‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 47 sur 57 · MEMBRE DU PARLEMENT ANGLAIS · texte numérisé non relu

MEMBRE DU PARLEMENT ANGLAIS

C'est un petit homme brun d'environ quarante-cinq ans, à la barbe en pointe très fournie, aux yeux noirs animés d'un feu extraordinaire sous la proéminence de sourcils noirs comme du charbon, touffus comme des broussailles; la figure aux traits réguliers, extrêmement mobile, est un peu grêlée. Il a la voix très claire, fortement timbrée, Félocution est aisée, d'une variété inouïe, pleine d'image et de couleur. Il émaille volontiers d'humour ses dissertations les plus graves ; mais quand il va dire une chose à laquelle il tient beaucoup, ses narines se resserrent, âes yeux vous fixent durement, son bras se tend en avant, sa parole se ralentit, il déclame.

Pai vu le célèbre leader socialiste dans sa petite maison de Battersea, un des faubourgs ouvriers de Londres, et dont il est l'élu à la Chambre des Communes, depuis les élections dernières. John Burns est, à Theure présente, en train de devenir l'homme le plus populaire de l'Angleterre.

Avec les Anglais, il faut peu de préambules; et comme je lui demandais quelle est la situation du parti socialiste en Angleterre :

— Il ne faut pas, me dit-il, juger de la force du parti socialiste anglais d'après le nombre de ses adhérents, il faut plutôt le juger d'après les réformes qu'il demande et que ses adversaires sont forcés d'accepter. Ces adversaires qui se voient débordés par le torrent des revendications, font chaque jour de nouvelles concessions : c'a toujours été la tactique de la classe dirigeante dans notre pays, c'est ainsi qu'elle demeure en apparence la plus forte, et qu'elle a l'air de se maintenir en place...

— Mais, justement, observai-je pour le faire s'expliquer, est-ce que ces réformes concédées par la classe dirigeante n'ont pas pour effet d'empêcher la transformation sociale que vous souhaitez, en entretenant soigneusement la patience de la classe ouvrière, en l'endormant pour ainsi dire ?

— Pas du tout, répondit le leader socialiste, pas du tout I Plus on accorde aux ouvriers, plus ils veulent avoir ! Tenez, je vais vous raconter une petite histoire ; vous m'arrêterez si vous la connaissez...

« Il y avait une fois un cocher russe qui devait partir d'ici pour aller là (John Burns prend une feuille de papier et, avec un crayon, illustre ses explications). Le cocher emmène avec lui, sa femme et ses enfants. C'était rhiver,et il y avait le grands steppes couverts de neige à traverser.

Il y avait beaucoup de loups aussi, dans les steppes, et ils avaient très faim. Les loups se mettent à la poursuite du traîneau (voyez-vous, voilà les loups). Alors le Russe, pour distraire les loups, leur jette son bonnet de fourrure ; les loups s'arrêtent, flairent le bonnet, le déchirent, et continuent leur poursuite ;le Russe effrayé, leur jette encore son manteau, puis ses provisions; ils déchirent le manteau et avalent les provisions; mais ils courent toujours après le traîneau qui glisse sur la neige blanche ; désespéré, le cocher prend un de ses enfants et le livre à la gueule des loups affamés; ils n'en font qu'une bouchée, parce qu'ils étaient nombreux et qu'il y avait longtemps qu'ils n'avaient pas mangé ; la bande des gueules ouvertes, mises en appétit, demande encore, encore; le cocher jette son autre enfant, puis, l'âme très triste, sa femme, espérant que les bêtes seront enfin rassasiées... Mais non, il y a encore lui dans le traîneau..., les loups le voient bien, et continuent leur poursuite... Voyez-vous, il faut qu'il arrive là, le steppe est très grand, très grand, et, quand ses chevaux seront mangés, tout à l'heure, il devra se résigner à rejoindre sa femme et ses enfants dans le ventre des loups... »

Le chef sociahste rayonnait en racontant sa parabole. Les yeux joyeux, la bouche rieuse, il dessinait sur le papier les péripéties de sa « petite histoire », et il dit enfin :

— Comprenez-vous? Le cocher, c'est le capital, e'est la classe possédante; les loups, ce sont

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les socialistes; le long chemin, c'est la roule à progrès, et le bonnet, les provisions, les enÉauis et la femme du russe, qu'il abandonne petit i petit aux loups, ce sont les concessions que le capital fait tous les jours au prolétariat, ks réformes auxquelles il est forcé de consentir sous peine d'être mangé tout de suite. Maîsî aura beau faire, d'ailleurs, tôt ou tard, son toor viendra.

