‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 6 sur 57 · LETTRE DE M. PAUL OESCIÎANEL XV · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. PAUL OESCIÎANEL XV

salon, — et isolé intellectuellement de ses voisins comme par des cloisons étanches.

Peut-être Tessor de la production et de la civilisation même est-il à ce prix: la spécialisation du travail est à la fois un effet et une condition du progrès. Mais c'est à vous, écrivains désintéressés, et c'est à nous, législateurs, d'essayer de nous élever au-dessus de ces cadres étroits, et de faire la synthèse des idées, afin de concilier les intérêts et de prévenir les conflits.

Permettez-moi donc d'espérer que vous ne vous en tiendrez pas là, ef que vous poursuivrez votre enquête.

Ne serait-il pas utile, par exemple, au moment où la question des retraites ouvrières a été posée chez nous par des hommes de tous les partis, d'interroger, sur la loi allemande de i889, qui a établi ^assurance obligatoire pour l'invalidité et la vieillesse, les inspirateurs mêmes de cette législation, M. de Bismarck ou un de ses collaborateurs, et d'apprendre, de la bouche des patrons et des ouvriers d'Outre-Rhin, les causes multiples de son insuccès et de son impopularité?

De même, n'y aurait-il pas intérêt à consulter les hommes d'Etat suisses sur les essais de législation industrielle internationale qu'ils ont tentés à diverses reprises, sur ces projets qui tendent à organiser une entente dans l'ordre des questions de travail, comme il y a déjà, dans l'ordre politique, un droit des gens, et, en matière d'échange, des traités de commerce?

Et pcrmdttez-moi d'espérer aussi que, après

avoir fait parler les autres, vous parlerez à votre tour, pour votre compte?

J'imagine que vos conclusions ne seront pas très éloignées des nôtres, et que vous viendrez grossir les rangs, toujours plus nombreux, de ceux qui n'admettent ni les exagérations du socialisme, ni celles de l'économie politique classique, et qui ont établi très fermement leur plan de travail et d'étude dans une région intermédiaire entre ces deux pôles.

Certes, nous sommes pénétrés d'une reconnaissance profonde envers les hommes tels que Dupont de Nemours, Gournay, Turgot surtout, qui ont conquis à la France la liberté du travail. Mais personne ne peut contester que l'économie politique, tournée d'abord contre les abus du système corporatif et de la monarchie absolue, ait été tournée en même Cemps contre le principe même d'association et contre l'action de l'Etat. Les économistes, après avoir été engagés au premier rang dans la lutte contre l'ancien régime, l'ont été ensuite, au cours de ce siècle, dans la bataille contre le socialisme : c'est leur honneur ; mais c'est aussi ce qui explique ce qu'il y a de systématique et d'excessif dans leurs doctrines. La réaction se produit peu à peu ; elle ne pouvait pas ne pas se produire : une conciliation s'opère par la force des choses entre les idées opposées ; le pendule, après avoir oscillé violemment d'un pôle à l'autre pendant un siècle, tend à se rapprocher du milieu.

On ne peut contester non plus que les écono-»

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mîsteS) surtout ceux de. l'Ecole anglaise, aient fourni aux socialistes leurs armes. Toute l'œuvre de Marx est un dérivé des erreurs de Ricardo, de Malthus et de Stuart Mill ; tout le système de socialisme agraire de Henry George est issu de la fausse théorie de la rente du sol, de Ricardo. Le socialisme repose sur les parties caduques de l'économie politique. Et c'est pour cela, parce qu'ils sont partis des mêmes notions erronées — sur la valeur, le capital, la rente, le salaire, la population, — que Péconomie politique classique d'une part et le socialisme de l'autre, sont également impuissants à résoudre la question sociale.

A nos yeux, ceux qui attendent tout de l'intérêt privé, comme ceux qui s'en remettent en tout à Taction publique, n'ont qu'une vue incomplète des phénomènes sociaux. Nous ne sommes ni avec .ceux qui écrasent l'individu sous le joug collectiviste, ni avec ceux qui prennent un minimum de gouvernement pour la liberté.

Quelle est, en effet, dans les doctrines des économistes classiques, l'idée juste, la conquête durable ? C'est la liberté du travail, c'est la force de l'initiative individuelle, principal levier du progrès. Et, au contraire, quelle est, dans ces mêmes théories, la part de l'exagération, quelles sont ou quelles étaient les tendances qui ne correspondent plus aux besoins de notre temps et à l'état présent de la science? C'était la peur de l'association; c'est une défiance de l'Etat qui se comprenait sous les régimes de compression, lorsque le principe de non-intervention était une arme de guerre

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conîre Tabsolulisme monsrchique, mais qui n'a plus les mêmes raisons d'être quand l'Etat, organe de la société, délégation de la souveraineté nationale pour une mission d'ordre et de bien public, n'a plus d'autorité souveraine sur les personne^ et sur les biens; c'est la propension à réduire toute Téconomie sociale à la loi de l'offre et de la demande, à considérer l'intérêt personnel comme l'unique régulateur, enfin à ériger en « lois naturelles » et immuables des lois positives, nées de la volonté de l'homme, partant toujours modifiables à son gré.

