II. — Moyens pour remplir la deuxième indication
Si le premier pansement n’a pas eu de succès, ou si faute de pansement dans les premiers momens, le venin a étendu son action sur les parties voisinés du point piqué, sans cependant aller jusqu’aux organes, le malade est menacé d’un phlegmon diffus et de tous les desordres qui en sont la suite. Dans ce cas, il faut bien se garder, comme on le fait que trop souvent ici, de continuer à frictionner le membre avec des infusions alcooliques jusqu’à enlever l’épiderme; évidemment, c’est souffler sur le feu, c’est irriter le mal et faire tout ce qu’il faut pour obtenir ce qu’il faut prévenir, la suppuration'. 1 Nous avons vu que quelques-uns mieux avisés employaient des cataplasmes émolliens, des lotions avec une décoction de feuilles de bananier ou de patates du bord de mer. Des émolliens ! en effet, des émolliens à grandes doses, voilà ce qui convient à cette période. Fontàna a constaté que le meilleur topique pour diminuer la douleur et l’inflammation, dans les piqûres de vipères, était l’huile tiède ou bien l’eau pure tiède ou mêlée d’un peu de chaux; il y plongeait les membres des heures entières. Mais si rien n’a pu empêcher la suppuration, ce que l’on reconnaît à la tuméfaction, à la tension des parties, à cette mollesse connue sous le nom de fluctuation, alors il n’y a plus à hésiter, la main d’un médecin est indispensable : car il faut ouvrir de larges et de nombreuses incisions qui laissent le pus couler au dehors, plutôt que de s’insinuer entre les muscles, sousles aponévroses, et d’aller désorganiser ces parties. C’est dans des cas pareils que j’ai été assez souvent appelé pour voir des individus piqués du serpent. En suivant la pratique que je conseille, j’ai eu lebonheur de soulager plus d’un. Dernièrement, un nègre de M. Verger m’est amené du Carbet, au septième jour d’une piqûre : les douleurs insupportables empêchaient tout repos. Je pratiquai neuf incisions de deux pouces chaque, tant sur l’avant-bras que sur la main : du pus sortit abondamment; deux heures après, le malade sommeillait, et au bout de six semaines, il avait repris sa houe.
(1) Nos anciens recommandaient la theriaque comme cordial; on pourrait en donner une demi-once dans huit onces de vin. ( Voyez, pansement du père Du-
Quant à l’amputation consécutive 5 la suite des désordres du phlegmon, amputation qu’on a été, ainsi que je l’ai déjà dit, assez souvent dans la nécessité de pratiquer; si la peau du membre est détruite dans une trop grande étendue pour espérer qu’elle puisse désormais resservir de tégument, si les articulations sont ouvertes, que les os soient baignés de pus, un chirurgien expérimenté n’hésitera pas. Mais rappelons-nous toujours que les ressources de la nature sont infinies, et tant qu’il reste un peu d’espoir qu’elle puisse suffire à réparer les désordres, ayons pour régie de ne point sacrifier un membre, de ne point mutiler un homme.
Il y a dans le vulgaire, pour ces cas de phlegmon diffus, une pratique affreusement inepte, dont j’ai été plus d’une fois le témoin, et que je dois signalera la réprobation du public, c’est l’usage de pratiquer des injections au milieu des tissus enflammés. Tousles médecins de St-Pierre et du Fort-Royal ont vu ce capitaine marseillais piqué par un serpent et pansé par un nègre panseur : La suppuration n’ayant pas été prévenue, le panseur n’imagina rien de mieux que de pratiquer des injections de tafia sous la peau ; celle-ci gangrenée pendait en lambeaux, les muscles étaient disséqués, l’articulation tibio-tarsienne ouverte, tout le membre offrait l’aspect le plus déplorable : on fut obligé de pratiquer l’amputation. Pareille barbarie a été vue encore par moi sur une négresse de;l’habita- M***. On ne saurait dire dans ces cas quelle est la plus malfaisante bête du serpent ou du panseur !