— Mais quand? Bientôt?...

— Oh ! dit-il en riant, nous ne sommes pas si pressés que sur le continent, nous autres Anglais ! Nous nous contentons de voir les choses progresser lentement, mais sûrement. Ouï, on va peu vite, ici; avant de bâtir, il nous faut des assises très larges, très profondes, très solides; alors seulement nous pensons à bâtir dessus. En France, on ne songe qu'à démolir... Et puis on se dépêche de bâtir, tout de suite, pour le plaisir de voir le monument s'élever, et on s'inquiète peu s'il est durable. Nous, nous sommes pour les réformes progressives; tout ce qui est pris est bon à conserver. Pour ma part, j'ai deux yeux dont je me sers : l'un, à terre, aux aguets des choses pratiques, immédiatement réalisables; l'autre, en haut, vers l'idéal. Et mes deux yeux sont aussi occupés l'un que Tautre. Je reconnais que le socialisme a terminé sa carrière purement théorique et que Theure est venue de construire...

— Non de démolir, alors? Et vous n'êtes point partisan d'une Révolution violente?

— Oh! non! je suis tout-à-fait en désaiccord sur ce point avec mes amis du continent, les socialistes de France et d'Allemagne. Toutes les petites réformes que nous demandons et que nous acceptons nous amènent à en exiger d'autres plus importantes : quand j'ai un escalier à monter, je le grimpe marche par marche ; si je veux en monter dix à la fois, je me casse le cou... ce qui n'est pas mon but! C'est très joli de répéter pendant des années : nous allons renverser la bourgeoisie 1 mais ce n'est pas cela qui fait qu'on la renverse !

— Quelles sont donc ces réformes progressives par lesquelles vous espérez aboutir?

John Burns se leva brusquement sans répondre, courut à un casier de sa bibliothèque, prit des papiers, des brochures, et, les mettant devant moi, en les frappant du plat de sa large main velup :

— Vous lirez cela, dit-il sérieux. La différence qu'il y a entre les socialistes anglais et ceux du continent consiste justement en ceci : que, si l'on parle de résultats, nous autres pouvons montrer des preuves palpables... Vous verrez dans ces papiers plusieurs choses. D'abord le témoignage de nos trades-unions (associations libres de travailleurs) ne sont pas des foyers de réaction, comme on le prétendait il y a quelques années en Allemagne et en France. Toujours la même chose 1 On dédaigne chez vous tout ce qui n'a pas l'allure et le ton de la révolution. A présent

on reconnaît, ce qui est la vérité, que le» € trades-unionistes » sont les chevaux qui conduisent le socialisme I Une preuve éclatante^ c'est celleci : Au Congrès de Liverpool, il y a deux ans, 1,500,000 trades-unionistes étaient représentés. Il s'agissait, pour le parti socialiste, de faire voter l'adhésion des trades-unions au programme collectiviste complet. Il y a eu, alors, 58 voix pour nous et 268 contre. Ces 268 voix voulaient que les trades-unions continuassent à rester mi parti indépendant, sans programme socialiste... Attendez I Au Congre» de Glascow, cette année, le nombre des opposants est descendu à 158, et les partisans du programme collectiviste se sont trouvés au nombre de 128, c'est-à-dire à peu près en force égale. Et la prochaine fois, j'en suis sûr, nous aurons la majorité ! N'est-ce donc rien que ce million et demi de travailleurs à la veille d'adhérer, en toute conscience, au socialisme? Voilà ce que c'est que de savoir organiser I conclut en riatit mon interlocuteur.

