‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 46 sur 57 · CONSEILLER MUNICIPAL DE PARIS · texte numérisé non relu

CONSEILLER MUNICIPAL DE PARIS

Le chef du socialisme possibiliste français, qui a la réputation d'être un malin — ce qui Test peu — semble avoir rêvé de faire du ps^rti ouvrier un parti politique qui prendrait la place de Tancien parti ^^adical, et il paraît avqir complètement échoi|é dans sa tentative. Il a mieux réussi dans la circonscription des Epinettes, une besogîie plus modeste ; il e^t, en effet, comité il le dira tout à l'heure lui-même, l'admirable coipmissionnaire de ce quartier.

Avenue de Qichy, 8i, après la fourche, au premier, sur la cour, un petit appî^rtement sombre, encombré de gens, de femmes du peuple surtout, à la tenue résignée et un peu triste, qui donnent à l'antichambre étroite l'aspect des salles d'attente du Mont-de-Piété et des bureaux de placement. On m'introduit dans un bureau-bibliothèque, aux chaises de paille, plem de livres et de journa^ux de statistique en désordre. Des gens sont là aussi qui viennent réclamer près du conseiller municipal ou consulter le médecin.

220 E>\M ETE SIR LA Ql'ESTION SOCIALE

— Venez par là, me dit M. Paul Brousse, t^ me rejoignant, nous serons plus tranquilles.

Ici, en effet, dans ce petit cabinet dont les fauteuils sont de cuir vert, il y a plus d'ordre, les livres sont mieux rangés et de reliure plus confortable. Jeune encore, les cheveux longs et frisés, semés de rares fils d'argent, le front bas, la bouche fine et bien fendue, le docteur Brousse est le Méridional accompli, noir, sec, maigre, gesticulant quand il veut avec aisance.

Il ne s'agit pas, avec lui, des doctrines fondamentales du socialisme que nous développeront Guesde, Bebel, John Burns; c'est l'application des théories qui nous occupe à présent, ce sont les divergences de tactique des frères ennemis du parti révolutionnaire.

Je demande donc à M. Brousse en quoi les théories possibilistes diffèrent des théories marxistes.

— Voilà, dit-il simplement. De même qu'il y a des lois qui dirigent les phénomènes physiques, la lumière, Télectricité, la physiologie, il en existe d'autres, dérivant de la nature même des relations humaines, des /ois de société^ véritables lois organiques, aussi vraies, aussi fatales que les lois physiques. La nécessité, pour vivre, d'une certaine variété et d'une certaine quantité de produits, a créé peu à peu entre les hommes la concurrence. C est à qui produira le meilleur marché, la meilleure qualité, c'est à qui s'enrichira le plus vite aux dépens de l'adversaire. Ceci est encore vrai, à l'heure actuelle, pour la

majorité des produits du commerce et de l'industrie. Mais il arrive un moment où les concurrents, — les plus forts du moins, — au lieu de lutter les uns contre les autres, au lieu d'essayer réciproquement de se dévorer, ce qui, dans tous les cas, diminue les bénéfices de chacun, préfèrent s'entendre pour une action commune ; ils s'associent. Des syndicats se forment, et vous avez les grandes compagnies, les monopoles. Et voilà un service qui se crée ! La variabilité des prix et des offres fait place à un tarif entendu, discuté d'avance. Ce service, ce monopole, — car alors c'en est un — finit par prendre une extension tellement considérable, qu'il arrive un moment où une puissance supérieure, rÉtat, s'en empare, l'administre elle-même, au profit de la collectivité, et, peu à peu, le transforme même en service gratuit. C'est ce qui est advenu, par exemple, pour l'armée: autrefois c'étaient des particuliers qui équipaient des compagnies ; les chefe payaient de leur bourse les hommes qui, eux, se vendaient au plus offrant. Le même phénomène s'est produit depuis peu pour l'instruction ; à l'heure qu il est, l'enseignement privé est presque mort ; c'est également l'histoire des postes ;les chemins de fer, les téléphones, les omnibus, les mines sont à la veille de subir la même loi de transformation fatale.

« Donc, chaque grande branche de l'industrie, du commerce, chaque importante manifestation de l'activité humaine, doit nécessairement passer par ces trois phases : concurrence, syndicats.

monopoles y monopole de P État y ou seruim public. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Ce n'«l pas la question. C'est un fait, c'est une fai sociale. Mais qu'arrive-t il? CTest que les riches, détenant le pouvoir, donnent aux affaires piMques la direction la plus conforme à leurs intérêts; ils avancent ou retardent à leur gré la transformation du monopole privé en mooopole de rÉtat selon qu'ils doivent y gagner ou y perdre ! Et c'est ainsi que les services qui s'organisent le plus vite sont justement ceux qui sont le moifis utiles au peuple 1 Nous avons bien les postes, les téléphones, mais un ouvrier écrit trois lettres par an, et les gros industriels ont, chaque jour, un courrier haut comme ça I Qu'importe aux bourgeois que les boulangeries, les boucheries, les logements soient des services d'^ts^t ? Ils n'j gagneraient rien, au contraire, leurs spéculs^tions ne pourraient qu'y perdre...

