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AVERTISSEMENT. III

Je ne viens pas demander, pour ces idées avancées, une réalisation hâtive et prématurée; je me borne à les exposer sans aborder la question de temps et d'opportunité.

J'ai réuni sous le titre d'Appendice quelques notes qui m'ont semblé nécessaires pour remplir certaines lacunes, répondre à quelques objections, et donner diverses explications complémentaires.

Une de ces notes est consacrée au récit succinct des épreuves auxquelles ma méthode a été soumise en présence de la section des Beaux-Arts, de l'Institut et devant la Société d'encouragement pour l'industrie, nationale. Cette note contient de plus un rapport de l'Académie des beaux-arts au Ministre de l'intérieur.

J'ai joint à ces témoignages officiels deux lettres, dans lesquelles deux artistes illustres expriment leur opinion sur ma méthode. Une de ces lettres est de M, Léon Gogniet, l'autre est signée de M. Horace Vernet.

En citant ici les hom.mes éminents dans la science et dans l'art qui ont bien voulu encou-

ly AVERTISSEMENT.

rager mes travaux à l'époque toujours si difficile des commencements, j'ai désiré, à la fois, m' appuyer de leurs suffrages et leur offrir un hommage de reconnaissance ! J'ai voulu, aussi, payer un tribut de respectueux souvenir à plusieurs d'entre eux qui ne sont plus aujourd'hui.

MÉMOIRE SPÉCIALE DES FORMES

MÉMOIRE SPÉCIALE DES FORMES

Parmi les facultés intellectuelles mises en jeu par l'étude et la pratique des arts du dessin, la mémoire tient une place des plus importantes. Cependant cette faculté précieuse n'a été jusqu'ici l'objet d'aucune culture spéciale et méthodique; aussi ne se développe-t-elle que fort peu et empiriquement. C'est cette lacune très-regrettable dans l'enseignement que je cherche à combler au moyen d'une méthode ayant pour but le développement de la mémoire pittoresque.

En proposant une idée nouvelle, je sens la nécessité de rassurer avant tout contre la crainte

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d'ailleurs très-naturelle qu'inspirent souvent les nouveautés. Je me hâte donc de déclarer que la nouvelle étude que je propose ne prétend, en aucune façon, se substituer aux études habituelles; loin de là, elle ne saurait s'en passer et produire à elle seule ses meilleurs résultats. Il ne s'agit donc ni d'un changement ni d'une perturbation, mais d'un complément et d'une annexe. 11 importe aussi de bien établir que le sens que j'attache au mot mémoire est celui ^observation conservée, et que ma méthode, loin de tendre à l'absorption de l'intelligence par la mémoire, se propose au contraire le perfectionnement simultané de t outes deux.

Après ces explications et les réserves qu'elles impiic[uent, je m'appuierai sur l'exemple de ce qui se pratique dans les études scientifiques et littéraires. Nous voyons généralement la mémoire des mots et des idées cultivée avec le soin que réclame sa haute importance. Pourquoi donc, et en évitant toute exagération, n'apporterait-on pas la même sollicitude au développement de la mémoire des aspects, d'une importance si considérable dans Fart de les reproduire?

Dans l'enseignement littéraire et scientifique, on cultive la mémoire au moyen de leçons apprises par cœur. A son début le plus élémentaire, l'enfant commence par apprendre une ligne, puis une phrase, puis des leçons de plus en plus compliquées. Et de même, c'est à l'aide d'une série graduée de formes qu'il faut développer la mémoire des formes.

Procédant du simple au composé, le commençant doit donc apprendre par cœur et reproduire de mémoire les formes les plus simples, des lignes droites même pour s'exercer seulement d'abord au souvenir des grandeurs; puis viennent des formes de difficultés graduées et les exercices se complic|uant de plus en plus, on doit joindre à la forme l'effet et le modelé et aborder enfin le relief et les objets naturels. En même temps, et dans une progression inverse, on doit diminuer de plus en plus le temps pendant lequel le modèle est laissé à l'élève, afin qu'il puisse s'en bien pénétrer.

