PARTIE PATHOLOGIQUE
Nous allons parler maintenant de la piqûre du serpent : c’est-à-dire de la partie de son liistoirequi nous intéresse le plus; car c’est le seul rapport qu’il ait avec nous, rapport d’hostilité continuelle! Tous les animaux nous payent un tribut : ceux-ci, leur chair, ceux-là, leurs peaux, leurs dents, leurs os : l’éléphant nous donne l’ivoire, le lion etle tigre mettent à nos pieds leurs belles fourrures : le serpent ne fournit rien à l’homme; il est dans la création notre plus grand rival ; il nous dispute l’empire du monde: après l’homme, et peut-être avant l’homme, c’est l’être le plus redouté des autres animaux. Il n’en est pas qui fasse autant de carnage, pas un qui immole autant de victimes humaines ; il lui en faut chaque année des hécatombes. On le trouve, comme l’homme, sous toutes les latitudes, dans tous les climats ; sous les glaces de la Laponie aussi bien que sous le soleil des Tropiques;seulement, comme nous, il varie de forme : ici Trigonocéphale, la Vipère ou Boa ; suivant le ciel, Lapon ou Patagon ; c’est une des espèces collatérales à la nôtre, il semble suivre l’ordre de notre développement. Dans les pays ou il existe, il règne comme nous, il est autant le maître que nous, on peut purger une contrée de toutes les bêtes féroces, excepté du serpent. A la Martinique, il força les premiers colons qui voulurent s’y établir à se rembarquer.
C’e' t donc à cause de la piqûre du serpent que l’homme a dû s’occuper de cet animal. Il existe là-desssus quelques rares écrits et un plus grand nombre de traditions populaires. Je puiserai à l’uneet à l’autre de ces sources, je profiterai de ces deux sortes de documens ; car, je répète ici ce que j’ai déjà dit ailleurs, jè n’enseigne rien, je ne professe rien, je ne fais qu’écrire ce que me disent les uns et les autres ; je n’ai pour but que de constater, pour ceux qui s’occuperont plus tard du même sujet, ce que généralement on savait en cette année 1844, sur le serpent Trigonocéphale.
Chez l’homme, ce sont les membres inférieurs qui sont les plus exposés à la piqûre du serpent. Cela a lieu surtout chez le nègre, dont les pieds et les jambes ne sont protégés par aucune chaussure.
Les autres parties du corps sont aussi vulnérables, mais moins souvent. On dit vulgairement que les piqûres de la tête sont les moins grâves quoiqu’elles soient suivies d’un gonflement considérable, parce que le venin ne descend pas. Je ne sais jusqu’à quel point le fait est vrai ; mais l’explication est absurde, il faut être étranger aux moindres notions de la physiologie pour ignorer que l’absorption se fait également à la tête comme aux membres, et qu’il n’est pas nécessaire, pour qu’il agisse, que le venin éprouve aucun mouvement d’ascension. Si le fait est vrai, il n’y a pas à discuter, il faut se rendre; mais je dis que, a priori les piqûres de la tête, de la face et du cou paraîtraient au contraire avoir une gravité plus grande, parce que le gonflement qu’elles déterminent doit gêner l’action des sens, la circulation cérébrale elles mouvements de la respiration et de la déglutition, qui sont des fonctions importantes à la vie.
M. Guyon cite le cas d’une piqûre à l’œil qui fut mortelle en moins d’un quart d’heure. Quelques personnes peuvent encore se souvenir du blessé: il s’appelait M. Monplaisir.
D’autres croient que les piqûres du tronc sont plus à redouter, à mesure qu’elles sont plus voisines du cœur: c’est encore un fait qui ne peut être décidé en dernier ressort que par l’observation directe. Mais, à s’en tenir au raisonnement, le voisinage du cœur ne fait rien à l’affaire; la circulation du sang, ainsi que l’indique le mot, suppose un cercle, et qui dit cercle entend une circonférence dont tous les points aboutissent à un centre. Or, dans la circulation du sang, il faut que le sang passe par tous les points de cette circonférence avant d’arriver au centre, qui est le cœur. La circonférence, c’est la périphérie des organes, c’est tout l’extérieur du corps; peu importe que le venin soit déposé sur tel ou tel point de cette circonférence, il sera partout pris par le sang à son passage, c’està-dire absorbé. La plus ou moins grande facilité de l’absorption dépend du nombre des vaisseaux absorbons de la partie et non de son voisinage du cœur. Aucune partie 11 e communique directement avec le cœur, mais toutes par le détour de la circulation. Or, il y a tel partie des membres où l’absorption est beaucoup plus facile qu’en beaucoup d’autres parties du tronc. Ces notions physiologiques sont élémentaires; je 11 e les rappelle ici que parce que je parle à des personnes auxquelles il est permis de les ignorer.
Par analogie, je croirai que les piqûres des doigts, de la paume de la main, celles des orteils et de la plante des pieds, doivent être les plus dangereuses : c’est en général le sort de toutes les piqûres qui intéressent ces parties, de quelque nature et avec quelque instrument qu’elles soient faites. Le danger vient autant de la partie que de la piqûre ; les doigts et les orteils aussi, comme organes du tact, ont été pourvus d’une trame nerveuse très-serré et toute particulière, dont les lésions sont extraordinairement sensibles à l’économie du corps.
Est-ce toujours avec ses deux crocs, ou bien quelquefois avec un seul,que pique le serpent?
Celte question préliminaire n’est point indifférente et dépuré curiosité. On conçoit que, pour le pansement, il importe de reconnaître toutes les voies par lesquelles le venin a pu pénétrer ; car la négligence d’une seule de ces voies peut rendre inutiles les soins les mieux administrés. L’inflammation et l’enflure qui surviennent très promptement dans la partie piquée doivent rendre souvent fort difficile la recherche des petites plaies faites par les crocs. Cependant, toujours dans mes expériences sur les animaux, j’ai pu reconnaître les piqûres qui leur étaient faites, et cela malgré le poil, et par le sang qui en découlait. Beaucoup de panseurs m’ont assuré que dans un grand nombre de cas on ne trouvait qu’une seule piqûre. En effet, il est possible que cela vienne de ce que le serpent n’ait piqué qu’avec un seul de ses crocs, soit à cause de la position où il se trouvait lorsqu’il s’est élancé, soit parce que l’un de ses crocs était cassé et que le croc de rechange n’était pas encovesolidifié (1), soit enfin par une autre cause qui nous échappe. Mais comme, dans le plus grand nombre des cas, le sentent doit sa servir de ses deux crocs, si, par hasard, on ne voyait qu’une seule piqûre, je dis qu’il ne faudrait pas s’y arrêter aussitôt ; mais qu’il faudrait procéder à la recherche de l’autre piqûre avec la plus grande minutie. Comme on a vu quelquefois des animaux être piqués à
B (l) 5e renvoie à la partie anatomique pour examiner ce qui concerne le nom -ire et la position des crocs.
plusieurs reprises, à coups redoublés, il sera toujours prudent, dans les cas dont toutes les circonstances ne nous seront point connues, de s’assurer qu’il n’y a pas de piqûres multiples. Pendant que j’étais interne à l’Hôtel-Dieu de Paris, lorsqu’on nous apportait un individu qui venait d’étre mordu par un chien enragé, il nous était prescrit de ne négliger aucune morsure si légère qu’elle fut, que présentait le corps de la personne. Il fallait les cautériser toutes. Je me souviens d’un jeune enfant, à peine âgé de quelques mois, qui avait été criblé de morsures par un petit épagneul de salon. Les petites dents aiguës de l’animal avaient produit de véritables piqûres. Il yen avait une cinquantaine. On les brûla toutes avec un styletrougi au feu. L’animal mourut de la rage, mais l’enfant guérit. Ce fait a été publié dans les journaux du temps.
fl) C’est ici qu’il faut se hâter lentement, ne point perdre le temps, afin que l’absorption du venin ne se fasse pas; mais agir avec méthode, mettre bien toutes les piqûres à découvert, afin de les panser convenablement, et sans précipitation; Regarder à deux et trois reprises son pansement, le repasser pour ainsi dire, afin d’être bien sûr qu’aucune des précautions du traitement n’a été négligée. J’insiste sur ceci, parce que j’ai lieu de croire que la légèreté et la négligence du panseur peuvent être une cause d’insuccès.