€ Vous me demandiez ce que c'est que le possibilisme? Le voilà donc tout entier: arriver le plus tôt possible à l'organisation des serçices publics, dans le sens des besoins in^médiats de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. On y arrivera par l'association, par les syndicats dont l'ouvrier commence à comprendre la nécessité et la force... La Bourse du travail a déjà porté ses fruits... Elle ira plus loin encore- Quel autre moyen? Le programme ordinaire des partis politiques : la conquête des municipaUtés, de la Chambre des députés et, pour finir, du gouvernement... Vous voyejz comme c'est simple.

— Une objection, dis-je : les marxistes imaginent que cette transformation des branches d'industrie libre en services d'État sera l'occasion de gaspillages, de tripotages financiers énormes?

M. Brousse leva les bras au ciel ;

— Pourquoi? Pourquoi? s'éqria-t-il.

Puis, avec un geste qui se résigne ;

— P'ailleurs, qi|e vqulez-vous? ce sera avoir... ce sont des détails à étudier, des précautions h prendre dans le choix des hommes. Mais qu'importe encore une fois, puisque la loi est fatale, quand bien même nous n'existerions pas, quan4 bien même on ne parlerait pas du socialisme, la loi n'en subsisterait pas moins, la transformation se ferait peu à peu, malgré tout, en dehors du concours des hommes. C'est un fait physique, je ne sors pas de làl Toute ma vie j'ai été saisi de cette fatalité des faits sociaux auxquels il faut appUquer les mêmes principes d'analyse que Claude Bernard inventa pour l'étude des diathèses et des phénpmènes physiologiques. Je suis médecin, et je pense que le corps social doit s'étudier d'après les mêmes méthodes que le corps humain. Quand vous connaissez ces lois vous pouvez — mais alors seulement — trouver les remèdes qui lui sont utiles.

— Cqnsidérez-vous l'action du parti possibiliste comme terminée, dans le sens de sa séparation absolue avec les autres partis socialistes?

— Pas du tout ! Pourquoi ? Je ne suis pas le moins du monde partisan de l'union, de la fusion.

de la confusion plutôt des forces socialiste^, vous dirai que les hommes ne sont rien poŒ moi... Quelle que soit la valeur personnelle d* chacun, aussi bien Guesde qu'Allemane, qu« Lafargue... ce sont des unités, des numéros, voilà tout ; ils se figurent être quelque chose de plus, ils ne sont que cela, des numéros, vous dis-je. Il n'y a que les idées en ce qu'elles valent. Or, tous les ouvriers ne se ressemblent pas. Il y a des sentimentaux, des rêveurs, h beaux révolutionnaires qui demandent un fusil el des balles... (le sourire de M. Brousse s'affina, son œil pétilla d'une malice spirituelle) qui veulent de beaux discours, de grands mots, un mot d'ordre surtout... ceux-là, évidemment, M. Brousse n'est pas leur homme ! Mais il y a aussi l'ouvrier tranquille, réfléchi, observateur, qui se rend bien compte que les coups de tête ne servent à rien. C'est très joli de rêver plaies et bosses, de crier aux armes avec les cheveux en désordre, la bouche frémissante, d'aller même se faire tuer... mais tout ça n'avance à rien du tout, il faut bien s'en rendre compte ! Et ils comprennent cela, qu'il faut du temps, une action continue, beaucoup d'entente, l'association ; non, nous autres nous ne désirons pas' une' révolution trop prompte, nous préférons que la transformation se fasse lentement, logiquement. On ne s'improvise pas directeur d'un grand service pubhc du jour au lendemain, parce qu'on a fait un beau discours. Voyez Gambetta, malgré son éloquence... et les gens de la Commune de Paris»..

Je ne veux pas dire de mal de mes amis qui sont morts, et que j'honore hautement, ni mêlne de ceux qui ri! en sont pas morts. Mais enfin, il faut bien le reconnaître, c'était trop rapide... Malgré la bonne volonté, la valeur personnelle, on ne peut pas... Et le peuple, loin d'en profiter^ souffre toujours de ces révolutions mal préparées. Non, je suis partisan de la marche parallèle des différ>ents partis. Certes, l'union peut se faire sur certains points positifs, comme Fhygiène, par exemple, mais en dehors de cela, je suis pour la marche indépendante.

M. Brousse, renversé dans son fauteuil, ses yeux rieurs levés au plafond, continuait :

— Que vôulez-vous ! Nous ne demandons que des choses possibles, nous autres! C'est pour cela que Guesde nous a appelés, avec dédain, des possibilistes. Nous avons accepté ce nom, tout de suite. Pourquoi pas? Il y en a qui rêvent peut-être de très belles choses! Des poètes, des gens dans le bleu, dans la musique ! Ils nous méprisent sans doute beaucoup, nous, les terre-àterre, les esprits grossiers restés dans la science et dans la pratique...

C'était le moment de demander à M. Brousse comment il appréciait les voix qui l'ont élu conseiller municipal des Epinettes. Quel cas fait-il de l'appoint des voix boulangistes qui assurèrent son succès? Les considère-t-il comme des voix possibilistes ou simplement comme des voix de mécontents ?