Gomme l'écolier du collège doit, pour apprendre sa leçon, la répéter un certain nombre de fois à haute voix ou mentalement, de même l'élève dessinateur devra retracer son modèle par la main ou par

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la pensée le nombre de fois nécessaire pour pouvoir le reproduire de mémoire lorsqu'il lui sera retiré.

Je pourrais, en continuant l'examen de ce qui se passe dans l'éducation ordinaire, relativement à la mémoire, trouver plus d'un principe utile, plus d'un exemple à imiter. Je pourrais m' appuyer sur ce fait bien constaté que les personnes dont la mémoire a été cultivée de bonne heure se rappellent facilement et longtemps les choses qu'elles ont vues ou apprises, tandis que celles dont la mémoire a été négligée à la même époque ne se rappellent qu'avec peine un petit nombre de faits et laissent échapper tout le reste. Je pourrais enfin trouver de grands motifs d'espérance dans ces prodiges de mémoire réalisés par tant de savants, d'avocats, de comédiens, de prédicateurs, chez qui l'exercice a si puissamment secondé la nature.

Personne ne contestera sans doute les avantages, la nécessité même de la mémoire pittoresque dans les arts du dessin \ Sans elle, en effet, une grande partie du domaine de l'imitation devient

* L'utilité de la mémoire pittoresque dans les arts est très-reconnue. J'espère donc que ma méthode pourra être accueillie des artistes comme répondant à un desidératum général. Plusieurs maîtres ont conseillé à leurs

inaccessible ; sans elle, il est à peu près impossible de reproduire les animaux, les nuages, les eaux, les mouvements rapides, les expressions, la couleur et les effets fugitifs. Combien d'artistes trouvent là un obstacle infranchissable ! car, grâce à l'absence de tout enseignement méthodique de la mémoire, ils ne peuvent guère avoir que celle dont la nature les a doués. Mais aussi le petit nombre de ceux qui ont reçu d'elle ce don magnifique sont investis par cela seul d'une immense supériorité. Le nom populaire de M. Horace Yernet se présente ici naturellement pour rappeler ce que la mémoire peut ajouter de puissance au talent. Mais à part les organisations exceptionnelles, douées d'aptitudes naturelles et spontanées, il en

élèves quelques emplois partiels de la mémoire, comme, par exemple, de faire de souyenir le croquis du modèle yiYant après la semaine d'étude, ou bien d'indiquer de mémoire la construction anatomique ; mais il restait à concevoir d'une manière générale et à systématiser l'idée d'une méthode pour le développement de la mémoire des aspects, méthode qui, prenant la mémoire à l'âge le plus favorable, lui fasse subir une série graduée d'exercices, sorte de gymnastique qui fortifie et développe cet organe précieux et trop négligé, et le rende ainsi propre à tous les emplois, dont plusieurs artistes comprennent déjà si bien les avantages.

est un grand nombre qui n'attendent que le travail et des soins éclairés pour réaliser des résultats non moins remarquables, et ce n'est pas seulement pour briller dans les hautes régions de l'art que la faculté de souvenir est nécessaire, elle l'est encore dans la pratique la plus ordinaire. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner et d'analyser cette opération complexe que l'on appelle dessiner : l'œil regarde l'objet, la mémoire en conserve V image, et la main la reproduit. Lors donc que les exercices que je propose n'auraient d'autre résultat que d'aider la mémoire dans cette fonction élémentaire, ils auraient une utilité réelle pour les artistes de tout ordre, comme pour tout élève dessinateur. C'est en vue de cette utilité générale que je me suis livré au travail dont je présente aujourd'hui un aperçu abrégé.

Professeur à l'École impériale de dessin, dont les cours sont suivis par plusieurs centaines d'élèves de tout âge et de tout degré d'avancement, ma position semblait des plus favorables pour me livrer aux observations sur lesquelles devait s'appuyer un enseignement qu'aucun précédent ne venait guider.