A la Martinique on se sert du citron pour faire ressortir les piqûres. On prétend qu’aussitct qu’elles en sont frottées elles se mettent à saigner: ce qui les fait reconnaître. Cette pratique est générale ; je ne saurais affirmer qu’elle soit aussi infaillible qu’on le dit; car je n’ai jamais eu occasion de la mettre en usage.
A qu’elle profondeur pénètrent les crocs ? Evidemment, cela doit encore dépendre des dimensions du serpent, un gros serpent ayant un croc plus long et plus fort que celui d’un petit serpent. Ces crocs, suivant te père Dutertre, sont longs, pour l’ordinaire, d’un pouce-, j’en ai vu, dit-il, et apporté en France de longues comme la moitié du doigt. Il est vrai que tout nous porte à croire qu’au temps du père Dutertre ily avait des Trigonocéphales beaucoup plus gros qucceux que nous voyonsaujourd’hui. Pour moi, le plus long croc que j’ai mesuré sur un serpent de 5 pieds 10 pouces, conservé dans l’officine de M. Peyraud, avait 11 lignes. Cette longueur répond chez la plupart des personnes à l’épaisseur de la peau et du tissu cellulaire sous-cutanné, surtout si l’on tient compte, que le serpent ne doit point enfoncer son dard jusqu’à la garde, capulo tenus. Dans deux cas où j’ai pu examiner le fait anatomiquement, les piqûres n’avaient point percé l’aponévrose de l’avant bras, ni celle de la cuisse. Ce n’est donc point par la profondeur de la plaie d’introduction que le venin agit. La simple inoculation suffit. Ceci est
(i) Lorsqu’il y a deux piqûres, elles ne sont point côle-à-côte; la distance qui tes sépare est en raison de la grosseur de l’animal qui les à faites. Si c’est un petit serpent, on conçoit que la gueule de l’animal étant très petite les piqûres seront rapprochées, mais si l’animal est de grande dimension, tes piqûres pourront être a plus d’un pouce l’une de l’autre. Chez le malheureux M. L., dont le souvenir est encore douloureux pour tant de monde, il y avait 15 lignes entre les deux piqûres, près du genou. On m’a cité des cas où le mollet et même le jarret ont été embrassés dansleur demi-circonférence par la gueule de l’animal. Car on retrouvait les piqûres en dedans et en dehors, séparées par toute l’epaisseur des parties. Ordinairement les piqûres ne sont point de niveau sur une même ligne: ce qui a fait penser que, pour piquer, le serpent devait un peu pencher sa léit et frapper de côté,
parfaitement d’accord avec d’autres faits bien connus ainsi, quand on Vaccine, ce ne sont point les plus forts coups de lancette qui produisent les pustules vaccinales, et le simple contact du sang d’un animal malade, avec la peau de l'homme, lors même que la peau est recouverte de l’épiderme, suffit pour y développer la grave maladie connue sous le nom de pustule maligne. C’est pourquoi nous pouvons supposer qu’un escarre de 1/2 pouce d’épaisseur, fait avec un caustique, doit neutraliser la piqûre du plus gros serpent, en atteignant le venin aussi loin qu’il a pénétré.
Donc, il n’importe guère desavoir très exactement à qu’elle profondeur le croc a pénétré. Il suffit qu’il ait pénétré assez pour inoculer le venin de l’animal. 1,'absorption en sera tout aussi prompte, et tout aussi mortelle. Lorsque l’ôn examine un croc, ainsi que nous le ferons plus tard, on voit que le venin en sort par une petite fente longitudinale qui en occupe l’extrémité libre, c’est-à-dire, environ la cinquième partie de sa longueur, il suffit que cette cinquième partie du croc pénètre sous la peau pour que tout le venin de l’animal y pénètre aussi. Ce n’est pas de la longueur du croc, mais de la nature du venin que dépend la gravité delà blessure. Le serpent ne tue point physiquement par un coup de poignard, mais chimiquement avec du poison.
Quand je considère combien le croc du serpent est friable et facile à se casser, et de combien do crocs de rechange la nature prévoyante l’a armé, j’imagine aisément qu’én beaucoup de rencontres le serpent doit laisser l’un de ses crocs dans les blessures qu’il fait. En effet, j’ai entendu citer quelques cas dans les quels des crocs cassés ont été retrouvés, a 11 faut, dit M. Beaucé, ( ouvrage déjà çiié) retir er avec des pinces les crocs du serpent qui se cassent dans la plaie par l’effet du saisissement qu’eprouve la personne mordue. » Je tiens deM. A. Thouron qu’il a vu sortir d’un abcès un croc dont la présence avait du contribuer à la formation de cet abcès. Il circule dans la science un fait assez singulier et qui trouve ici sa place, quoiqu’il n’appartienne pointé l’histoire du Trigonocéphale: un homme fut mordu à travers ses bottes par un crotale, et ne tarda pas à succomber. Ces bottes furent vendues successivement à deux autres personnes qui moulurent pareillement parce que l'extrémité d’un des crochets à venin était restée engagée dans le cuir. Ce fait est imprimé dans le Dictionnaire des sciences naturelles, dans le Dictionnaire des sciences médicales, dans l'Encyclopeclie, dans tous les écrits sur le venin du serpent. Mais je n’en garantis pas la vérité, a Comme il est naturel, dit le père a Labat, de retirer le bras ou la jambe où l’on se sent mordu, il est ordinaire « d’attirer à soi le serpent, parce que ses dents courbes, et la posture où il s’est « mis pour mordre ne se dégagent pas facilement des chairs ou elles sont entrées, o et il arrive qu’on arrache les dents par l'extrême violence qu’on fait en le « relevant. (Labat, page 164.)»
On dit même que des serpens sont restés accrochés aux personnes qu’ils avaient piquées, et, avant que de pouvoir se dégager, soit en retirant leurs crocs, soit en les laissant dans la place, ont été tramés à la distance de plusieurs pas.
Quoi qu’il en soit, si un croc, ou une portion de croc, est engagée dans la plaie de l’une des piqûres, cela doit se reconnaître aisément: il suffit de promener légèrement le doigt sur la plaie. Il n’est personne qui ne sache par expérience de quelle douleur ont est saisi lorsqu’une épine ou la pointe d’une aiguille étant engagée dans les chairs on vient à passer le doigt par dessus. Cette pression arrache des cris, et révélerait infailliblement la présence d’un croc.
On répète journellement que la piqûre d’une artère est une des circonstances les plus graves; qu’alors la blessure est sans miséricorde. Non seulement cela se dit, mais encore cela s’écrit. « En trois on quatre jours au plus, dit le père Labat, « lorsqu’un homme est bien pansé, il est bois d’affaire, supposé que la dent du « serpent n’ait pas percé quelque artère-, ( l) car en ces cas les remèdes sont inu- « tiles et en douze ou quinze heures on paye le tribut à la nature. » Ceci est un langage entièrement vulgaire. Comme on entend dire souvent par les chirurgiens que les blessures des artères sont fort à redouter, il est problable qu’on a pensé qu’il en devrait être ainsi, ù plus forte raison lorsqu’au danger ordinaire de la blessure viendrait s’ajouter celui de l’introduction du venin. Par ce simple énoncé, les médecins verront d’où vient l’erreur. Aussi n’est-ce pas à eux que j’adresserai aucune explication; mais, comme j’écris aussi pour des personnes qui ne sont point de l’art, j’espère qu’on m’excusera d’entrer dans les détails que l’on va lire. Les artères ne sont point disséminées par tous les points du corps, mais elles occupent des places particulières; aucune ne se trouve immédiatement sous la peau, toutes sont plus ou moins profondément placées. Or, nous avons constaté déjà que les plus longs crocs ne pénétraient guèferau-del à d’un demi pouce, excepté l’artère radiale au poignet, l’artère brachiale au pli du coude, la temporale à la tempe et peut-être, la crurale au pli de l’aine, la poplitée au creux du jarret, et la tibiale au-dessous de la malléole interne. Il n’y a pas d’artère, même chez les personnes amaigries, qui ne soit placée ù plus d’un demi pouce dans l’épaisseur des chairs.