•^ Qu'est-ce que ça fait, s'exclama-t-il, Tou-

vrier ne s'occupe pas dé cela! II voit quelcf qui s'intéresse à ses affaires, près de qui il trouver des conseils (tous les matins j'ai ceci personnes qui viennent me consulter sliruntis de choses, même sur de petits détails de ménage), quelqu'un qui prend leurs intérêts, défemi leur cause — Ils le choisissent 1 Est-ce que ça n'est pas toujours comme ça? Je vois mon voisin, la concurrence, M. le curé... Eh bien, croyezvous que la religion se maintient à cause de si Trinité, du pigeon, de la sainte Vierge ou k l'agneau? Non, non! Mais à la cure on trouvf un conseil, quelqu'un à qui parler, à qui raconter ses petits ennuis, ses embarras; il y a même tas de femmes qui demandent à' M. le curé jusqu'à des renseignements sur I*élevage de leurs enfants. Il ne faiit pas chercher plus loin le secret de bien des influences. C'est ce (Jui fai aussi la force de Calvignac à Carmeaiix : il était toujours à la disposition des camarades, des ouvriers ; alors ils avaient confiance en lui. H est bien possible que si les gros propriétaires, les gros actionnaires agissaient ainsi avec le peuple, ils n'auraient pas perdu si tôt leur influence, peut-être même auraient-ils pu se faire aimer 1 Car il ne suffît pas de faire au peuple de grandes théories, il n'y a que les faits quiriiD' pressionnent : Fourmies a produit davantage pour Lâfargue que tous les bouquins, toutes les doctrines de Karl Marx et tous les discoiirs de Guesde !

— Que pensez-vous, dis-je à M. Brousse pour

terminer, de l'avenir proche du socialisme? Que prévoyez-vous pour les futures élections?

— Je crois, répondit-il, à une forte minorité socialiste à la Chambre. Cela dépendra beaucoup, il est vrai, des municipalités. La composition des conseils municipaux importe en effet énormément; Faction est plus rapprochée, le contact avec le peuple plus immédiat, c'est le meilleur terrain de préparation qui soit. C'est là que les individus peuvent faire, le plus efficafcement, leur éducation politique et s'apprêter aux rôles qui pourront un jour ou l'autre leur échoir dans la nouvelle organisation sociale. Autrement^ comme je vous le disais tout à l'heure^ — et j'y insiste, — une révolution, même pacifique, sans hommes préparés, serait un cataclysme épouvantable, non seulement pour le progrès social mais aussi, et surtout, pour l'intérêt même du prolétariat.

M. SCHAEFFLÉ

a:<ciem ministre d Autriche

M. Schaefflé est cet ancien ministre du commerce et de l'agriculture à Vienne, qui publia en 1874, après plusieurs autres volumes d'économie politique, la Quintessence du Socia/ism^i un petit ouvrage, traduit par M. Benoît-Malon, qui résume très clairement les théories collectivistes, et dont le succès fut considérable. Dans son avant-propos, M. Benoît-Malon revendique l'adhésion de Schaefflé au Socialisme comme un signe important du progrès des idées vers le collectivisme. Un ministre de la monarchie devenant collectiviste ; il y avait là, en effet, de quoi réjouir les âmes révolutionnaires... Nous allons voir ce qui en est. M. Benoît-Malon sera sans doute bien surpris et bien peiné.

C'est à Stuttgard, dans la capitale du Wurtemberg, que j'ai rencontré M. Schaefflé. C'est ub homme de soixante ans. Très grand, très fort, un Becque plus corpulent ; avec cela très nerveux ; quand il parle, ses lèvres tremblent, tous les muscles de sa figure sont en mouvement;»

s'exprime difficilement en français, mais ses phrases; dures à sortir, sont claires^ précises-

M. SGHAEFFLÉ 229

Quand je le vis, il était encore sous le coup- de la mort de sa fille aînée qui Tavait beaucoup affecté , il me dit cela d'abord, essuya vite quelques larmes et voulut tout de suite entamer la conversation.

— Je ne suis pas socialiste collectiviste du tout ! dit-il. Pas du tout. J'ai écrit, en effet, la Quintessence du Socialisme^ qui est un exposé des doctrines marxistes, mais un exposé seulement. Mon opinion personnelle n'y est pas engagée, et je ne comprends pas pourquoi l'on continue à me prêter des théories qui ne sont pas les miennes ! Au contraire, j'ai publié, il n'y a pas longtemps, un ouvrage : Du non-avenir du socialisme démocratique. Pourquoi les socialistes, qui me prétendent des leurs, ont-ils fait le silence autour de cet ouvrage ? C'est peut-être que j^y ai réfuté, pied à pied, les principes collectivistes?

— Vous croyez donc le collectivisme sans avenir?

— Absolument sans avenir. Je le crois irréalisable, non-seulement dans le présent, mais dans l'avenir le plus éloigné ! Ce qui est tout à fait différent, c'est la question de savoir si certaines choses qui sont aujourd'hui aux mains du capital privé ne passeront pas dans le domaine du droit pubhc ; moins peut-être, d'ailleurs, dans le domaine de l'Etat que dans celui de la commune et des corporations. Mais cela ne se fera que par morceaux, lentement, et sans que l'exploitation par le capital soit jamais complètement abolie I

aSo ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE

Car, d'après ses théories propres, le collectivisme n'apporte pas qu'un changement radical dans l'ordre économique, mais une nouvelle conception de toutes les parties de la vie humaine. 11 veut : l'athéisme à la place de la reUgion, le républicanisme dans l'État, le collectivisme intégral dans la production, l'optimisitie sans frein dans l'éthique, le matérialisme dans la métaphysique, la dislocation de la famille, l'intervention de l'Etat dans l'éducation, l'instruction universelle pour tous : en un mot l'égalité et la liberté absolues ! Quelle chimère !

