mouchoir à carreaux, et dit :

— Asseyez-vous, je vous en prie, monsieur, pardonriez-moi... vous comprenez,, . je ne peux pas m'empêcher... '

Puis après avoir poussé uii gt'and soupir, il reprit :

— Vous vous intéressez donc à ces malheurs, monsieur? Vous avez su, sans doute, qu'il y a

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5U encore beaucoup de juifs tués, ce jour-là et e lendemain, et beaucoup d^autres blessés, on x'a jamais su exactement le nombre, parce qu'on 1. eu soin de bien le cacher, mais moi j'en ai vu plusieurs, oui, oui, plusieurs !

— Combien, à peu près? demandai-je.

— Dans le quartier, au moins quinze; des voisins en ont vu davantage, mais il y en a eu encore d'autres dans la ville ; une femme, une voisine, a été violée et est restée à demi-morte entre ses deux jeunes enfants qui pleuraient; j'étais assez malheureux moi-même, mais je suis pourtant monté chez elle lui porter un peu secours... C'était horrible, monsieur, horrible !

— Comment expliquez-vous tout cela?

Il hocha la tête :

— On ne peut pas expliquer... On leur dit que c'est la faute des juifs s'ils sont malheureux, ils le croient... et puis ils se sentent soutenus, encouragés, vous comprenez?... Il y a beaucoup de fabricants, à Lodz, certainement qu'il y en a beaucoup qui exploitent les ouvriers... mais ils sont aussi bien chrétiens que juifs, ceux qui exploitent... Enfin, dans tous les cas, pourquoi s'en prennent-ils aux juifs pauvres, comme nous, qui avons tant de mal à gagner notre vie, autant de mal qu'eux, allez ! Ainsi, moi, j'ai travaillé jusqu'au dernier jour, tant que j'ai pu; à présent, je suis trop vieux... Mon fils, qui était de faible santé, avait d'abord voulu préparer son droit, en donnant des leçons; mais au moment où il a eu ses diplômes, on a décidé que

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les juifs ne pourraient plus exercer... Alors, désolé d'avoir perdu sa jeunesse à travailler inutilement, mon fils a laissé ses études et s'est mis apprenti ferblantier... Oui, monsieur! pour nous aider à vivre il fallait bien faire quelque chose... Mais il était intelligent, il est vite devenu ouvrier ; il commençait à gagner sa vie...

— Ne dit-on pas qu'il y a trop de juifs à Lodz? demandai-je pour le distraire de ce souvenir qui revenait sans cesse.

— Oui, il y en a beaucoup. Mais où voulezvous qu'ils aillent? On vient de les chasser de partout... On les autorise à demeurer en Pologne, ils y viennent... Il faut pourtant bien qu'ils vivent quelque part... Quand on chassa tous les juifs de Pétersbourg, un juif que j'ai connu était allé trouver Gresser, le chef de police, et lui avait dit : « Vous laissez bien les chiens à Pétersbourg, moi, j'ai huit enfants à nourrir, je gagne àgrand'peine ma vie, laissez-moi, je perds tout si vous me chassez, laissez-moi, je marcherai à quatre pattes, comme les chiens ! — Non, lui répondit Gresser, vous êtes juif, vous êtes moins qu'un chien, faites-vous chrétien 1 » Ah! ajouta-t-il, comme je me levais pour partir, en France vous êtes plus généreux et la France est un pays bien noble et bien grandi

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