Le premier phénomène au quel donnerait lieu la piqûre d’une artère serait une hémorrhagie; c’est pa là que cette blessure seraitr edoutable. Les artères étant composées d’un tissu très rétractile, sitôt qu’elles éprouvent une solution decontinuilé les deux bords de la plaie se rétractent et laissent une orifice béante par laquelle coule le sang jusqu’à ce que la mort s’en suive, si l’art de la médecine n’y porte remède. Or, ceux qui disent que la piqûre d’une artère par le croc d’un serpent est mortelle, n’entendent point qu’elle est mortelle par l’hémorrhagie qui en est le résultat. Si j’ai bien compris leur pensée, ilscroient que c’estpar l’absorption du venin qui se fait plus promptement par celte voie. Mais je leur dirai qu’aujourd’hui, aprèt l’étude minutieuse que l’on fait depuis des siècles des propriétés de toutes les parties de notre corps, il est bien constaté, qu’entre les divers vaisseaux, les artériels sont les moins propres à l’absorption. En effet, par les artères le sang est poussé vers la périphérie des organes, et pour peu que la texture de ces organes offre une solution de continuité, le sang est chassé au dehors. Ainsi, loin de s’imprégner du venin et de le reporter au cœur, le sang artériel le repousserait au dehors et .laverait la surface de la plaie où ce venin serait déposé. Lablessure d’une artère serait donc une circonstance plutôt contraire que favorable à l’absorption du venin.
Pour que la piqûre d’une artère fut accompagnée de l’absorption du venin, il faudrait que le venin jouit delà propriété de coaguler le sang et de boucher par cette coagulation la plaie qui résulte de la piqûre. Or, comme nous le verrons plus lard, c’est tout le contraire qui a lieu, et, loin de coaguler,1e sang, le venin le rend extrêmement liquide, à tel point que le sang s'extravase à travers les pores naturels des vaisseaux qui le contiennent.
(1) Il est remarquable que la plupart des fausses opinions qu’on a sur beaucoup de choses, même aujourd’hui à la Martinique, ont leur source dans le père Labat.
Il y a, je crois, en tout cela erreur de mot, et ce que l’on dit des artères estplutôt applicable aux veines: ce sont des veines que l’on voit à la main, où elles portent le nom de Salvatelle, et aux pieds et aux jambes où on les nomme Saphènes, Ces veines, visibles ù l’œil, sont parconséquentàla portée des crocs du serpent. En effet, on a vu quelquefois des hémorrhagies résulter de la piqûre de ces veines. M. le docteur Dutrouleau, dont le talent d’observation est bien connu, m’en à cité un remarquable exemple dont-il a été le témoin sur l'habitation do M. Guignod près du Fort-Royal. Dans ce cas, loin d’être une circonstance funeste, la sortie du sang parut être favorable à la guérison. Une hémorrhagie venant des veines n’est point ordinairement dangereuse, la moindre compression suffit pour l’arrêter. Il serait possible cependant qu’il n’en fut pas toujours ainsi ù cause de la décomposition qu’éprouve le sang. J’ai déjà remarqué qu’après la mort le sang était trèsliquide. Je crois que cette liquidité existe déjà pendant la vie; car les petites piqûres saignent beaucoup, et donnent une quantité de sang que certainement ne donneraient point des plaies de la même dimension et qui seraient produites par une autre cause. Dans certaines épidémies de fièvre jaune, on a vu les petites piqûres de la saignée donner lieu à des hémorrhagies incompréssibles.
Je tiens de M. Juge, que dernièrement sur l’habitation de M. Buée, au Fond- Canonville, un nègre qui portait un ulcère considérable à la jambe, fut piqué par un serpent, à trolspouces environ au-dessus de cet ulcère: la piqûre du serpent fut pansée; mais, quelques momens après, la surface de l’ulcère se mit à saigner, sans que rien put arrêter cette hémorrhagie, et le malade y succomba.
Il 11 e serait donc pas impossible que l’hémorrhagie veineuse, par suite de la piqûre du se rpent, donnât lieu à de graves embarras, mais je dis que ce 11 ’est point encore cet accident qui est redouté. C’est plutôt l’absorption du venin qu’on suppose devoir se faire plus rapidement par cette voie. En effet, les veines sont des vaisseaux de retour, elles rapportent au cœur le sang qui en est exporté par les altères. Les expériences physiologiques ont constaté que les veines rapportaient au cœur non seulement l’excédant du sang artériel qui n’a point servi à la nutrition du corps, mais encore toutes les substances qu’elles ont pu absorber sur leur passagp. Les veines sont donc de véritables vaisseaux absorbans. Des expérimentateurs distingués ont constaté que des substances putréfiées, injectées dans les veines, déterminaient promptement tous les accidensdes fièvres putrides. Il en est de même de l’introduction des médicaments: leur action par cette voie est plus rapide que par toute autre. Rien ne serait donc moins élounantque la plus grande activité du venin, s’il arrivait qu’il pénétrât directement par les veines; le trouble de l’économie en pourrait êtreinstantanéet irrémédiable; mais je dis que, tel que je le présente ici, ce fait n’est encore qu’à l’état d’induction et d’analogie; personne 11 e l’a encore constaté de visu, régulièrement, et par un examen anatomique. C’est pourquoi j’engage lous les médecins, lorsque l’occasion se présentera à eux, d’examiner la piqûre d’une veine par le croc du serpent, de bien constater si la paroi de la veine à été percée, en quel état se trouvent Ips tissus, et quelles sontles altérations que présentent le calibre de la veine et le sang qui y est con-
11 ne serait pas impossible que la piqûre de la veine fut cause aussi des vastes phlegmons que l’on observe souvent à la suite de la piqûre du serpent : ce qui serait le résultat delà phlébite, c’est-à-dire, de l’inflammation de la veine. Tout cela a besoin de la vérification anatomique. Dans deux autopsies que je publierai on verra que les veines du membre piqué étaient parfaitement saines.
Jusqu’ici nous ayons examiné qu’elle influence pouvaient avoir sur la piqûre : 4° la partie piquée, 2" le nombre des piqûres; 3° leur profondeur; 4° la présence d’un croc dans la plaie; 5° si c’est une artère ou une veine. Mai-, outre ces conditions, il en est d’autres encore qui peuvent rendre les piqûres mauvaises; En première ligne nous rangerons la peur. « En général, ditM. Guyon, lesperson- « nés qui viennent d’ètre mordues par la vipère et qui en connaissent le danger « sont pales, froides, avec les yeux hagar ds, les traits décomposés. Chez elles, le o pouls est petit, concentré, la respiration lente, courte. Il en est qui éprouvent « des défaillances, des sÿncopes, des sueurs froides et abondantes. Ces accidents « se dissipent dès que le malade est pansé et qu’il se croit à l’abri du danger ! »
En peut-il être autrement quand on songe à l’horreur que l’idée seule du reptile imprimé à toutes les imaginations ! C’est à tel point, qu’il n’est pas rare d’entendre dire aux hommes les plus fermes: si j’étais piqué par un serpent, je crois que j’en mourrais.
Dans les cas où la mort a eu lieu subitement, je crois que la peur a dû y contribuer plus encore que le venin. Le lecteur en jugera par l’un des exemples suivants, rapportés par M. Blot .•
s M. Fonteny Gacliet chassait sur les terres de Lorrain. Un des nègres qui l’ac- « compagnaient tomba tout d’un coup en poussant un cri épouvantable; on s’ap- « proche pour le relever, il n’élait déjà plus, et le reptile, qu’on apperçut aussitôt «se sauvant dans les broussailles, indiqua assez quelle pouvait être la cause d’un « pareil accident. L’examen du corps ne fit découvrir que deux légères piqûres « sur le trajet du tendon d’Achylle, sans la moindre trace de gonflement. »
Est-il concevable que le venin ait eu une action aussi instantanée, aussi foudroyante? Cela dépasserait tous les faits connus de labsorption la plus prompte ?
On m’a cité plusieurs cas de personnes qui sont tombées évanouies à côté même du serpent qui venait de les piquer; ce qui a été, pour le reptile, une occasion de répéter scs piqûres.
Il y a encore d’autres circonstances défavorables : tel est l’âge. Dans les expériences que j’ai faites, plus les animaux, poulets ou chiens, étaient jeunes, plus vite ils succombaient. Je ne sais s’il en est de même chez l’homme.