— Chimère, pourquoi?

— Pour tout! Parce que, si, en effet, il y a des réformes à apporter au régime actuel pour améliorer la situation déplorable d'une grande partie de la classe ouvrière, le socialisme promettant tout et ne pouvant tenir aucune de ses promesses, porte sa ruine dans son principe même... Tenez, prenez par exemple l'organisation de l'État d'après leur rêve. Pour répondre à leur devise d'égalité absolue, il doit être, de la base au 'sommet, purement républicain et démocratique ; point d'autorité, aucune force publique. Mais pour qu'un État, quelle que soit sa base, puisse régulièrement fonctionner, il ne doit pas être un champ d'expérimentation, sujet aux changements et aux crises constantes. Comment faire vivre une organisation quelconque sans coordinatioh, sans subordination de chaque partie à l'ensemble? C'est un dilemme : ou leur gouvernement sera

M. SCHAEFFLÉ 9.3 î

autoritaire, — et alors que devient leur théorie de liberté et d'égalité? — ou l'autorité sera nulle et leur société ne sera pas viable. Je sais bien qu'ils répondent que la domination et l'asservissement seraient impossibles parce que le peuple entier gouvernerait et légiférerait sans intermédiaire, que les comités administratifs seraient composés d'ouvriers n'ayant aucun pouvoir personnel, et que les membres de ces comités ne jouiraient ni d'honneurs particuliers, ni de salaires supérieurs aux autres. Or, remarquez tout d'abord que ce n'est pas le peuple, mais bien une majorité variable qui gouvernerait. Celle-ci pourra, par conséquent, exercer contre des minorités et des individualités son oppression despotique. On ne voit pas en quoi le fait que les membres de ces comités seraient des ouvriers pourra assurer la communauté contre' des abus de pouvoir de la part de ces délégués. « Par contre, on voit très bien que ces gens-là gouverneront en purs « amateurs », qu'ils n'entendront en aucune façon leur métier de gouvernants, et que ce sera un dilettantii^me universel dans le gouternement, dans la législation, dans l'administration. Il saute à l'esprit que cet amas d'incompétences aura la tendance continuelle à opprimer ses adversaires de doctrines, ses adversaires personnels et surtout tous ceux qui, pour le caractère ou le savoir, sortiront du commun. Ces rois en blouse, sans sceptre, sans décoration, sans couronne et même sans cassette, n'en constitueront pas moins la pire

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des tyrannies. Il est d^ailleurs également probable que la démagogie la plus efifrénée se donnerait carrière et que ce seront un petit nombre de gens qui sauront être les plus adroits et flatter les passions les moins estimables de la multitude, qui détiendront la réalité du pouvoir...

— Mais que pensez-vous de l'abolition du capital privé, qui est la base théorique des principes collectivistes, et de la production générale socialisée, dont les revenus seraient répartis équitablement entre tous les travailleurs?

— Voyons, monsieur. Voici le capital privé supprimé comme moyen d'exploitation, voici le sol et les mines devenus propriété commune; tous les instruments de production rentrent en la possession de la communauté, toutes les branches de l'industrie fusionnent et font partie d'une seule exploitation immense où chacun travaille et contribue selon ses forces et aptitudes à l'augmentation de la richesse nationale. Celle-ci est répartie entre tous : chacun touche, dans des dépôts généraux, la valeur totale de son travail... Mais comment peut-on rêver une seule exploitation centralisée quand, à côté de la grande industrie, existe un tel nombre de branches isolées, comme le travail domestique, les produits d'art, etc., qui sont incontrôlables? Et l'agriculture? Cette grande nourrice de l'humanité n'est-elle pas, par sa nature, essentiellement locale ? Ne serait-il pas cruel, et plutôt absurde que juste, de priver la plus nombreuse classe de travail-»

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leurs de la somme énorme de bonheur qui leur est donnée par la possession d'une parcelle de terre bien à eux, qui était à leurs pères et qui sera à leurs enfants? Elle serait bonne cette justice-là !

« Et puis, le mode de répartition des revenus ! D'abord, ils en ont changé plusieurs fois : selon le programme d'Eisenach, l'ouvrier aurait la valeur totale de son travail. Quelle mesure prendre pour évaluer exactement cette valeur? Dans la grande industrie, qui est fondée sur la division des spécialités, où chaque pi^oduit passe par tant de mains, comment étabhr la relation entre le produit final et la part due à l'intelhgence et au travail de chacun? Je sais que le programme de Gotha passe sur ces difficultés en éliminant complètement le principe de la proportionnalité entre le revenu et le travail, il se borne à prendre en considération les besoins de chacun. Alors, c'est la justice sacrifiée à l'esprit d'égalité! Car, que sera cette égalité ? La paresse sanctionnée et récompensée ! Et c'est avec cela qu'ils prétendent enrayer toute possibilité des exploitations et des abus ! Mais c'est le comble de Tabsurdité ! Dans aucun des systèmes de la production connus jusqu'à présent, on n'avait ouvert un champ si vaste aux exploitations de toutes sortes ! 11 est vrai, ça ne sera plus le salaire qui sera exploité, mais ça sera l'ouvrier exploité par son camarade, le plus assidu par le paresseux, le modeste par Pinsolent, le probe par le rusé, le mené par le meneur et le peuple par les démagogues !