J'ai pu, sur un aussi grand nombre de sujets, recueillir de précieuses données générales et d'abondantes remarques de détail, apprendre à reconnaître les premiers indices et les différents titres de mémoire naturelle, déterminer une gradation logique de difficultés dans les exercices à lui faire subir et les conditions d'âge convenables pour les commencements.

Mais, après avoir amené l'idée primitive à l'état de théorie arrêtée, il me fallait, comme complément indispensable, la confirmation de l'expérience.

Ici encore j'étais servi par des circonstances avantageuses : j'avais à ma disposition des élèves pleins de bonne volonté et de confiance, un local convenable, et l'essai que je voulais tenter se trouvait entouré des garanties de véracité et de notoriété qu'offre seul, au même degré, un établissement public.

En vertu du règlement d'organisation de l'École, donné eniSàâ par M. le ministre de l'intérieur, les professeurs se réunissent en un conseil, dit comité d'enseignement, sous la présidence du directeur, pour délibérer et statuer sur tout ce qui concerne les études. Usant donc de cette voie

d'initiative, dans la séance tenue par le comité d'enseignement le i^^ février 18i7, je présentai mes idées et mes plans à l'examen et à l'approbation de mes collègues et de notre honorable directeur, en demandant à commencer l'expérience. La proposition fut accueillie à l'unanimité ; je reçus toutes les autorisations nécessaires, et, afin qu'il fût pris acte de l'idée, les diverses circonstances de la séance furent consignées au procèsverbal.

Il me reste maintenant à donner quelques détails sur la première partie de cette épreuve. Cette sorte de mise en action de la méthode me semble le moyen le plus sûr et le plus simple de la faire comprendre.

Ma première intention était d'opérer à la fois sur deux divisions composées l'une d'enfants de 9 à 12 ans, l'autre de jeunes gens de 12 à 15 ans. Avec la division la plus jeune, je serais parti du point le plus élémentaire, commençant les exercices sur des hgnes droites dont il aurait fallu retenir les différentes grandeurs; seraient venus ensuite des angles de diverses ouvertures, puis quelques courbes variées présentées dans un ordre

de gradations, mais en me gardant avec soin de trop m' appesantir sur des formes abstraites qui, n'exprimant aucun objet connu, seraient trop dépourvues d'attrait et deviendraient même trèsdifficiles en se compliquant.

Quelques motifs purement temporaires m' ayant décidé à remettre cet essai à l'année suivante, je me bornai pour celle-ci à la catégorie comprise entre 12 et 15 ans. Ces conditions d'âge se trouvaient remplies par les élèves, au nombre de dix, composant une classe dite de la bosse élémentairej, dont la création datait de l'année précédente. Ces jeunes gens, réunis déjà dans un autre but, n'avaient point été éprouvés spécialement sous le rapport de la mémoire naturelle et devaient en être pourvus chacun dans des proportions fort diverses, et, circonstance également convenable pour l'épreuve, ils se trouvaient, sous le rapport de l'habileté manuelle, tenir un degré moyen dans l'école.

D'après mon opinion bien arrêtée, et déjà exprimée, que les exercices mnémoniques doivent s'ajouter aux autres études et non les remplacer, des mesures furent prises pour que personne ne fût distrait en rien des études ordinaires.

Je tenais surtout à obtenir une adhésion libre et spontanée, comptant sur les bons mouvements et les bons effets résultant d'un semblable point de départ.

Ce fut donc non à l'autorité, mais à la persuasion que j'en appelai ; et, sans dissimuler en rien la peine qu'il s'agissait de prendre, je fis connaître la nature, le but et les avantages de la nouvelle étude, laissant à chacun liberté tout entière de la juger, de s'y livrer ou de s'en abstenir. L'assentiment fut unanime et du meilleur augure ; tous adoptèrent l'idée avec une véritable foi dans son avenir au point de vue général et particulier, chacun exprimant tout ce qu'il pensait en retirer de services dans la profession à laquelle il se destinait.