Il faut aussi tenir compte de la constitution des individus. Les chairs du nègie sont éminemment lymphatiques, prêtes à tomber en suppuration et à produire des abcès. Il y a des individus d’une susceptibilité morbide vraiment malheureuse :
Tout leur est Aquilon !
De la part de l’animal, on conçoit que certaines dispositions doivent rendre son venin plus ou moins actif. Quelques uns soutiennent que les piqûres des petits serpens sont presque insignifiantes; que la plupart du temps elles passent inapperçues et déterminent tout au plus de petits abcès dont les nègres qui en souffrent ne soupçonnent même pas la cause. Pour d’autres, la piqûre des très gros serpens est toujours mortelle, quoiqu’on fasse; je crois ce dernier pronostic beaucoup trop désespéré.
Sans doute encore la piqûre doit se ressentir de certains états où se trouve l’animal : 1° si il est à l’époque du rut : cela n’est appuyé sur aucune observation ni sur aucune expérience ad hoc, mais l’analogie est si générale qu’elle peut passer pour une preuve complète. C’est en ces momens que tous les animai» son t au summum de leur puissance; même les plus doux et les plus timides deviennent redoutables ;
2° Si l’animal est irrité : les chiens qui sont piqués dans les expéri- rces, apifs que le serpent a été excité par toutes sorles d’altaques. succombent plus souvent que lorsqu’ils l’ont été dans les bois, à l’improviste, et pour ainsi dire par surprise, avant que la colère de l’animal eût échauffé le venin.
On dit qu’en Europe le venin de la vipère perd de sa force pendant l’hiver. A la Martinique on croit avoir remarqué que c’est vers la fin de l’hivernage qu’on cite un plus grand nombre d’accidens par suite de la piqûre du serpent. Cette saison est la plus chaude de l’année et c’est aussi, comme nous l’avons déjà dit, celle du pari de ces animaux !
On dit encore, qu’en certaines années, les piqûres sont plus graves qu’en d’autres. Je ne sais jusqu’à quel point cette observation est vraie.
Mais ce qui est sûr, c’est que le danger est d’autant plus grand, qu’il y a plus long-temps que l’animal n’a piqué; que par conséquent le venin est plus anciennement secrété, plus cuit, plus cohobè, et aussi plus abondant. Ce fait est parfaitement constaté, et les nègres, preneurs de serpens, le savent bien. Aussi, avantde saisir l’animal, ont ils soin dele faire voyer plusieurs fois en lui présentant un corps quelconque: c’est afin qu’il se décharge d’autant de son venin.
Dans l’une de mes expériences, deux poules et un chien ayant été piqués par un gros serpent de 5 pieds, je fis piquer un troisième poulet auquel on n’appliqua aucun traitement. Les trois premiers animaux avaient été pansés par divers moyens, ils succombèrent en .moins de 15 heures; le dernier poulet, dont la blessure était près de la tête, eut un gonflement assez fort; mais ce gonflement se dissipa et le poulet ne mourut qu’au 6 é jour.
Je liens deM. Roques, pharmacien de celte ville, que, s’amusant un jour à jeter à un serpent de gros rats, les quatre premiers qui furent jetés furent piqués et moururent presque instantanément; le cinquième se défendit vaillamment contre le reptile, et, quoiqu’il eut été piqué à plusieurs reprises, il parvint à s’échapper.
M. de Lacépède rapporte les expériences suivantes faites sur le Boiquira :
«Le capitaine Hall fit attacher à' un piquet un Serpent à sonnettes d’environ « quatre pieds. Trois chiens en furent mordus. Le premier mourut en 15 secon- « des ; le second, mordu peu de temps après, périt au bout de 2 heures dans des « convulsions; le troisième, mordu après une demi heure, n’offrit d’effetsvisibles «du venin qu’au bout de trois heures. Quatre jours après, un chien mourut en une « demi heure, et un autre ensuite en quatre minutes, lin chat fut trouvé moitié «lendemain de l’expérience. On laissa s’écouler trois jours, une grenouille, mordue, « mourut en dix minutes et un poulet de trois mois en trois minutes. »
Il est probable que si la piqûre, avant d’atteindre la peau de l’individu, passe à travers les bottes ou le pantalon une partie du venin sera absorbée et détournée par ces corps intermédiaires.
« Quelques chasseurs, qui lesâppréhendentle plus, prennent de grandes bottes « lorsqu’ils vont à la chasse pour se garantir de leurs morsures. Mais cela leur « sert fort peu puisqu’elles ne garantissent que la jambe et ne les défendent que «des serpens qui sont à terre et non pas des autres,qui sont perchés sur les branches « des arbres ou sur l’éminence de quelque rocher, les quels se dardent indiffé- « reniaient sur toutes les parties du corps. Les deux derniers qui furent mordus «pendant mon séjour dans Tîle le furent à l’épaule et au bras. (Duteutre.)
Je ne saurais dire si c’est par insouciance humaine ou parce que l’expérience en à réellement prouvé l’inutilité, mais il est certain qu’aujourd’hui personne,
. dans la colonie, môme à la chasse dans les grands bois, ne songe à s’entourer la jambe de bottes, chaussures ou autre chose qui préservent de la piqûre du ser-
Tant est grande la misère de notre condition ! Tant sont étroites les limites de notre prévoyance, qu’il paraît aussi sage de se laisser aller ausort, que de s’ingénier à prévoir et il prévenir tous les accidèns qui peuvent nousmenacer et qu’à considérer le peu de bonnes chances que met de son côté la prudence humaine, elle ne vaut pas les peines qu’elle entraîne. Plus vilam régit fortuna quam sapiential
Suivant les expériences de l’abbéFontana (au nombrede plusde six mille), la morsure d’une vipère sullit pour tuer une souris ou un pigeon : mais il faudrait les morsures de plusieurs pour donner la mort à un bœuf ou à un cheval.
Nous n’avons point-expérimenté à quelle dose le venin du Trigonocépkalc peut tuer ; mais il est certain qu’il est mortel, môme pour les plus gros animaux.
Observation rappor tée par M, Guyon. — o Une vache, appartenant à Mlle, a Tinon, est mordue à l’un des pieds dans la matinée du 15 mai. L’animal a éprouve bientôt les plus graves accidèns et avait cessé de vivre 13 heures après.
« Le reptile fut apporté au fort Bourbon pour en recevoir la prime : c’était un « individu de grande taille et dont le ventre était plein de vipereaux qui n’au- « raient pas tardé à voir le jour. »
Mais cet accident n’est pas fréquent. On entend rarement parler de gros animaux morts de la piqûre du serpent, quoiqu’on les laisse paître en liberté partout, et dans les plus épais halliers. J’ai même trouvé de vieux habitans qui croient que la piqûre du serpent est toujours sans effet sur le bœuf, sur le cheval et surtout sur le mulet. Celte, fausse opinion sur l'innocuité de la piqûre du serpent chez les gros animaux est certainement l’une des causes qui ont contribué àaccréditer cette énorme chimère desempoisonnemens organisés à répétition ou en masse des bestiaux, opinion qui est, à mon sens, un des fléaux de ce pays, et que j’ai cherché à combattre ailleurs. Il ne doit pas être difficile de vérifier si un animal a succombé à la piqûre du serpent ; dans tous les cas où j’ai eu l’opportunité defairecelterecherche, soit sur l’homme, soitsurlespoules'ousurleschieiis, il y avait un gonflement considérable, caractéristique, emphysémateux, c’est-à dire contenant du gaz, gonflement verdâtre et presque noir par suite de l’infiltration d’un sang décomposé dans les tissus cellulaires et musculaires. Je ne connais aucune substance dont l’iulroduction dans les chairs produise un pareil désordre; mais ce n’est pas le lieu de nous étendre là-dessus davantage.