Et encore, si on pouvait au moins se bercer de l'espoir que la production générale augmentera, que le nouvel état de choses fera sortir des richesses énormes, demeurées jusqu'ici latentes, au bénéfice et pour le bien-être de tous! Mais c'est plutôt le contraire qu'il faut prévoir, si on ne se laisse pas aveugler par des chimères. Car ça serait vraiment se montrer trop optimiste, que d'admettre dans les masses un si haut développement des vertus sociales que chacun se sentirait poussé, du jour au lendemain, à déployer toute son activité, tout son zèle, dans le seul espoir du bien-être commun ! Le ressort le plus actif de la civilisation, le levier le plus puissant qui guide l'humanité vers la perfection et le progrès a toujours été le noble et fier égoîsme de chacun, l'orgueil de marcher en avant, de se distinguer des autres, et comme but final, l'intérêt de jouir des fruits de ses efforts ! Si vous annulez toute distinction pour des mérites exceptionnels, si Tinte lligence, la capacité, la vertu, le dévouement ne sont pas plus considérés que les défauts contraires, si celui qui rend plus de services à la société n'aura pas droit à un surplus de jouissances matérielles et morales, toute émulation disparaîtra, tout zèle sera éteint, tout effort paralysé et ce sera cette société qui en subira les désastreuses conséquences!

« Il f^mt bien se rendre compte que c'est un non st^ns du fanatisme égalitaire que de prétendre que tout individu doit travailler, jouir, dominer et servir comme tout autre. L'histoire tout

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entière de l'humanité nous montre les hommes de plus en plus inégaux, de plus en plus divers. Elle a héréditairement confirmé en nous l'inégalité. Certes il faut rendre toutes les positions accessibles à ceux qui sont tout particulièrement et également capables de les remplir ! Il faut écar-, ter tous les privilèges exclusifs de domination exploitante. Il ne faut pas que tout le monde ait tout, ou que, plus tard, personne n'ait rien, que tout le monde règne et que personne ne serve ; mais il faut que chacun puisse développer librement ses facultés dans le service de la généralité, directement on indirectement : c'est là la vraie égalité !

— Croyez-vous que la famille, telle qu'elle existe actuellement, soit transformable, et qu'elle ne soit pas un obstacle à l'avènement des théories socialistes?

— Pour ma part, je suis partisan déclaré de la forme actuelle de famille, avec tous ses défauts, mais avec tous ses charmes, même pour une société qui aurait bouleveraé de fond en comble l'ordre économique. Et cela pour bien des raisons. La première est que l'humanité a passé toutes les phases possibles de la vie commune entre les sexes avant d'en arriver à la famille moderne. Après la forme sauvage, où toutes les femmes étaient à tous les hommes, est venue la polygamie qui tient le milieu entre la promiscuité sexuelle et la famille d'aujourd'hui; puis la famille monogame s'est de plus en plus développée, épurée même, en se débar-

rassant des éléments de parenté moins intime pour former le noyau plus solide de Tépoux, de la mère et des enfants. Et voilà qu'on veut nous faire revenir sur nos pas en nous prêchant le communisme des sexes, l'amour libre 1 Et au nom de quoi prône-t-on Thétaîrisme universel? Qu'y a-t-il de plus noble et de plus touchant, de plus normal et de plus sain, que le foyer conjugal avec ses devoirs, ses plaisirs, sa tendresse, son dévouement? Que de mobiles pour l'activité et le progrès, chacun se surpassant pour assurer à la compagne de son choix et à ses enfants l'avenir heureux! En échange de ce paradis perdu, que nous donnera cet hétaïrisme général? Pas même l'égalité des plaisirs charnels, car les individus les plus beaux, les plus forts, les plus coquets et les plus voluptueux, prendront les satisfactions les plus étendues aux dépens des autres 1 Si l'on voulait être conséquent dans le communisme, il faudrait introduire non pas l'amour libre avec choix individuel, mais l'amour à tour de rôle ordonné d'une façon égalitaire... c'est-à-dire le vrai partage des femmes entre les hommes qui désirent, et vice -versa : voilà où serait le véritable communisme !

« Mais ils ne s'arrêtent point à la liberté de Tamour ! Ils veulent aussi rendre égaux entre eux l'homme et la femme ! Pour ella aussi le droit de voter, de gouverner, d'administrer, d'être élue ! Car l'Etat la déchargerait de ses ^evoirs de mère et d'éducatrice ! Et pourquoi?

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Quand on aura privé la femme de son plus ferme appui, quand on aura chassé du cœur des hommes les sentiments les plus nobles et les plus saints, aura-t-on créé l'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme ?

— Comment expliquez-vous, alors, qu'une théorie, si faible au point de vue doctrinal, ait pu devenir un danger?

— C'est simplement grâce aux excès delà production capitaliste. Je n'ai jamais nié que le régime libéral actuel n'abuse trop de la force qui lui est donnée par le capital. C'est justement ces abus et ce pouvoir presque despotique qu'il faut viser et combattre ! Mais qu'on ne touche pas à l'édifice capitaliste, qui a tant contribué à la prospérité et au progrès, et dont la mission civiUsatrice est loin d'être terminée.