« Ce n'est pas tout! Nous sommes douze socialistes au Conseil municipal de Londres (county Conseil) sur cent trente-neuf membres. Eh bien! savez-vous ce que nous avons obtenu? Vous verrez cela dans la brochure : on vient de décider que, désormais, tous les travaux de la Cité seraient exécutés directement par la Ville. Plus d'entrepreneurs, plus d'intermédiaires ! Et puis, nous avions déjà pris aux Compagnies 82 milles de lignes de tramways qui sont exploitées par la Ville ; et on vient de voter, par 92 voix contre

21, qu'à l'expiration, très prochaine, des contrats, la Ville prendra tout le réseau! Vous me demandez ce que cela signifie? Je vais vous le dire : D'abord, les bénéfices de l'exploitation qu'empochaient des particuliers qui ne faisaient rien seront employés aux besoins de la Cité; ensuite, — retenez bien ceci, — nous appliquerons pour tous les employés le régime de la journée de huit heures ! Oh ! c'est convenu ! Les tramways continueront à marcher pendant seize heures, oui, mais il y aura deux équipes qui se relaieront. Vous dites que cela coûtera plus cher? Certainement, mais il y aura le double de pauvres gens qui gagneront leur vie, qui ne travailleront que huit heures, — et, si les bénéfices sont moindres, ce que j'accorde, — que nous importe, puisque, auparavant, c'étaient des actionnaires paresseux qui en profitaient!

— Ah I conclut John Burns triomphant, croyezvous que les réformes de détail ne signifient rien? »

Puis se ravisant soudain ;

— Mais nous ne nous arrêterons pas là ! Nous prendrons l'eau aussi, nous laisserons le gaz, parce que c'est une industrie morte, mais nous prendrons Télectricité, qui, elle, est Tavenir I Et puis, ainsi, petit à petit, nous reprendrons tout, tout! Car, je le répète toujours, si nous allons doucement, nous ne nous arrêtons pas; aussitôt une liberté obtenue, nous en demandons une autre... les loups, vous savez, les loups derrière le traîneau!

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— Et la journée de huit heures?

— Ce parlement-ci la votera sûrement pour lei mineurs et les ouvriers d'industries dangereuses. Et quelle arme ce sera dans les mains des socialistes pour démolir le capital, pour compléter l'éducation de l'ouvrier !

— Mais peut-on décréter cette journée de huit heures si la mesure n'est pas internationale?

— Il vaudrait mieux, en effet, que cela deviot international tout de suite. Mais, comme il faut bien qu'il y ait un pays qui commence, je crois que c'est l'Angleterre qui commencera, et j'en suis, à l'avance, très fier... Les autres pays suivront, c'eàt certain. Ce qui explique mon opinion, c'est que chez nous les ouvriers travaillent actuellement déjà moins ; il est plus facile d'arriver à ne travailler que huit heures lorsqu'on ne travaille que neuf heures, comme c'est notre cas^ que lorsqu'il faut sauter tout d'un coup de dix ou même de douze heures à huit, comme c'est fe cas de la France et de TAUemagne. Et puis, il ne faut pas oublier que, depuis six ans, les congrès internationaux ont beaucoup fait avancer ces idées chez nous...

— L'idée de la grève générale a-t-elle fait Je même chemin? La grève générale dont vous menaciez le capital, il n'y a pas longtemps encore, à Hyde-Park...

— Je n'y pense plus... pour le moment...

moins que nous ne demandions bientôt la journée de sept heures ou de six heures, ce qui est pos-

sible et qu'il nous faille cette menace pour arriver à nos fins I...

— La croyez-vous donc possible, vraiment?

— A dire vrai, pas encore I

— Etes-vous pour les grèves en général ?

— J'y suis opposé quand le commerce va mal; ce n'est pas le moment qu'il faut choisir. Au contraire, j'en suis tout à fait partisan dans les moments où les affaires vont bien... Oh! alors, c'est l'heure psychologique ! Tout est permis I II faut profiter I

— Mais croyez-vous vraiment à une transformation prochaine de la forme sociale ? Ne pensezvous pas qu'il y en a encore pour quelques siècles avant que le capital ait désarmé ou que l'ouvrier ait su organiser sa victoire ?