On peut établir, en thèse générale, que le venin du serpent est mortel pour tous les animaux. M. le docteur Guyon a fait, pour démontrer ce fait, des expériences fort curieuses, non-seulement sur les mammifères (bœuf, chevaux, chiens), mais sur les oiseaux et sur les reptiles. Nous allons faire connaître ces expériences. Suivant M. Guyon, les accidèns produils chez les animaux ne diffèrent de ceux produits chez l’homme que par des circonstances qui tiennent à des différences d’organisation, b Je me rappelle, dit-il, une vache qui, par suite b de plusieurs morsures, se trouvait tellement ballonnée, qu’ou eût dit qu’un « boucher l’avait soufflée. Parmi les phénomènes généraux, l’assoupissement est a celui qui frappe le plus. On observe, comme chez l'homme, des congestions b et des hémorrhagies pulmonaires. L’animal dont je viens de parler respirait b difficilement et rendait par le museau une écume sanguinolente et parfois du a sang pur, n Avec un examen superficiel et un esprit prévenu, n’aurail-on pas pu croire, dans ce cas, à un empoisonnement?
On dit que les cabrits sont très sensibles à l’action du venin du serpent, et qu’ils en meurent promptement. Les moutons le sont un peu moins ; mais ils succombent aussi. On m’a cité nombre de cas de chiens, de chats qui sont morts de la piqûre du Trigonocéphalc.
Il n’est pas vrai, dit M. Guyon, que la piqûre du reptile soit, comme on le prétend dans le pays, sans action sur le cochon. Cette opinion s’est établie d’après la considération de l’enveloppe graisseuse qui entoure cet animal. « En « effet, la graisse du cochon est différente de celle de tous tes autres animaux « quadrupèdes, non-seulement par sa consistance et sa qualité, mais aussi par « sa position dans te corps de l’animal, La graisse de l’homme et des animaux o qui n’ont point de suif (comme le chien, te cheval, etc,), est mélee avec la chair a assez également. Le suif, dans le bélier, le bouc et le cerf, etc., etc., ne se o trouve qu’aux extrémités de la chair ; mais le lard du cochon n’est ni mêlé « avec la chair ni ramassé aux extrémités de la chair : il la recouvre partout a et forme une couche distincte, épaisse et contenue entre la chair et la peau ; o cette couche peut avoir plusieurs pouces d’épaisseur, (Buffon.) » On a donc pensé que cette couche devait être inerte, impropre à l’absorption et capable d’arrêter et de neutraliser les effets du venin ; mais on n’a pas songé que, pour arriver à cette couche, il faut traverser la peau qui est parfaitement organisée, très vasculaire et éminemment absorbante. Quoi qu’il en soit, M. Guyon a fait appel de tous ces raisonnemens à l’observation directe, et voici ce qu’il a vu :
« J’ai fait passer, le 20 février, à 8 heures du matin, dans la fesse gauche d’un o cochon, par 7 ou 8 piqûres, tout le venin contenu dans les vésicules de deux « vipères de 5 pieds, dont une femelle jaune encore pleine d’œufs. La quantité « du venin était considérable, et j’avais fait pénétrer les crocs dans l’épaisseur « des muscles. Peu après l’expérience, légère tuméfaction des parties piquées, « semblable à celle qui avait suivi l’expérience du matin ; l’animal a un peu de « peine à marcher.
« 21, à 6 heuris du matin : Gonflement de toute la fesse gauche, au-dessus o et au-dessous des piqûres, jusque sur l’abdomen et la poitrine, point de gon- « flement bien sensible à la fesse droite ; derme des parties tuméfiées tout noir; « l’épiderme et le poil s’en détachent ; une odeur infecte s’en exhale; extrémités « froides ; pupille dilatée ; mouvemens du cœur fort lents.
« L’animal mourut à 7 heures. r> (Suivent les détails de l’autopsie, page 57.)
M, Blot rapporte que Russcl a vu périr un cochon qu’il avait fait piquer par un cobra de capello.
Suivant les uns, le venin du serpent est si subtil, qu’il agit sur le serpent luimême. On dit que, pressé par quelque danger inévitable, poussé dans ses derniers retranchcmens et réduit au désespoir, il se perce de son croc, s’empoisonne, se suicide aussi résolument que Caton d’Utique. Il y a encore, à ce propos, une autre histoire : c’est que le serpent n’a pas de plus grand ennemie que la fourmi : celle-ci s’introduirait sous les écailles du reptile, et, par ses morsures continuelles, l’irriterait tellement, que le serpent, furieux, se piquerait lui-même, croyant atteindre son ennemie et s’en débarrasser. C’est, sous une autre forme, la fable du moucheron vainqueur du lion. Notre imagination se complait dans cette antithèse de la faiblesse venant à bout de la force (1).
(1) Cette tradition existe aussi pour le scorpion. Lorsqu’on l’entoure d’un cercle de feu, et qu’il ne peut fuir, on dit. qu’il se perce de son dard et se tue. M. Théophraste Raynal m’a dit en avoir fait l’expérience ; mais qu’il n’a pas vu que le scorpion se soit tué ni piqué.
, Mais, lors môme que la fourmie pénétrerait entre les écailles du serpent, cellesci sont disposées de telle sorte, que la fourmi ne peut être jamais en contact qu’avec l’épiderme et qu’elle ne touche point aux chairs du reptile. On trouve, il est vi a', assez souvent de petits serpens rongés par les fourmis; cela prouverait que la fourmi est un des animaux destructeurs des petits serpens, comme elle l’est de presque tous les jeunes animaux : car on trouve des jeunes chats, des jeunes cochons, des jeunes chevaux dont les yeux ont étédévorés parles fourmis; mais cela ne dit point que les gros serpens vivans soient attaqués par les fourmis; quesi parfois on rencontre le.cadavre de gros serpens couvert deces petites bêtes, il est probable que l'animal avait été tué préalablement par une autre cause. Les fourmis n’envahissent point lescorps vivant des gros animaux ; mais elles ont un admirable instinct pour reconnaître quand la vie a abandonné ces corps. A peine le corps a-t-il expiré que les fourmis s’en emparent : leur présence dans ce cas est même un des signes de la mort.
Suivant une autre opinion loute contraire, le venin du serpent serait sans action sur l’animal lui-même. On cite en preuve que les gros serpens se battent entr’eux, et probablement se piquent sans se tuer.
Rien n’est moins démontré que cela. Qui a vu les serpens se battre, qui les a vus se piquer sans se tuer? /
D’autres m’ont cité cette observation aussi contestable comme une des raisons qui leur expliquent comment, dans le combat de la couresse contre le serpent, la couresse res'ait vainqueur; étant un animal à sang-froid, la couresse, disentils, résisterait ù l’action du venin, dont les effets ne seraient sensibles que sur les animaux à sang chaud. ,
Mais tout cela est encore dans les hypothèses.
M. Guyon a entrepris de vérifier par l’expérience qu’elle pouvait être l’action du venin sur les animaux à sang froid, et particuliérement sur le reptilelui-même. Des nnolis, des anguis lombricoides, un sein que ont succombé ; mais le reptile seul a résisté à l’action de son venin. Voici 1’expérience :
« Le 23 août 1823, à deux heures de l’après-midi, j’enfonce successivement dans la queue et dans le dos de deux vipères les crocs pleins de venin d’une vipère de cinq pieds de longueur tuée depuis quelques instans. 2 heures et demie: trois incisions sur la plus forte des deux vipères dont deux sur le dos et l’autre sur la queue. L’animal était furieux, il voulait s’élancer sur ma main à travers le vase de verre où il était renfermé.
n 24, matin : la piqûre et les plaies rendent une sérosité excessivement abondantequia mouillé tout le sol surlequel sont les reptiles.
« 25 : Les plaies faites par le bistouri tendent déjà à se cicatriser ; les deux reptiles paraissent ne pas souffrir. Aucun accident n’est survenu depuis. »
D’autres expériences n’ayantpas eu plus d’effet, M. Guyon arrête celte conclusion : que le venin delà vipère feu de lance exerce une action délétère sur tous les animaux vertébrés des trois premières classes, excepté sur le reptile lui-
Mais, à ce résultat des expériences de M. Guyon, je crois devoir opposer les faits suiva s rapportés par M. de Lacépéde: « Le capitaine Hall (le même dont il <i a été déjà parlé), ayant mis auprès du Boiquira un serpent blanc sain et.vi- « goureux, ils se mordirent l’un l’autre; le serpent à sonnettes répandit même « quelques gouttes de sang ; il ne donna aucun signe de maladie ; mais le serpent o blanc mourut en moins de 8 minutes. On agita le Boiquira assez pour le forcer
de la
Dans deux cas où iVf. Guyon vit des blessés presque au moment où ils venaient de j’étré, il reconnut du venin qui sortait des plaies sous forme de petites gouttes <ie rosée.