« Qu'on facilite à l'opprimé la lutte contre l'arbitraire du patron par la liberté complète de la grève; qu'on crée des assurances contre les accidents, pour la vieillesse et les maladies ; qu'on lutte contre la fataUté du chômage par des associations de secours mutuels; mais surtout, si on veut lutter efficacement contre le parti socialiste-démocrate, qu'on conserve avec soi les paysans, car le paysan est propriétaire et ouvrier à la fois. En dehors des avantages matériaux dont il jouit, le paysan s'attache à la terre, il l'aime pour elle. Le seul mal qui atteigne cette forme de propriété est l'endettement... C'est un mal très dangereux... car une fois le paysan dépossédé de sa terre, il devient un ouvrier

comme un autre, et la proie des socialistes. Il faut empêcher cela... Et c'est si facile! Constituer toutes les petites propriétés de paysans en associations syndicales de provinces, qui jouiront du privilège exclusif du crédit hypothécaire, aTCc la restriction de ne pouvoir accorder de prêt, en cas d'achat comme en cas d'héritage, que jusqu'à concurrence d'une certaine partie de h valeur productive de la terre. Et c'est tout. On aura ainsi formé, pour toujours, une classe de petits propriétaires qui seront la digue la plus solide contre l'envahissement collectiviste ; ce sera l'armée sûre par excellence, les champions inébranlables d'une économie politique véritablement individualiste, partisans éternels de l'autorité de l'État et de l'Eglise. Dès lors le collectivisme deviendra une impossibilité absolue; les recrues les plus dangereuses du socialisme énugreront d'elles-mêmes et deviendront d'excellents producteurs individuels dans les colonies agricoles...

« Et une fois les réformes faites, les changements accomplis, s'il reste des collectivistes, tant mieux ! Une poignée de combattants du parl^ extrême sera la sauvegarde du terrain conquisj et portera toujours en avant le flambeau delà justice et de l'idéal !

M. Malatesta est ce chef célèbre des anarchistes italiens qui, un jour, à la tête de vingt-huit compagnons, s'empara d'un grand nombre de municipalités de la Haute-Italie et les mit en mal d'anarchie.

C'était il y a quelques années ; l'aventure fit du bruit. Les journaux racontèrent, — ce qui était rigoureusement vrai, — que Malatesta et ses fidèles vidèrent les caisses publiques et en distribuèrent l'or aux habitants stupéfaits, que les registres d'impôts furent par eux brûlés en place communale, et que les instruments de travail retenus en gage pour non-paiement des dettes furent répartis entre tous les travailleurs. Très logiques, les anarchistes italiens voulaient montrer au peuple, par ces procédés peu ordinaires, comment ils entendaient le gouvernement des cités : c'était, eh un mot, de la propagande par le fait.

Il me fallait voir cet homme pratique. A côté de Tavis de M. Leroy-Beaulieu, le sien ne peut manquer d'intéresser. Je l'ai rencontré à Londres, où il s'est réfugié après sept années de prison. 11 demeure High-Street, dans Islington, au-des-

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SUS d'un petit taudis qui est un restaurant italien. Sa chambre est une fois plus petite que celle de M. Guesde, et beaucoup plus en désordre encore.

Il a trente-huit ans ; de petite taille, très brun, les traits réguliers, de profd pur ; son œil noir scintille comme de la braise. Il s'exprime parfaitement en français, avec un accent napolitain très piquant. Ses mains sont noires ; si je le note, ce n'est pas pour en rire, c'est parce que lui-même ne s'en cache pas. Sa poignée de main est très franche, d'ailleurs.

Voici la tournure que prit tout de suite l'intéressant entretien qu'il voulut bien m'accorder :

— Les lecteurs du Figaro voudraient bien savoir : qu'est-ce que l'anarchie ?

— Répondez-leur ; c'est la conception d'une société sans gouvernement, basée sur la solidarité consciente et voulue de tous les membres de la société.

— Comment concevez-vous qu'une société puisse vivre sans gouvernement ?

— 11 me serait plutôt difficile de concevoir un gouvernement qui ferait vivre une société !

Aujourd'hui et toujours la société ne vit que par ses forces intrinsèques, et le gouvernement n'a jamais servi qu'à garantir l'exploitation de quelques-uns sur la masse. Prenez tous les faits importants de la vie sociale, et vous verrez que tous s'accomplissent en dehors du gouvernement, et bien souvent en luttant contre les entraves que celui-ci y met. Ce n'est pas un gouver-

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nement qui a- pensé à ensemencer la terre et à pétrir le pain ! La production, le commerce, les sciences, tout marche en dehors du gouvernement, par Faction pure et simple des intéressés. La seule différence entre la société que nous voulons et celle que nous subissons, c'est qu'aujourd'hui il n'y a qu'un petit nombre d'hommes qui puissent s'organiser selon leurs intérêts (et c'est pour garantir le privilège de ceux-là que le gouvernement existe), tandis que nous entendons que tous les hommes aient pleine liberté et les moyens de régler eux-mêmes leurs intérêts. Sous l'ancien régime on prétendait que, sans la tutelle gouvernementale, la production et le commerce seraient impossibles. La bourgeoisie conquit sa liberté et, au lieu de tomber dans le chaos, elle sut organiser, sans le concours du gouvernement, la puissante production capitaliste. Elle organisa, à son avantage particulier^ parce que c'était elle seule et non toute la masse du peuple qui s'était émancipée. C'est-à-dire que quand chacun aura les moyens et la liberté de travailler comme il l'entend, la société servira à l'avantage de tout le monde. Je ne vois pas à quoi pourrait alors servir un gouvernement, puisqu'il n'y aura plus de privilège à défendre. L'anarchie, d'ailleurs, a toujours existé !... De nos jours même, les gouvernants ne font-ils pas ce qu'ils veulent ?