Le sujet de la première leçon fut le détail de figure le plus simple, un nez de profil, et quelques jours furent donnés pour l'apprendre. Après avoir fait remarquer les particularités de la forme propres à la fixer dans la mémoire et avoir expliqué la construction anatomique nasale, j'engageai chacun à apprendre cette leçon d'un nouveau genre comme il avait pu faire autrefois de ses fa-

DES FORMES. io

bles ou de sa grammaire, soit qu'il répétât souvent chaque phrase, soit surtout qu'il en pénétrât bien le sens. Chacun eniin dut, par la répétition et par la réflexion, étudier et retenir avec la plus grande exactitude son modèle, grandeur, forme et teinte. Mais je m'abstins de prescrire une marche trop uniforme, afin de laisser un champ plus libre à la spontanéité et aux procédés individuels.

Au jour convenu, chacun m.e remit le modèle qui lui avait été donné et se mit à le dessiner sans autre guide que le souvenir. Ce premier essai donna déjà des résultats de nature à encourager le maître et les élèves.

Le premier modèle fut remplacé par un autre d'un degré plus difficile, et passant ainsi par une suite de gradations calculées, il fut possible au bout de trois mois d'aborder de petites têtes dont la ressemblance, ainsi que les détails de coiffure et d'ajustement, furent rendus d'une manière vraiment satisfaisante.

J'eus à m'appla»idir du soin que j'avais mis à échelonner les difficultés en formant le répertoire de modèles. Cependant je n'hésitai pas à changer

ili MÉMOIRE SPÉCIALE

plusieurs fois l'ordre que j'avais établi, entraîné par des progrès qui dépassaient mes prévisions et persuadé d'ailleurs que toute méthode, loin d'être inflexible, doit se modifier suivant les circonstances de la pratique.

Je fus confirmé dans cette remarque que la bizarrerie et la charge sont de tous les caractères les plus faciles à retenir. Je restai persuadé aussi que la figure humaine est comparativement plus facile à la mémoire que tous les autres objets: fleurs, ornements, animaux, etc. Il semble qu'il existe entre l'homme et son image une sympathie qui l'intéresse, des affinités qui le saisissent. Pour une personne même non exercée, une tête humaine se particularise au premier aspect, tandis que des têtes d'animaux d'une même espèce lui semblent toutes avoir la même physionomie.

J'avais assisté scrupuleusement à tous les exercices pendant toute leur durée, afin d'en assurer l'ordre et la loyauté. Chaque jour, tous les papiers étaient examinés pour qu'il fût bien certain qu'aucune indication n'y avait été tracée. Les modèles étaient placés soigneusement hors de la portée du regard, et une distance nécessaire était maintenue

entre les travailleurs, afin qu'ils ne pussent se faire aucun emprunt mutuel.

C'était chose curieuse et digne d'intérêt de voir ces jeunes figures, naturellement si riantes, prendre l'expression méditative de quelque sage solitaire, ces jeunes fronts se plisser sous l'effort d'une contention intellectuelle que n'avait jamais provoquée au même degré aucun autre de leurs travaux, ni aucune exhortation à la réflexion sérieuse. Mais les traits se détendaient bientôt, et, le visage rayonnant, on venait m' apporter le dessin achevé avec un désir empressé de le comparer au modèle.

Si les élèves, pendant toute la durée de ce cours, ont constamment fait preuve d'intelligence, de volonté sérieuse et d'entrain; s'ils ontréahsé enfin des progrès remarquables, le professeur doit reconnaître aussi qu'il a trouvé lui-même beaucoup à apprendre de la part de ceux même qu'il enseignait; par leurs travaux, par leurs réflexions, bien des doutes ontété éclaircis et des prévisions confirmées.

Je m'étais promis d'interroger les élèves, dans le moment même de leurs exercices, sur leur mode de procéder, et de les provoquer ainsi à expliquer

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