Dans la grande majorité des cas, les premiers accidents sont entièrement locaux : la partie piquée enfle; se refroidit, prend une teinte livide. Suivant M. Guyon, sa sensibilité s’émousse et finit même par s’éteindre tout-à-fait ; mais les accidens, arrivés à ce point, peuvent s’arrêter. Le gonflement, quoique considérable, se résout sous l'influence des moyens de traitement en peu de jours, sans laisser aucune trace de suppuration, et dès le quatrième ou cinquième jour, les nègres peuvent retourner au travail. Ce sont là les cas légers, lieurenreusement assez ordinaires.
Mais, avant d’aller plus loin, arrêtons-nous pour fixer un point important. Après combien de temps le venin donne-t-il des signes de son action et commence-t-il à produire les premiers accidens ? En d’autres termes, le venin agitil instantanément, ou bien, comme toutes les substances délétères introduites dans le corps, exige-t-il un certain temps d’incubation avant (ftje d’êt: e absorbé? On conçoit qu’il faut ici abstraire les individualités, que l’apparition des premiers symptômes, ainsi que l’intensité de leur développement, varient suivant les combinaisons infinies qui résultent des dispositions particulières, soit de l’animal, soit des personnes piquées. Il faut prendre un terme moyen.
Suivant Fontana, les effets de la piqûre de la vipère sont visibles au bout de 15 ou 20 secondes; celles du Boiquira donnent la mort en moins de 8 minutes, ses premiers effets doivent être en raison de cette rapidité delà mort. L’absorption du venin du Trigonocéphale, dans la plupart des cap a lieu aussi trèsproqiptement. Dans les expériences que je faisais sur les chiens, le gonflement de la partie piquée était très sensible au bout de 5 à 6 minutes ; j’ai vu de jeunes poulets mourir en moins d’une minute. Les moins clairvoyans voient déjà la conséquence de ce fait, c’est qu’il n’y a pas de temps à perdre, et le premier précepte du pansement sera de panser le plus promptement possible.
Voici une autre catégorie d’accidens : les choses ne se passent plus a.tssi bépignement. Le gonflement, d’abord pâle et borné aux environs de la piqûre, devient livide et ^s’étend à tout le reste du membre, au-dessous comme audessus de la piqûre; une sensation pénible s’étend jusqu’à l’épigastre; il y a un malaise indéfinissable, trouble général, et bientôt commencent des nausées qui sont suivies de vomissements* lassitude inexprimable ; fréquer.s étourdissemens ; les idées s’embarrassent et le malade tombe dans une somnolence ou coma fort remarquablece qui peut aller jusqu’à la mort.
Cette somnolence a été signalée depuis long-temps. En 1694, le père Labaldit, en parlant d’un nègre piqué du serpent, s je leconfessai et j’en fut fort content ; « il est vrai que pour l’empêcher de dormir je lui tenaisune main que je remuais
Et, en 1785, M. Bonodel: « Ceux qui meurent ne paraissent pas éprouver une « agonie bien cruelle, et ils périssent dans une sorte de léthargie qui commence a uussitôt qu’on est mordu. »
C’est pour combattre cette tendance au sommeil que quelques panseurs nigres dans toute la naïveté africaine, n’ont imaginé rien de mieux quede faire baltredu tambour jour et nuit autour du malade afin de le tenir éveillé.
Mais, en même temps que les symptômes précédons, le pouls se ralenti’, la rés-
piràtion aussi, il y a injection de la face, teinte plus ou moins sombre, plus ou moins bleuütre de toute la surface cutannée, coloration que M, Guyon compare avec celle du choléra dans la période algide, ou bien avec celle de la fièvre jaune -dans sa dernière période.
Les extrémités se refroidissent, le corps se couvre d’une sueur froide et visqueuse, les syncopes se répètent, et les malades succombent. J’ai ouï dire que dans ces cas la mort avait eu lieu deux ou trois heures après la piqûre. Il est certain que la mort de M. Picherie eut lieu en moins de 6 heures, et celle de M. Labat en moins de neuf heures. Des médecins, qui ont eu l’occasion de voir les malades à ces derniers momens, m’ont assuré que, sans les circonstances commémoratives, ils lesauraient crus en proie aux derniers phénomènes d’une fièvre pernicieuse algide.
Il y a desmalades qui accusent une chaleur extérieure parfois très vive, et c’est alors, surtout, qu’ils se plaignent de cette soif dont on a tant parlé et qui bien souventparait être moins un produit du mal lui-même que du traitement suivi par le panseur. « D’un côté, dit M. Guyon, ils font suer le malade à outrance, et de « l’autre ils ne leur permettent pas de boire, prétendant que les liquides sont « contraires au mal. »
Quelquefois les phénomènes dont nous venons de parler n’entrainent point si rapidement la mort.
On a vu même des malades en revenir, je 11 e saurai dire en qu’elle proportion.
« Dans ces cas de guérison, c’est ordinairement le quatrième jour, suivant Blot,
« que le bien se manifeste j il s’établit des sueurs abondantes, l’assoupissement « diminue et le malade semble revenir à la vie. » D’autres fois, les phénomènes se prolongent; une fièvre plus ou moins aigue persiste, et bientôt apparaissent tous les signes d’une congestion pulmonaire : oppression, expectoration sanguine plus ou moins abondante. «Telle est même, suivant M. Guyon, la fréquence de cet « accident, qu’il est généralement reçu parmi les habitons que la morsure a tou- « jours pour résultat une fluxion de poitrine. Nous l’avons observé trois fois : une « fois, le troisième jour, une fois, le cinquième ; sur quoi je remarque que les « panseurs ne fixent l’époque de son apparition que du huitième au neuvième « jour, ce qui tient à ce qu’elle n’existe pour eux que lorsqu’ils voient apparaître « des crachats sanguinolens. ("Guyon, page 10 et suivantes.) »
Les malades, dont parle M. Guyon et qui ont présenté ces signes de congestion pulmonaire, ont guéri; suivant la tradition populaire, la fluxion de poitrine, suite de la piqûre du serpent, serait plus souvent mortelle.
Ce passage de l’ouvrage de M. Guyon est tout ce que nous possédons de scientifique sur cette fameuse pneumonie, suite de la piqûre du serpent. Je ne sais si ceux qui ont écrit sur la piqûre du Boiquira et des autres serpens en ont dit davantage; mais, pour le Trigonocèphale, je suis sûr que c’est le seul document écrit et positif que nous ayons. Le sujet devient de plus en plus theenique. Je prie ceux des lecteursétrangers à lamédecine, et qui ont eu la curiosité de me suivre jusqu’à ce moment, de m’excuser si je ne puis plus trouver aucune explication qui mette les choses à leur portée. Il s’agit ici d’une question d 'anatomie pathologique: c’est affaire à régler cntreles médecins. Jedemauderai donc à ceux-ci si les signes rationels rapportés par M. Guyon, l’expectoration sanguine entre autres, leur paraissent suffisants pour admettre qu’il j a dans ces cas, pneumonie véritable, c’est à dire, cet état caractérisé par la lésion anatomique désignée sous le
nom à’hépatisation pulmonaire ? Je dis, moi, qu’il faudrait la vue directe de cette hépatisation pour en pouvoir admettre l’existence, c’est à dire, l’autopsie des malades qui succombent, ou bien s’ils guérissent, il faudrait au moins la perception des signes physiques (raie crépitant sec, souffle bronchique, Bronchophonie, matité du son): établie par une auscultation consciencieuse; car c’est aujourd’hui la seule formule symptomatique bien exacte de la pneumonie et qui fasse foi: l’expectoration sanguine peut provenirde la bouche ou delà gorge, comme dans l’bydrophobie, ou bien d’une exudation bronchique, ainsi qu’on le remarque dans certaines maladies et particulièrement dans l’affection typhoïde. Il y a alors un état particulier qui tient plutôt de l'engouement que de Vhépatisation et que les anatomo-pathologistes modernes ont désigné sous le nom d e splénification. Or, autant qu’on peut parler a priori, je croirai que c’est plutôt à cet engouement, qu’à l’hépatisation véritable qu’il faut rapporter là fluxion de.poitrine ou expectoration sanguine observée chez les personnes qui sont piquées par le Trigonocéphale. Ce sujetest donc entièrement neuf, digne d’être signalé à l’attention, et ce serait une gloire pour un médecin de donner là dessus à la science une belle série d’observations ! Quels enseignements ne tirerait-on pas de cette étude, puisqu’on pourrait suivre la maladie d’un bout à l’autre ? Depuis le moment où elle naît de quelques gouttes de venin jusqu’à celui où elle seterminerait soit en bien soit en mal. On sait que jusqu’à présent il a été impossible à la médecine de déterminer artificiellement l’inflammation spécifique dë tel ou tel organe.