— Non, puisqu'ils ne sont que « les serviteurs du suffrage universel » I

^^ Est-ce sérieuienient que vous croyez au

suffrage universel? s'exclama en riant M. Mabtesla. A part le fait que les conditions économiques et morales du peuple sont telles que le suffrage universel ne peut avoir ni de conscience ni d'indépendance réelles (ce que vous savez parfaitement), à part encore que je ne reconnais pas à la majorité le droit d'opprimer la minorité, le jeu même du parlementarisme ôte toute vérité à la représentation de la volonté populaire et toute valeur au mandat que des élus peuvent recevoir de leurs électeurs. La preuve ? Chaque électeur désigne un député. Si son candidat n'est pas élu. cet électeur n'est pas représenté. Mais l'est-il plus si son candidat est nommé ? Son député sera dans la Chambre, un contre 500. Par conséquent, après avoir vaincu dans la lutte de l'urne, notre brave électeur se trouve encore dans une minorité ridicule. Et alors il arrive ceci ; que ses intérêts à lui-même, en admettant que son député puisse les comprendre et les défendre, seraient réglés par des gens qu'il n'a pas du tout délégués 1 Supposez qu'il s'agisse de régler les intérêts des pêcheurs de Boulognesur-Mer ou ceux des bûcherons des Pyrénées, ce serait toujours une majorité de gens qui n'ont rien à faire avec eux qui devront légiférer sur la question. C'est ainsi qu'il arrive que les intérêts réels ne pouvant pas se faire jour, et la volonté des électeurs n'ayant pas de valeur, le gouvernement se règle selon les intérêts politiques des différentes coteries; c'est là, la seule volonté qui compte...

Mais encore, par quoi voulez-vous rempla-

tr ce gouvernement ?

Mais puisqu'il ne sert à rien, il n'est pas à

împlacer, il est à détruire 1 Démontrez-moi ixelle est la fonction utile qu'il remplit, et je ous répondrai comment nous pensons qu'on viisse y suppléer.

— Par exemple, le maintien de l'ordre et la auvegarde des intérêts particuliers et généaux 1

— Pardon, si je suis en ce moment à défen- Ire l'anarchie, c'est que je considère comme * ;hose acquise les principes fondamentaux du socialisme. Oh 1 certainement, si vous pensez toujours à une société individualiste dans laquelle s'éternisent les luttes et les conflits d'intérêts, vous pouvez, en effet, trouver que le gouvernement est nécessaire. Du moins, ceux qui ont réussi à s'assurer des privilèges conservent la tendance à constituer un pouvoir qui les défendra contre les revendications des autres. Mais nous sommes anarchistes parce que nous voulons justement commencer par mettre à la disposition de tout le monde la richesse sociale. Nous croyons que cela fait, ce sera dans le bon accord entre tous les individus que chacun pourra trouver la plus grande somme de satisfaction possible. Je ne prévois pas que le monde va devenir tout de suite un paradis, et les hommes des anges I II y aura probablement encore pour longtemps des rivalités, des haines et le désir dans quelques-uns de vouloir dépasser les au-

très. Par conséquent : la nécessité de se dcftiidre. Mais je pense qu'une fois mise en coidide la propriété individuelle, qui est la grande czm des injustices et des luttes entre les individus, les conflits qui se produiront ne sauraient jamais être d'une telle importance qu'ils puissent pousser une partie des hommes à renoncer à leur liberté et à se jeter dans les bras d'un goi? vernement qui, comme toujours, sous prétexi« de faire de l'ordre, opprimerait. La défense ^ ciale ne doit pas être une fonction spéciale àh lue aune catégorie de gens qui en font un m' tier; elle doit être l'affaire de tous. Voyons quelles sont les fonctions essentielles du gouvei nement à l'heure qu'il est? L'armée etlap»

lice 1 A part cela, vous ne trouverez pas un seule chose qui ne se fasse ou ne puisse sefaii mieux sans le gouvernement. Et quant à cf deux € institutions-là », je ne crois pas que voi les considériez comme utiles !...

— Comment I l'armée, la police ne sont p des institutions utiles ?