Et, d'autre part, quelles sont les vues justes mêlées aux illusions et aux rêveries socialistes? C'est que Tindustrialisipe contemporain a engendré, par les crises de surproduction, par les chô-mages, par les accidents, etc,, une nouvelle forme de paupérisme inconnue aux autres époqucÉi; c'est l'utilité et la puissance de l'union, de la coopération (toute une élite intellectuelle a subi Tinfluence du Saint-Simonisme ; plusieurs des disciples de Saint- Simon ont été les initiateurs des grandes entreprises financières et des Compagnies de chemins de fer); c'est l'idée que l'Etat a d'autres devoirs que celui d'assurer l'ordre matériel, et qu'il no doit pas seulement au peuple la justice au sens judaïque du terme ; c'est que, si l'inégalité est la loi de la nature et de la vie universelle, la grandeur de l'homme est de la corriger en ce qu*eUe a de contraire au droit et à la morale ; c'est, en un mot, le principe de la solidarité.

Et, au contraire, quelle est, dans le sodalisme,

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]a part d'erreur et d'utopie? C'est raffirmation que « les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres plus pauvres », maxime anti-scientifique, manifestement contraire à la réaUté, faisant renaître l'idée fausse de <( classes )^ et la ^lutte entre celles-ci; c'est le sophisme qui consiste à dire que le collectivisme se fait sous nos yeux par la concentration des capitaux, comme si l'on pouvait assimiler le jeu des associations libres et concurrentes à la coercition collectiviste ; c'est cet autre sophisme, qui confond la résurrection du droit de propriété souveraine, régalienne (exercée, non plus par le prince ou le seigneur féodal, mais par les comités de la révolution sociale et leurs agents), c'est-à-dire la superpo^ sition de deux droits de propriété sur les mêmes objets, avec la coexistence des deux modes de propriété, — publique et privée, — portant chacuois sur des objets diiférents, tels que nous les voyons se développer l'une à côté de l'autre dans l'ordre actuel : si bien qu'aujourd'hui je suis propriétaire souverain de mon champ, de ma maison ou de mon épargne, de même que l'Etat, les départements et les communes sont propriétaires souverains de leurs biens, au lieu que dans Tordra collectiviste € la nation », devenue propriétaire € éminente » de tous mes biens, aurait le droit d'en disposer à sa guise ; (et c'est en quoi ceux qui prétendent que ces deux mots ; 4( communauté » et « partage » hurlent d'être accouplés, se dupent eux-mêmes, ou dupent les autres); — c'est la contrainte en vue, d'une égalité de

fait à la fois chimérique et révoltante ; c'est le travail et la liberté de rhomme livrés à l'arbitraire d'une autorité sans frein ; c'est le ressort de l'activité personnelle et du progrès humain brisé, puisque, l'intérêt de tous les capitaux étant supprimé, comme dans le droit canonique du Moyen-âge (ce qui ne l'empêcherait pas de re-' naître, comme alors, sous la forme de l'usure), et puisque la propriété étant toujours précaire et révocable et l'héritage aboli (au moins en fait, par l'impôt progressif à haute pression), nul ne se soucierait plus de semer ce qui devrait être récolté par d'autres ; — c'est la production appauvrie ; la direction, la surveillance, le contrôle de la production et de l'échange impraticables ; enfin la répartition des biens, objet suprême de tous les arrangements autoritaires du socialisme, absolument impossible à fixer équitablement : car les pires abus du mode actuel de propriété ne prouvent pas que le mode socialiste lui serait supérieur ; il ne s'agit pas seulement de savoir si la répartition peut être injuste sous le régime de la propriété individuelle et pourquoi elle l'est, il faut encore être sûr qu'elle le serait moins sous le régime de la propriété collectiviste, — qu'il ne faut pas confondre, encore un coup, avec la propriété sociale, publique, parfaitement légitime, celle-ci, utile et compatible avec la propriété privée ; mais ce n'est pas cette conciliation normale, rationnelle entre les deux modes, que les socialistes ont en vue; et ici encore, il y a une confusion qui risque d'égarer les esprits.

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