J’ai ouï préciser, par de ces personnes il est vrai qui croient que tout est explicable, les cas où cette fluxion de poitrine aurait lieu; c’est, disent-elles, lès cas où l’ammoniaque ou tout autre remède chaud a été donné et que les malades ont éprouvé un refroidissement ; or voici l’explication qu’élles tirent de ce fait: l’ammoniaque détermiue une transpiration abondante, et cette transpiration venant Ïl'étre arrêtée, delà pneumonie. On conçoit combien cette explication est donnée en l’air : je n’en parle aussi que comme d’une tradition populaire.
Jusqu’à présent, nous avons vu que les malades piqués du serpent mouraient 1° par. le cerveau, c’est-à-dire à lasuite d’accidents nerveux dont le cerveau est le point de départ ; 2° par les poumons. Voici un cas où le principe du mal paraîtrait avoir agi sur l’abdomen ; la congestion se serait établie sur le tube digestif :
Le soldat Hautbois, piqué à la main droite, fut pansé tant à l’extérieur qu’à l’intérieur avec l’ammoniaque. Quelques heures après, il est pris de fortes douleurs à l’abdomen, avec sensibilité sur tous les points de celte cavité. Ces douleurs s’étendent jusque dansda région épigastrique : elles sont intolérables. Malgré des applications de sangsues, bains, cataplasmes, le malade ne cesse de crier : mon ventre! mon ventre! Il meurt trente-six heures après la piqûre. A l’autopsie, on trouve que l’intestin gl èle présente une teinte livide des plus foncées qui ne s’étend ni à l’estomac ni au gros intestin.
M. Guyon est disposé à attribuer la phlogose intestinale aux fréquentes doses d’ammoniaque que prenait le malade, doses qui n’ont pas été déterminées (Voyez pages 48 et suivantes) . Ce fait est unique.
Dans un plus grand nombre de cas, il semble que l’action du venin porte directement sur le coeur : c’est du moinsce qu’on eu peut augurer par la promptitude de la mort. « Le venin, dit le père Dutertrc, lui gagne le cœur, les syncopes le prennent, et il tombe pour ne jamais se relever, avant même qu’ancun phénomène local ait eu le temps de se manifester.
J’ai cité un de ces cas de mort subite ra autre extrait du même auteur :
apporté' par M. Blot;
« Une négresse, appartenant au sieur Cannes orfèvre à Saint-Pierre, aperçoit une énorme vipère en sarclant des cafés sur l’habitation de son maître ; saisie « d’épouvante, elle fait précipitamment un pas en arrière pour l’éviter ; mais le " reptile s’élance aussitôt sur cette femme et l’atteint au côté droit de la poitrine.
« La malheureuse profère un seul cri en tombant, des nègres s’empressent de la « transporter à la maison distante d’une vingtaine de pas, elle expire dans le
J’ai déjà dit quelle part devait être attribuée à la peur dans des cas pareils.
Mais, pour être subite, la mort n’a pas besoin d’être instantanée, c’est à dire de succéder immédiatement à la piqûre. Il est Venu à ma connaissance plusieurs cas de personnes piquées citez lesquelles aucun accident, môme local, ne s était d'abord manifesté et qui, quelques jours après, sont tombées mortes tout d’un coupau moment où on les croyait guéries: tel est le cas d’une négresse qui m’a été tout récemment communiqué par M. Blot. Je tiens encore deM. Eugène Dégagé qu’un nègre de l’habitation de M. son père fut piqué sur les deux heures de l’après midi, au moment où il travaillait dans son jardin, par un serpent de très moyenne dimension: ce nègre vint se faire panser chez son maître, n’eutpresque pas d’accident pendant deux jours, et se trouvait si bien qu’il voulait retourner au travail, lorsque, dans la nuit du troisième jour, il fut prit subitement d’accidens convulsifs, et mourut avant qu’on eut eu le temps de lui porter dp secours.
Tels sont les accidens généraux déterminés par la piqûre du serpent, lorsque le venin agit sur l’un des pi incipaux appareils organiques de l’intérieur.
Mais souvent cette action est entièrement locale : c’est à dire bornée à la partie piquée. J’ai déjà dit qu’elle déterminait un gonflement prompt à se dissiper.
Plus souvent l’irritation est assez forte pour produire un abcès plus ou moins considérable.
Souvent aussi, la suppuration, au lieu de se limiter en un abcès, s’étend à tout le membre, et, delà, Phlegmon diffus, érysipélateux, affection si redoutable que Dupuytren, dans ses salles de’chirurgie, la considérait comme ne cédant en gravité à aucune dés maladies internes les plus aiguës. Voici alors comme se passent les choses:
Le gonflement de la partie piquée s’étend de proche en proche. Je membre devient triple de son volume ordinaire; on.y sent un empâtement mollasse, gazéïforme, des phlyctènes se multiplient sous l'épiderme. « Il faut avoir vu, dit « M. Blot, ces membres tuméfiés et couverts de pjacards violets pour s’en faire u une idée; on dirait qu’il se fait une énorme infiltration sanguine, semblable à o celle qui résulterait d’une contusion violente» (on verra dans deux autopsies que nous rapporteronscombienStaitjüste cette induction de notre confrère; » là’ « suppuration s’établit en moins de deux ou trois jours, la peau se décolle, et, si a elle n’est convenablement incisée, tombe en gangrène ; alors, des portions de a tissu cellulaire se détachent avec une sanie roussâtre, les tendons, les os sont mis « à nud, les articulations sont ouvertes, le sphacèle s’empare des parties, priuci- « paiement des doigts, toutle membre, ainsi que je l’ai vu plusieurs fois, est dis- <i séqué vivant: la colhqualion succède, et, si le malade ne succombe pas aux o accidens de la résorption purulente, il faut amputer le membre. » (Blot).
Quand la mort résulte des désordres produits par le phlegmon, elle a lieu delà jours à un mois après la piqûre. Chez les malades qui guérissent, il n’est pas rare qu’il reste des trajets fistuleux, desnécroses, des ulcères dontla guérison eïtintprminable. Uestpeu d’hôpitaux d’habitation quin’offreun ou deux de ces invalides de la piqûre du serpent.
- sS-
Qhelques personnes m’ont parlé de faits qui pourraient faire croire à des gangrènes partielles, spontanées, semblables à celles que l’on dit avoir été observées à la suite de l’introduction dans le corps de certaines substances (du seigle ergoté par exemple). M. Jouques père ma raconté qu’un jeune nègre africain , nouvellement débarqué, croyant retourner dans son pays, s’était enfoncé dans les bois de la Montagne-Pélée;'il fut retrouvé quelque temps après avec le bout d’un 1 doigt de moins et fit entendre que cela résultait de la piqûre d’un serpent.
Je trouve dans la lettre d’un anonyme déjà cité’ cetaütrefait « j’ai connu, il
va plus de quarante ans, un des messieurs De la Motte Grdüst, habitant du
Gros-Morne; il avait alors une soixantaine d’années ; depuis son enfance, il- « s’était accoutumé à saisir lês.serpens de la main droite par la queue, en glisu sant rapidement la main gauche le long du corps du reptile; il s’arrêtait tout- « prèsde la tête qu’il comprimait, sans pourtant abandonner la queue et finissait o après ce jeu étrange par tuer le serpent. Mais voici ce qu’un jour il lui arriva : k sa main gauche ne s’étant pas portée avec assez de promptitude sur la tête du - « serpent, celui-ci put la retourner et mordit M. De la Motte Groust au pouce de o cette main : il fut pansé, se crut guéri : il avait employé l’Alcali ; mais au bout « de peu de temps, il éprouva an gros orteil du pied droit une douleur intoléra- « ble, une plaie vénimeuse se déclara, résista à tous les remèdes, la gangrène s’y « mit et M. De la Motte mourut au Lamenlin chez M. Soudon de Ste.-Marie. Je
Passons à d’autres faits plus singuliers encore et surtout plus authentiques.