— Utiles à quoi donc ? Si vous entendez qi l'armée sert à mater les mouvements populaire alors, bien; seulement vous comprendrez (f cela nous touche peu. Si c'est pour défendre territoire contre une invasion ennemie, alors vous dirai que je ne vois pas la probabilité qu peuple veuille attaquer un autre peuple du m ment où les rivalités économiques étant suppi mées, il n'y aura plus de marchés à conquérir, de passion de suprématie politique à satisfaii

Mais, même en supposant que des tentatives d'invasion puissent se produire de la part d'une nation où subsisterait encore l'état actuel, le peuple par lui-même saurait se défendre bien mieux que ne pourrait le faire une armée quelle qu'elle soit. D'ailleurs, je n'insiste pas sur cela, puisqu'il y a même des bourgeois qui, au point de vue de la force militaire, trouvent que la nation armée serait bien supérieure à l'armée permanente. Quant à la police, je pourrais rechercher avec vous les causes des crimes pour vous démontrer que ce sont toujours, ou presque toujours, des causes sociales. Détruisez ces causes, vous supprimerez les crimes.

— Et la magistrature ?

— Mais ce n'est qu'une branche de la police ! Le même mépris de la justice, la même habitude de soumettre toutes les considérations supérieures de morale et d'équité à la question du salaire et de la promotion ! La même impuissance à faire quoique ce soit de bien...

— Parfait. Mais comment espérez-vous faire triompher vos théories ?

— Par la révolution violente.

— C'est simple. Mais... bientôt ?

— Le plus tôt possible. On ne la fait pas quand on veut, la révolution. On la fait quand on peut, on en profite quand elle vient. Notre mission, c'est de l'approcher le plus possible par la propagande de nos idées et par l'organisation de nos forces,, ainsi que par l'union du prolétariat et de tous les éléments révolutionnaires.

— Propagande... par le fait?

Je vis que je touchais à un point délicat des opinions de Fanarchiste. Il hésita un^ moment et se mit aussitôt à distinguer :

' — ... Toutes les propagandes! par le fait et par la parole, et par l'écrit 1 Celle par le fait, si le fait, bien entendu, est vraiment choisi pour qu'il y ait vraiment propagande... après tout, c'est encore la plus efficace.

— Oui, mais... approuver-vous Ravachol?

M. Malatesta sourit, un peu contraint.

— Ma foi, répondit-il, c'est une chose trop complexe que vous me demandez là... Ravachol a commis des actes de différentes, natures. H peut y en avoir qui me plaisent... ^

— ... Lesquels?

— ... Et d'autres qui ne me plaisent pas...

— Mais lesquels?

— Aucun ne me satisfait complètement. D'ailleurs, il serait bien extraordinaire qu'une chose conçue et exécutée par quelqu'un puisse satisfaire complètement un autre... Mais, à propos, dites-moi, pourquoi ne me demandez-vous pas ce que je pense d'Atthalin, de Goron et consorts?...

— Dites-le-moi en même temps, j'enregistrerai... Mais il m'importe beaucoup de savoir si^ oui ou non, vous approuvez les bombes de la rue de Clichy et du boulevard Magenta.

— Eh bien, soit, je vous dirai le tout à 1^ fois!... Voici : quant à Atthalin et 0% je pense qu'ils sont de véritables assassins, qui, pour

peu d'argent, font le métier de tourmenter ceux qui tombent sous leurs mains, et de les envoyer au bagne ou à l'échafaud sans même courir les risques d'un assassin vulgaire. Quant aux bombes, certainement je les admets ! Est-ce que les arsenaux de l'Etat ne sont pas pleins de canons, de fusils, de dynamite, panclastite, etc., préparés pour écraser le peuple à la première tentative de révolte ? Et pensez-vous que, contre ces armes-là, on puisse lutter avec de Teau bénite, des discours? Si, maintenant vous me parlez de faits déterminés dans lesquels on s'est servi des bombes d'une manière ou de l'autre, ça c'est une autre affaire... C'est plutôt une question de tactique dans laquelle les réda/cteurs du Figaro ne sont pas compétents ni intéressés.

— Je conclus de vos réticences que vous désapprouvez les bombes de Ravachol et du boulevard Magenta.

— Votre conclusion est un peu hâtive, dit avec un sourire mon interlocuteur. Dans l'affaire de la rue de Clichy, je trouve très bien qu'on ait voulu faire sauter le magistrat, mais je regrette qu'on s'y soit pris, bien involontairement je crois, de façon à le manquer et à blesser des gens qu'on ne visait pas. Quant à celle du boulevard Magenta, oh! pour celle-là, je n'ai aucune réserve à faire. Lhérot et Véry s'étaient faits les complices de la police, c'était acte de bonne guerre que de les faire sauter ! D'ailleurs il rae paraît que vous avez tort d'insister sur ces

2/*8 K^iH ÊTK SI H hX ÇIKSTÎOS SOCIALE

clioses-Ià, ce ne sont que des détails, des pela incidents de la lutte,.. \ ous en verrez bien d'à ires...

— Je prends note.... Encore un mot ; approuvez-vouSy en principe, le vol et l'assassinat exercés sur les capitalistes, par exemple, en h considérant comme des représailles légitimes du pauvre contre le riche?

— Ma foi, ici les principes n'ont rien à faire. Les pauvres sont tellement opprimés par h riches que, s'ils se révoltent et se vengent, et tâchent d'améliorer leur sort par des moyens même féroces, ce n'est rien que de très explicable. C'est aux riches à renoncer à leurs privilèges^ Quant à nous, anarchistes, nous faisons de notre mieux pour amener, au plus tôt, une société dans laquelle il n'y ait plus de souffrants, plus d'oppresseurs, et où l'amour régnera entre les hommes.

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