FIN
Voir page aS.
Après la publication dans le Figaro de la conversation de M. Eugène Schneider, M. le comte de Mun, qui s'y trouvait visé, nous a communiqué la lettre suivante qu'il adressait au directeur du Creuzot, député de Saône -et -Loire :
Voré, le 8 août 1892.
Mon cher collègue»
Le Figaro du 6 août publie, sous le titre : « la Question sociale », un eatretien de M. Jules Huret avec vous, dans lequel Tauieur vous attribue, à mon sujet, des appréciations qui m*ont vivement surpris. 11 est arrivé souvent que mes opiuioas sur les questions sociales ont été dénaturées dans la presse, saus que j*aie cru nécessaire de protester ; mais Fautoritê de votre nom est trop grande, la place que vous occupez dans Tiadustrie et dans le Parlement est trop considérable, pour que je ne vous demande pas la permission de vous répondre quelques mots.
M. Jules Huret cite, de vous, les paroles suivantes :
€ M. de Mun, qui est un de mes amis, vout aussi supprimer les patrons. Je lui ai dit un jour : je n'entends pas être supprimé ; je me défendrai, soyez-en sûr. »
Je n'ai pas le souvenir de la conversation à laquelle ces paroles font allusion; mais elles me prêtent certainement une pensée qui n*est pas la mienne. Sans doute, j'ai plus
d'une fois constaté, en la déplorant, la transformation économique qui tend, de plus en plus, à changer les conditions du patronat, en substituant la société de capitaux formée d*hommes le plus souvent inconnus des ouvriers, vivant loin d*eux et dénués de compétence professionnelle, au patron, homme du métier, mêlé effectivement à la vie des travailleurs : je sais à merveille que ce n'est pas le cas du CSreuzot, mais nul ne peut nier que ce ne soit celui d'un nombre, de plus en plus grand, d'établissements industriels ; c'est un fait social dont la responsabilité n'incombe à personne en particvQier, mais qui a pour effet de modifier profondément les rapports des ouvriers avec ceux qui les emploient : j'ai, souvent, fait ressortir cet état de choses, ainsi que la nécessité, qui en découle, de réformer, sur beaucoup de points, la législation du travail, et j'ai cherché, en même temps, à montrer, dans l'organisation corporative, le moyen, non seulement de dénouer pacifiquement les conflits qui naissent du choc des intérêts, mais d'offinr une garantie efficace aux droits de chacun, et de donner satisfaction aux légitimes aspirations des travailleurs vers une certaine propriété collective : c'est pourquoi, j'ai toujours appuyé, quand je ne les ai pas proposées moi-même, toutes les mesures qui tendent à préparer cette organisation, en favorisant la constitution et le développement des associations ouvrières. De tout cela, je n'ai rien à retirer. Mais je n'ai jamais demandé, ni indiqué comme une solution sociale, la suppression des patrons.
Voulez-vous me permettre d'agouter que je crois, au contraire, en soutenant ces idées, opposer la seule barrière sérieuse au socialisme révolutionnaire qui les menace, et qu'à mon avis, si, comme vous le dites, ils veulent se défendre, ils le feront plus utilement en secondant des refermes aussi justes qu'inévitables, qu'en essayant de les retarder par de vaines résistances ?
M. Jules Huret cite, encore, un peu plus loin, ces autres paroles de vous :
« C'est très amusant de voir M. de Mun qui se dit catholique, et qui obéit au Pape quand il s'agit de devenir ré-
publicain, se mettre en dehors des prescriptions pontificales pour devenir socialiste. »
Je me dis, en effet, catholique, mon cher collègue, et je le suis. Mais je ne me suis jamais dit socialiste : j'ai toujours repoussé cette qualification et je l'ai fait, en particulier, d'une manière très catégorique, à la tribune, dans la séance du 8 décembre 1891, en réponse à M. Lafargue, dans les termes que voici :
« Je ne me suis jamais qualifié de socialiste ; je ne me qualifierai jamais ainsi, parce que cetle formule répond à tout un ordre d'idées absolument différent du mien, en particulier sur deux points principaux : le point de départ, qui est entièrement opposé aux doctrines religieuses que je professe, et le point d'arrivée, c'est-à-dire la conception collectiviste que je réprouve parce que je ne la crois ni juste, ni pratique. »
Je crois ainsi avoir donné, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, le témoignage de mon entière obéissance aux enseigneiïmnts et à la direction du Saint- Siège ; et j'ai, d'ailleurs, la conscience de ne m'être mis en dehors des prescriptions pontificales dans aucune des opinions que j'ai soutenues sur les questions sociales : bien au contraire, j'ai la joie très profonde d'en avoir trouvé la pleine et entière justification dans l'Encyclique sur la condition des ouvriers.
M. Jules Huret rapporte que vous lui avez répondu, lorsqu'il vous demandait « ce qu'il était bon de faire, étant donnée la situation présente » :
« L'Encyclique ! lisez l'Encyclique! c'est tout à fait cela. »
Je me réjouis, mon cher collègue, et j'ose vous féliciter de cette déclaration. Il n'y a donc plus de désaccord entre nous, ni sur l'intervention des pouvoh^s publics dans les questions ouvrières, ni sur la réglementation des heures du travail, ni sur l'interdiction du travail de nuit, ni sur le juste salaire, ni sur l'organisation des corps professionnels, car l'Encyclique prévoit et approuve tout cela.
En terminant cette lettre, je veux, mon cher collègue.
368 ENQUÊTE sua LA QUESTION SOCIALE
invoquer le titre d'ami que vous avez bien voulu me donner dans votre conversation avec M. Huret. Cette amitié, qui m'honore, me pardonnera, j'en suis sûr, de rendre publiques, coname l'a été votre entretien, des rectifications dont vous comprendrez l'importance et qui n'altèrent en rien les sentiments affectueux de Votre bien cordialement dévoué,