Ce sont ces ■paralysies, ces Amauroses qu’on observe assez fréquemment pour qu’il n’y ait point de médecin dans la colonie qui n’en ait un ou deux cas dans sa mémoire. MM. Blot, Guyon, Noverre en citent plusieurs; moi même j’en ai observé cinq ou six, et un grand nombre d’autres m’ont été rapportés. Ces singuliers accidens se dissipent quelquefois. Quelquefois aussi ils persistent toute le vie. Le même M. Guyon rapporte, qu’en 1820, il a vu chez Mme. Gaubert, mère du médecin de ce non, une négresse aveugle depuis de longues années par suite d’une piqûre du serpent.
Deux cas d’amaurose, rapportés par M. Blot, sont d’autant plus remarquables qu’ils ont eu lieu à l’i stant même de la piqûre.
Cet amaurose, comme je l’ai dit, peut se dissiper ; M. Duchatel, m’en avait fait voir un dont il m’a depuis appris la guérison.
On cite dos cas d’hémiplégie complète, ou bien seulement d’un bras ou bien del’un des membres inférieurs seulement.
Feu le docteur Charles Seisson me fit voir, à mon arrivée en ce pays, un cas de mutisme, perte de la parole, qui avait succédé à la piqûre du serpent. La langue jouissait de tous ses mouvemens, et.la perte de la parple ne pouvait être rattachée à aucune lésion appréciable.
J’ai vu, pendant long-temps sur l’habitation (Beauséjour appartenant à M“ e Desguerre, une négresse qui se plaignait d’une hémicranie, suite d’une piqûre de serpent. Cette femme avait essayé de tous les panseurs et de tous les remèdes; elle avait fini par tomber dans un étal d’hypochondrie. J’ai su qu’elle était guérie depuis.
Chose remarquable, je n’ai jamais ouï dire qu’aucun malade fut mort du tétanos, à là suite de la piqûre du serpent I que des esprits avaolureux n’aillent pas induire delà que l’un de ces redoutables accidens pourrait être le remède dê l’autre.
Ce tableau symptomatique terminé, nous voyons quela piqûre du serpent peut occasionner : 1° la mort subite instantanée ; 2" la mort subite quelques jours après l’accident ; mais sans manifestation de symptômes primitifs préalables ; 3° la mort à la suite d’un trouble nerveux considérable développé dès les premiers moments; 4°la mortparune congestion pulmonaire; 5° la mort par une action sur les intestins ; 6° la mort par la suite du phlegmon ; 7° que lors même que cette piqûre n’est pas aussi grave, elle peut donner lieu à des gonflemens, à des abcès, à des gangrènes partiels, des fistules, des nécroses, des paralysies des sens, des paralysies du mouvement, à la névralgie, au trouble de l’intelligence, à l’hypochondrie.
Quelle multiplicité ! quelle diversité d’effets ! pour une seule cause et si petite encore! deux gouttes de venin 1 qu’elle moralité tirerez-vous de tout cela, vous, ami lecteur qui n’êtés pas obligé d’y voir que des choses naturelles ! la singulière et piteuse machine, n’est-ce pas, que ce corps qui, né de deux gouttes deliquide, se trouble, se décompose, se détraque et meurt pour deux gouttes d’un autre liquide introduites sous son épiderme ! et voila la force de celte organisation étant de rouages, à tant de ressorts, si artistement compliquée?.. Oh merveille des merveilles 1 n’est-ce pas à déconcerter, à révolter notre sagesse humaine! encore si c’était une exception; mais c’est la règle. Autant en font cent autres maladies, cent autres poisons ; et moins encore ; car qu’est-ce que les inlluences épidémiques ? au moins nous voyons, nous touchons ici les deux gouttes de venin ; mais ces influences impalpables, invisibles, impondérables! Quelque chose, qu’avec nos sens, nos microscopes, nos réactifs nous ne pouvons saisir, que nous sommes réduits à nommer par des mots vagues, quilaissent entendreplus que nous nepouvons concevoir, par des mots jetés dans l’inconnu. Un miasme, une influence, un je ne sais quoi qui ne se révèle à nous que par le mal qu’il nous fait, et dont le seul réactif est notre vie! Le ciel est bleu, comme par les plus beaux jours; les vents sont doux comme des zéphirs; l’air, analysé par les plus savantes mains, n’offre aucun changement dans ses éléraens ordinaires, c’est partout 79 azote et 21 oxygène; le sol est frais sous nos pieds ; tout est riant, dans la nature, la fleur continue à s’épanouir, les feuilles à verdir, l’oiseau chante, tous les animaux s’ébatent dans la plaine et sur les monts; l’homme seul meurt en ces temps d’épidémies et, parsa.mort, il atteste que ce beau ciel, ce beau jour, cette belle nature, sont pour lui un ciel, un jour, une nature empoisonnés.
En vérité, lorsqu’on arrête sa pensée sur cesinfiniments pelitsdela nature, sur ce Maximus in minimis, c’est à croire toutes les billevesées de l'homéopathie. Car ce qu’il y a d’insensé dans l’homéopathie, ce ne Sont point ses atomes, ses billionièmes de grains; vous venez de voir qu’ellepeut nous renvoyerà la nature pour ces procédés 1 à ; ce qu’il y a d’insensé dans l’homéopathie, c’est que, née d’hier, elle est venue, la tête levée, la parole haute, plus dogmatique que le vieillard de Cos, ayantsolution pour tout et tranchant des questions que vingt siècles d’observations n’ont pu débrouiller. Mais où vais-je, grand Dieu ! dans les rapprochemens théoriques, dans les ironies philosophiques, dans les espaces imaginaires! revenons, revenons à la pure et simple observation.
Quoi qu’en'puissent dire certains esprits, pour excuse» leur répugnance à ce genre de recherches (répugnance que dompte aisément un peu de goût pour la vérité), il est aujourd’hui généralement reçu que l’histoire d’une maladie n’est complète qu’autant qu’elle est accompagnée de la vérification anatomique; si la
relation des symptômes aux lésions organiques n’est point toute la maladie, élit* en est du moins un point capital, indispensable à connaître (i). Certainement il n’est personne dont la curiosité ne soit éveillée à l’idée qu’elle va voir les désordres que le venin du serpent produit dans les corps qu’il frappe de mort si rapidement; c’est pourquoi nous avons dû nous mettre en quête des autopsies que les annales de la science pouvaient avoir recueillies à la suite des accidens pareils. Nous n’avons trouvé qu’une seule observation qui soit entréelàldessus dans quelques détails, et nous sommes sûrs qu’il n’en existe pas d’autres. Celle-ci est due à notre confrère M. Pouvreau qui l’a communiquée à M. Guyon.
C’est l’observation du soldat Haubois (qui a été déjà citée) lequel est mort au commencement du troisième jour, après avoir éprouvé dans le ventre des douleurs intolérables. Voici ce qu’on trouva chez lui : « Crâne non examiné ; thorax, « les poumons n’offrent rien de remarquable ;*Abdomen , à l’extérieur l’intestin « grêle présente une teinte livide des plus-foncées et dont le siège est toul-à-fait « dans, son plan musculeux. Cette teinte ne s’étend ni sur l’estomac ni sur le « gros intestin ; la muqueuse de l’estomac offre quelques rougeurs qu’on peut a considérer comme normales ; celle de l’intestin grêle, du jéjunum surtout phlo- « gosée sur différais points ; lé foie, la rate et les autres' viscères abdominaux o sains ; tissu cellulaire de l’avant bras et du bras (où l’homme avait été piqué) « gorgé de sang noir; même état des muscles de ce membre. »
M. Guyon regrette que cette observation soit aussi écourtée. Pour suppléer aux détails qui lui manquent, nous ajouterons les deux suivantes qui ont été recueillies par nous :