— Il y a plusieurs choses à répondre à cela, dit lentement John Burns. D'abord, quand vous voyez des hommes comme çir Albert RoUit, président de la Chambre de commerce de Londres, demander la monopolisation par la Ville du gaz, des chemins de fer, de l'eau, etc., la Révolution sociale paraît presque faite dans un pays... Car enfin, quand toutes ces grandes exploitations auront été monopolisées, que feront les gens qui en tiraient leurs rentes ? De quoi vivront-ils, les misérables? Leur pauvre argent, ils ne sauront plus ou le mettre, il leur rapportera fatalement de moins en moins, et il est évident qu'ils finiront par Je donner à la communauté, et à entrer dans le collectivisme. D'un autre côté, pour vivre, le capital est obhgé de

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se manger lui-même, — c'est un bien étranje animal! les plus gros mangent les plus petits, sans cesse I toujours I Alors, il deviendra un jour tellement, tellement gros, qu'il en crèvera. D'un autre côté, avec les réformes que nous obtenons et demandons tous les jours, l'ouvrier fait son éducation collectiviste, par degrés. Il se rendra compte, peu à peu, qu'au fur et à mesure des monopolisations de villes, son bien-être s'accroît, sa puissance augmente, son indépendance s'affirme. Mais si vous me demandez quelles chances aurait de durer une révolution immédiate, jf vous réponds : aucune I La révolution aujourd'hui, n'importe où, n'en aurait pas pour huit jours I Tant que vous aurez affaire avec des ignorants et des meurt-de-faim, vous ne pouvez établir rien de durable;^ je vous le dis, ayant huit jours, les traîtres, les ivrognes, les imbéciles, soudoyés par nos ennemis, auraient mis bas la révolution. Ce qu'il faut faire, c'est l'éducatioa du peuple ; plus il prend connaissance de luimême, de sa nature, de son droit, plus sa force morale augmente et plus le grand jour est proche...

— Que pensez-vous des ouvriers du continent? demandai-je à John Burns, en souriant de Tair un peu embarrassé qu'il prenait aux premiers mots de ma question...

Il répondit pourtant :

— Oui, un peu bavards, un peu phraseurs, mais pas pratiques, sans esprit d'organisation... Non I Ils ne savent pas organiser ; c'est là tout leur malheur !

Pour finir, je dis à John Burns :

— N'êtes-vous pas d'avis qu'un ' changement politique doit précéder, en Angleterre comme dans les autres pays monar>chiques, la transformation économique que vous rêvez ?

Il frappa doucement de ses deux larges mains ouvertes sur la table, et dit, en scandant ses phrases :

— Non. Pas du tout. La forme du gouvernement n'a aucun rapport avec le progrès des idées égalitaires. En France, par exemple, vous avez une égalité plutôt théorique que réelle ; en Angleterre, au contraire, on a naturellement la notion de l'égalité. Et il y a chez nous beaucoup moins d'antagonisme qu'en France entre la classe bourgeoise et la classe ouvrière. En France, je sais, on met le cheval politique en avant, ce qui n'empêche pas M. Carnot de dire à un petit garçon habillé en Russe : « J'embrasse la Russie ! » Quelle honte pour un pays républicain et libéral ! Si encore il avait ajouté tout bas : « Mais je voudrais Tétouffer !... » Quelle honte !

— Mais vous-même, êtes-vous républicain?

— Oui.

— Quand espérez-vous être en République ?

— Je ne sais pas ; demandez au prince de Galles, qui croit qu'il ne sera jamais roi d'Angleterre. Il connaît mieux les choses du trône que moi. Demandez-lui.

M. PIERRE LAVROFF

M. Pierre Lavroff est le Chef spirituel et moral des socialistes russes.

Mathématicien, philosophe, sociologue, d'une grande érudition, cet ex-colonel, ex-professeur de mathématiques à l'Académie d'artillerie de Saint-Pétersbourg, avait pris, dès 1 860, une grande influence sur la jeunesse russe et s'était vu forcé de se réfugier à Paris pour échapper à la déportation qui le menaçait à la suite de la publication de ses Lettres historiques^ fameuses en Russie.

Depuis qu'il vit chez nous (1870), il s'est mis ouvertement en opposition avec le régime politique et social de la Russie, et il est devenu un des apôtres du socialisme russe. Respecté, vénéré même de tous les réfugiés slaves, il a toujours eu des allures discrètes, une vraie bonne tenue de procrit, sans défaillance ni fla-fla. De plus il est connu dans le monde savant par un important ouvrage, VEssai sur l'Histoire de la Pensée Humaine,

A ma prière, il voulut bien m'écrire la lettre que voici, en réponse à une série de questions que je lui avais posées :

« Monsieur, « Vous avez bien voulu me poser quelques

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questions sur les affaires intérieures russes. Pour y répondre avec preuves à Tappui un volume ne suffirait pas, ce qui ne ferait pas votre affaire et ce qui me serait impossible. Je me contenterai donc de quelques brèves indications sans essayer d'exposer les différentes phases de ce problème fort compliqué ou de tracer un tableau tant soi peu complet de la lutte qui se poursuit dans mon pays. Pour abréger je traiterai vos questions dans un autre ordre que celui dans lequel vous les avez posées, d'autant plus que quelques-unes font, selon moi, double emploi, et quant à quelques autres questions je suis forcé de me borner à des réponses très succinctes.

I. Tel est le cas pour votre première question. « Est-ce que je crois une révolution en Russie fatale et indispensable ?» — J'admets que tout ce qui est arrivé dans l'histoire devait arriver fatalement mais je suis bien sceptique en ce qui touche les prédictions de l'avenir. La chute de Tabsolutisme me parait devoir arriver « fatalement » en Russie, par ce que tous les pays civilisés se sont débarrassés de cette forme archaïque du gouvernement et je laisse à ceux de mes compatriotes, qui se posent en défenseurs de l'absolutisme en Russie, l'obligation peu agréable de prouver que leur patrie et la mienne reste et doit rester en dehors de la marche de la civilisation actuelle. Je crois la disparition de l'absolutisme « indispensable en Russie afin que mes compatriotes ne perdent pas tout sentiment de dignité personnelle, toute pos-

sibilité de progrès intellectuel et social, car cette dignité et ce progrès deviennent à Ja longue, pour l'individu et pour le groupe, irréconciliables avec un régime absolutiste (J'aurais pu citer une longue liste d'ouvrages à l'appui de cette opinion, même parmi ceux qui se vendent couramment chez les libraires de Pétersbourg et de Moscou).

2. Vous dites: « Le moujik n'en a-t-il pas pour des siècles encore avant de changer le fond de ses idées ? Dieu et le tzar — n'est-ce pas là toute sa morale et toute sa conception de la vie sociale? »

« En premier lieu la classe des agriculteurs est partout la plus arriérée en fait d'idées par suite de son genre de vie. Les socialistes d'Allemagne et de France trouvent dans les campagnes le plus de difficultés pour l'expansion de leurs idées qui font de si grands progrès dans les grandes villes et dans les districts industriels. Mais la possibilité de grands soulèvements des paysans contre un régime trop dur est prouvée par l'histoire de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre à des époques où l'ouvrier des usines ne formait pas encore le principal contingent des armées révolutionnaires. En Russie les grandes révoltes des paysans ont eu lieu plus récemment. Aussi ne saurait-on dire que le paysan russe ne peut se soulever contre le régime actuel, à la condition que l'initiative de ce mouvement vint d'un parti révolutionnaire bien organisé dans les villes. Il y aurait beaucoup à dire sur le cliché de

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« Dieu et le tzar » comme croyance innée du paysan russe. Ceux qui connaissent bien la poésie des légendes populaires russes, surtout lé rôle méprisable que joue dans nos bylinas (i) Saint Wladimir, ancêtre vrai ou supposé de presque toutes nos familles princières et dynasties régnantes — Saint Wladimir « égal aux apôtres » — peuvent à cet égard se permettre un scepticisme suffisamment fondé. Le paysan russe n'est ni plus ni moins révolutionnaire que tel autre paysan de n'importe quel pays. Mais il a soif de la terre ; il est écrasé d'impôts. L'absolutisme russe ne peut pas alléger ce fardeau pesant sur les classes rurales. Le paysan sera pour ceux qui sauront alléger ce fardeau et qui lui donneront la terre dont il a besoin. Donc... (je vous laisse tirer vous-même les conséquences). 3. « Le tzar peut-il compter sur le loyalisme de l'armée en cas de révolution ? »

« Je refuse d'entrer dans des détails, d'abord par la raison que, n'ayant pas la possibilité d'observer directement les modifications de Tesprit public en Russie depuis un quart de siècle, je ne saurai appuyer mon opinion sur autre chose que sur des données fragmentaires. De plus, cette opinion, telle que je la possède, ne saurait être l'objet d'une communication à un journal. Je peux dire seulement en toute conscience que si le gouvernement d'Alexandre III continue dans toutes les branches de sa pohtique intérieure la

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